Livre VII, traitant des hommes et leurs institutions

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Livre VII, traitant des hommes et leurs institutions

Message par Stephandra le Ven 29 Avr 2011, 15:08

LIVRE VII,

CONTENANT LA GÉNÉRATION DES HOMMES, LEURS INSTITUTIONS, ET L'INVENTION DES ARTS.


I. De l'homme.

[1] Le monde, et dans le monde la terre, les nations, les mers notables (01), les îles, les villes, se comportent comme il a été dit (III, IV, V, VI). L'histoire des animaux qui le peuplent, si toutefois l'esprit humain peut, là, tout parcourir, offre à la contemplation un spectacle qui n'est inférieur peut-être à celui d'aucune autre partie. Il est juste de commencer par l'homme, pour qui la nature paraît avoir engendré tout le reste : mais à de si grands présents elle oppose de bien cruelles compensations ; et il est permis de douter si elle est pour l'homme une bonne mère, ou une marâtre impitoyable.

[2] D'abord il est le seul de tous les animaux qu'elle habille aux dépens d'autrui ; aux autres elle accorde des vêtements variés, des tests, des coquilles, des cuirs, des piquants, des crins, des soies, des poils, du duvet, des plumes, des écailles, des toisons. Elle a protégé contre le froid et la chaleur le tronc même des arbres par une écorce quelquefois double. L'homme est le seul que, le jour de sa naissance, elle jette nu sur la terre nue, le livrant aussitôt aux vagissements et aux pleurs. Nul autre parmi tant d'animaux n'est condamné aux larmes, et aux larmes dès le premier jour de sa vie.

[3] Mais le rire, grands dieux ! le rire même précoce et le plus hâtif, n'est accordé à aucun enfant avant le quarantième jour. Après cet apprentissage de la lumière, des liens, épargnés même aux bêtes nées dans la domesticité, le saisissent et garrottent tous ses membres. Heureuse naissance ! le voila étendu pieds et mains liés, pleurant, lui, cet être qui doit commander aux autres ! et il commence la vie par des supplices, sans avoir commis autre faute que celle d'être venu au monde ! Quelle démence que de se croire, après de tels débuts, des droits à l'orgueil !

[4] A la première apparence de force, par le premier bienfait du temps, il devient semblable à un quadrupède. Quand a-t-il la marche d'un homme ? quand la voix ? quand sa bouche est-elle capable de broyer les aliments ? combien de temps ne sent-on pas des battements au haut de sa tête, indice de la plus grande faiblesse entre tous les animaux ? ajoutez les maladies et tant de remèdes inventés contre les maux, et que parfois de nouveaux fléaux rendent inutiles. Les animaux sont guidés par leurs instincts ; les uns ont une course rapide, les autres un vol impétueux, d'autres nagent : l'homme seul ne sait rien sans l'apprendre, ni parler, ni marcher, ni se nourrir ; en un mot, il ne sait rien spontanément que pleurer. Aussi beaucoup ont-ils pensé que le mieux était de ne pas naître, ou d'être animal au plus tôt.

[5] A lui seul entre les animaux a été donné le deuil, à lui le luxe, et le luxe sous mille formes et sur chaque partie de son corps ; a lui l'ambition, à lui l'avarice, à lui un désir immense de vivre, à lui la superstition, à lui le soin de la sépulture, et le souci même de ce qui sera après lui. Aucun n'a une vie plus fragile, aucun des passions plus effrénées pour toute chose, aucun des peurs plus effarées, aucun de plus violentes fureurs.

[6] Enfin les autres animaux vivent honnêtement avec leurs semblables ; nous les voyons se réunir et combattre contre des espèces différentes ; les féroces lions ne se font pas la guerre entre eux ; la dent des serpents ne menace pas les serpents ; les monstres même de la mer et les poissons ne sont cruels que pour des espèces différentes. Mais certes c'est de l'homme que l'homme reçoit le plus de maux.

[7] (I.) Nous avons, dans l'énumération géographique, dit à peu près tout ce que nous avions à dire du genre humain en général ; car nous ne nous occupons pas maintenant des coutumes et des moeurs, dont la diversité est infinie, et presque égale au nombre des sociétés humaines. Cependant il est certains détails que je crois ne pas devoir omettre, surtout au sujet des peuples qui vivent loin de la mer. Je ne doute pas que plu-sieurs de ces détails ne paraissent prodigieux et incroyables à beaucoup. Qui, en effet, a cru à l'existence des Éthiopiens [des nègres] avant de les voir ? et quelle est la chose qui ne nous paraît pas étonnante quand elle vient à notre connaissance pour la première fois ? Que d'impossibilités supposées avant d'en avoir vu la réalisation ! la puissance et la majesté de la nature surpassent à chaque moment notre croyance, quand on n'en considère que les parties, sans l'embrasser tout entière en esprit.

[8] Pour ne parler ni des paons, ni de la robe bigarrée des tigres et des panthères, ni des riches cou leurs de tant d'animaux, il est un fait petit en apparence mais dont la portée est immense : c'est l'existence de tant de langages, de tant d'idiomes, de tant de parlers, si différents, qu'un homme est à peine un homme pour qui n'est pas son compatriote. D'un autre côté, bien que la face humaine ne se compose guère que de dix parties, remarquez que parmi tant de milliers d'hommes il n'y a pas deux figures qu'on ne puisse distinguer l'une de l'autre : variété que, malgré tous ses efforts, l'art ne peut reproduire entre le petit nombre de types qu'il a créés. Toutefois je ne me porterai pas garant de la plupart de ces détails, et je renverrai aux auteurs mêmes, que je citerai pour toutes les choses douteuses ; mais je demande qu'on ne se lasse pas de suivre les Grecs, les plus exacts des observateurs comme les plus anciens.





II. Formes singulières de certaines nations.

(II.) [1] Nous avons indiqué (IV, 26 ; V, 25) qu'il y a des peuplades scythes, et en grand nombre, qui se repaissent de chair humaine. Cela même paraîtra peut-être incroyable, si nous ne réfléchissons pas qu'au milieu de nous, en Sicile et en Italie, de pareilles monstruosités ont été commises par des nations, les Cyclopes (III, 9) et les Lestrygons, et que tout récemment les peuples transalpins étaient dans l'habitude de sacrifier des hommes (XXXVI, 5) : de là à en manger il n'y a pas loin.

[2] Auprès de ceux qui sont tournés vers le septentrion, non loin de l'origine de l'Aquilon et de la caverne d'où il sort, lieu appelé Geselitos, on rapporte que sont les Arimaspes, qui, avons-nous dit (IV, 2 ; VI, 19), n'ont qu'un oeil au milieu du front. Ils sont continuellement en guerre autour des mines avec les griffons, espèce d'animaux ailés, tels que la tradition les figure d'ordinaire : les griffons extraient l'or des cavités souterraines, et le défendent avec autant d'ardeur que les Arimaspes cherchent à le ravir ; c'est du moins ce que racontent beaucoup d'auteurs, et parmi les plus illustres Hérodote (Hist., III, 116 ; IV, 13) et Aristée de Proconnèse.

[3] Au delà d'autres Scythes anthropophages, dans une grande vallée du mont Imaüs, est une région appelée Abarimon, où vivent des hommes sauvages, dont les pieds sont tournés en sens contraire des nôtres ; ils sont d'une vélocité extraordinaire, et ils errent dans les bois avec les animaux. Ils ne peuvent pas respirer sous un autre ciel ; c'est pour cela qu'on n'en amène pas aux rois voisins, et qu'on n'en conduisit point à Alexandre le Grand : tel est le dire de Béton, chargé de mesurer les marches de ce prince.

[4] D'après Isigone de Nicée, les anthropophages que nous avons dit précédemment être à dix journées de marche vers le nord au delà du Borysthène (IV, 26 ; VI, 29) boivent dans des crânes humains, dont ils portent au-devant de leur poitrine en guise de serviette, la peau garnie de la chevelure. D'après le même auteur, en Albanie (VI, 15), il naît des individus avec des yeux glauques, dont les cheveux sont blancs dès l'enfance, et qui voient mieux la nuit que le jour [albinos]. Le même auteur rapporte qu'à dix journées au delà du Borysthène, les Sauromates ne mangent que de deux jours l'un.

[5] On lit dans Cratès de Pergame que sur l'Hellespont, auprès de Parium, fut une espèce d'hommes qu'il appelle Ophiogènes, habitués à guérir par des attouchements les morsures des serpents, et à extraire du corps les venins par l'imposition des mains. Varron prétend même qu'il y en a encore dans le même lieu un petit nombre, et que leur salive est un remède contre ces morsures. Telle était aussi en Afrique, au rapport d'Agatharchide, la nation des Psylles (XXVIII, 6), nommés ainsi du roi Psylle, dont le tombeau est dans un endroit des grandes Syrtes.

[6] Leur corps possédait naturellement un venin funeste aux serpents, et dont l'odeur assoupissait ces animaux. Leur coutume était d'exposer leurs enfants, aussitôt après la naissance, aux plus redoutables de ces reptiles, et d'éprouver ainsi la chasteté de leurs femmes, les serpents ne s'éloignant pas des enfants nés d'un commerce adultère. Cette nation a été presque exterminée par les Nasamons, qui maintenant occupent ce pays. Cependant la race de ces hommes fut perpétuée par ceux qui échappèrent au combat, ou qui étaient absents au moment où il se livra ; et il en reste quelques-uns aujourd'hui.

[7] Telle est encore eu Italie la race des Marses, que l'on dit issus (02) du fils de Circé, et chez qui on explique par là cette propriété naturelle. Au reste, tous les hommes (XXVII, 7) possèdent un venin redouté des serpents : on prétend que ces reptiles, touchés par la salive, fuient comme si c'était de l'eau bouillante, et que si elle pénètre dans la gueule, ils meurent, surtout quand l'homme qui crache est à jeun. Au delà des Nasamons et des Machlyes qui leur sont limitrophes, Calliphane rapporte que sont les Androgynes, réunissant les deux sexes, et usant tour à tour de l'un et de l'autre. Aristote ajoute que chez eux la mamelle droite est faite comme celle de l'homme, et la mamelle gauche comme celle de la femme.

[8] Dans la même Afrique sont, d'après Isigone et Nymphodore, des familles de fascinateurs qui, par la vertu de paroles enchantées, font périr les troupeaux, sécher les arbres, et mourir les enfants. Isigone ajoute que chez les Triballes et les Illyriens il y a des individus de même espèce qui fascinent par leurs regards, et donnent la mort à ceux sur lesquels ils fixent longtemps leurs yeux, surtout leurs yeux courroucés ; les adultes ressentent plus facilement leur influence funeste. Il est remarquable qu'ils ont des pupilles à chaque oeil. Apollonides dit qu'il y a en Scythie des femmes de cette espèce, qu'on appelle Bithyes.

[9] Phylarque place dans le Pont les Thibiens et beaucoup d'autres de même espèce, qu'on reconnaît, dit-il, parce qu'ils ont dans un oeil une pupille double, et dans l'autre l'effigie d'un cheval, et qui de plus ne peuvent être submergés, même chargés de vêtements. Damon a parlé de gens semblables en Éthiopie, les Pharusques, dont la sueur cause la consomption à ceux qu'elle touche.

[10] Cicéron, parmi les auteurs latins, assure aussi que toutes les femmes qui ont les pupilles doubles nuisent par leur regard : tant la nature, après avoir placé dans l'homme le goût qu'ont les bêtes féroces pour la chair humaine, s'est complu à créer même des poisons dans tout le corps et dans les yeux de certains individus, de peur qu'il n'y eût quelque part une influence funeste qui ne fût pas dans l'homme !

[11] Non loin de Rome, dans le territoire des Falisques, sont quelques familles appelées Hirpes : dans un sacrifice annuel qui se fait en l'honneur d'Apollon au mont Soracte (II, 95), ces Hirpes passent sur un bûcher embrasé sans se brûler. Pour cette raison, un sénatus-consulte les exempte à toujours du service militaire et de toutes les autres charges.

[12] Quelques-uns ont des parties du corps douées de propriétés merveilleuses : par exemple Pyrrhus, dont le gros orteil droit guérissait par le contact les affections de la rate. On rapporte que cet orteil ne put être brûlé avec le reste du corps, et qu'il fut renfermé dans une niche d'un temple.

[13] Les contrées de l'Inde et de l'Éthiopie sont surtout fertiles en merveilles. Les plus grands animaux appartiennent à l'Inde. On le voit par les chiens, qui y sont de plus haute taille qu'ailleurs [VIII, 40). On cite des arbres d'une telle hauteur, qu'une flèche ne peut les dépasser ; la fécondité du sol, la température du ciel, l'abondance des eaux, font que sous un seul figuier peut s'abriter (le croira qui voudra) un escadron de cavalerie (XII, 11) ; et les joncs y sont d'une telle grandeur, que chaque entre-noeud fournit un canot qui parfois porta trois hommes (XVI, 85).

[14] Là beaucoup d'hommes (cela est certain) ont plus de cinq coudées, ne crachent jamais, n'éprouvent jamais de douleur de tête, de dents ou d'yeux, et rarement des douleurs dans d'autres parties ; tant est bien mesurée pour les endurer la chaleur du soleil ! Leurs philosophes, qu'on appelle gymnosophistes, gardent depuis le matin jusqu'au soir les yeux fixés sur le soleil, et se tiennent sur un seul pied pendant toute la journée dans des sables brûlants. Mégasthène rapporte que, dans une montagne nommée Nule les hommes ont les pieds tournés à rebours, et huit doigts à chaque pied.

[15] Ctésias a écrit que dans beaucoup de montagnes une race d'hommes à têtes de chien s'habille avec des peaux de bête, aboie au lieu de parler, et, armée de griffes, se nourrit du produit de sa chasse sur les quadrupèdes et les oiseaux : il ajoute qu'il y en avait plus de 120.000 en moment où il écrivait ; il rapporte aussi que dans une certaine nation indienne les femmes n'engendrent qu'une fois dans leur vie, et que leurs enfants prennent aussitôt une chevelure blanche.

[16] Il parle aussi d'hommes appelés Monocoles (monos, unique, kôlon, jambe), qui n'ont qu'une jambe et qui sautent avec une agilité extrême ; il dit qu'on les nomme aussi Sciapodes (skia, ombre, pous, pied), parce que dans les grandes chaleurs, couchés par terre sur le dos, ils se détendent du soleil par l'ombre de leur pied ; qu'ils ne sont pas loin des Troglodytes ; et que près d'eux, à l'occident, se trouvent d'autres hommes qui, privés de cou, ont les yeux dans les épaules.

[17] Il y a des satyres dans les montagnes indiennes situées au levant équinoxial : le pays est dit des Catharcludes. Ces satyres sont très rapides ; ils courent tant à quatre pattes que sur leurs deux pieds : ils ont la face humaine, et leur agilité fait qu'on ne les prend que vieux ou malades. Tauron donne le nom de nation des Choromandes à une race sauvage, privée de sois, poussant des cris horriblement stridents, ayant le corps velu, les yeux glauques, des dents de chien. Eudoxe prétend que dans le midi de l'Inde les hommes ont le pied long d'une coudée, et les femmes si petit qu'on les appelle Struthopodes (stroudos, moineau, pous, pied, pied de moineau).

[18] Mégasthène mentionne une nation d'entre les Nomades de l'Inde qui n'a que des trous pour narine, et des pieds flexibles comme le corps des serpents ; on la nomme les Scyrites. Il dit qu'aux extrémités de l'Inde, du côté de l'Orient, vers la source du Gange, est la nation des Astomes, sans bouche, le corps entier couvert de poil, laquelle s'habille avec le duvet des feuilles (VI, 20), et ne vit que de la respiration et des odeurs aspirées par les narines ; qu'ils ne prennent aucun aliment solide, aucune boisson : qu'ils se contentent des odeurs variées de racines, de fleurs, de pommes sauvages, qu'ils portent avec eux dans les excursions un peu éloignées, pour avoir de quoi flairer ; qu'une odeur un peu forte les tue sans difficulté.

[19] Au delà, à l'extrémité des montagnes, on parle des Trispithames et des Pygmées, qui n'ont pas plus de trois spithames de haut, c'est-à-dire 27 pouces : ils ont un ciel salubre, un printemps perpétuel, défendus qu'ils sont par les montagnes contre l'Aquilon. Homère (Il., III, 3) rapporte, de son côté, que les grues leur font la guerre. On dit que, portés sur le dos de béliers et de chèvre, et armés de flèches, ils descendent tous ensemble au printemps sur le bord de la mer, et mangent les oeufs et les petits de ces oiseaux ; que cette expédition dure trois mois ; qu'autrement Ils ne pourraient pas résister à la multitude croissante des grues : que leurs cabanes sont construites avec de la boue, des plumes et des coquilles d'oeufs. Aristote (Hist. an., III, 12) dit que les Pygmées vivent dans des cavernes ; il donne pour le reste les mêmes détails que les autres.

[20] D'après Isigone, les Cyres, race indienne, vivent cent quarante ans. Il attribue la même longévité aux Éthiopiens Macrobes, aux Sères, et à ceux qui habitent le mont Athos ; et ces derniers, parce qu'ils se nourrissent de chair de vipère (XXIX, 28) : aussi dit-il qu'ils n'ont de vermine ni dans leurs cheveux ni dans leurs vêtements.

[21] Onésicrite rapporte que dans les lieux de l'Inde où il n'y a pas d'ombre (II, 75) les hommes ont une taille de cinq coudées et deux palmes (mètres 2, 355), vivent cent trente ans, et ne vieillissent pas, mais meurent comme au milieu de la vie. Cratès de Pergame appelle Gymnètes des Indiens qui dépassent cent ans ; bon nombre d'auteurs les appellent Macrobes. D'après Ctéslas, il y a une nation de ces Gymnètes, appelée Pandore, habitant dans des vallées, qui vit deux cents ans, et qui, ayant la chevelure blanche dans la jeunesse, l'a noire dans la vieillesse ;

[22] au contraire, d'autres ne dépassent pas quarante ans ; ils sont limitrophes des Macrobes, et leurs femmes n'accouchent qu'une fois. Agatharchide rapporte la même chose, et il ajoute qu'ils se nourrissent de sauterelles (VI, 35) et qu'ils sont très agiles à la course. Clitarque et Mégasthène leur ont donné le nom de Mandes, et ils en comptent 300 bourgades ; ils disent que les femmes sont mères à sept ans, et vieilles à quarante.

[23] D'après Artémidore, c'est dans l'île de Taprobane (VI, 22) que les hommes atteignent la vieillesse la plus avancée sans aucune maladie. D'a–près Doris, quelques Indiens s'unissent avec des bêtes, et il en résulte des produits hybrides et monstrueux. Chez les Calinges, qui appartiennent aussi à l'Inde, les femmes conçoivent à cinq ans, et leur vie ne dépasse pas huit ans : ailleurs les hommes naissent avec une queue velue, ils sont d'une agilité extraordinaire ; d'autres se couvrent tout entiers avec leurs oreilles (IV, 27). Les Orites sont séparés des Indiens par le fleuve Arbis (VI, 25) ; ils ne connaissent pas d'autre aliment que des poissons, qu'ils déchirent avec leurs ongles et sèchent au soleil ; ils en font, ainsi préparés, du pain, au rapport de Clitarque. Les Troglodytes au delà de l'Éthiopie sont plus rapides que les chevaux, d'après Cratès de Pergame, qui dit aussi que les Éthiopiens ont plus de huit coudées de haut (mètres 3, 534), et qu'on les nomme Syrbotes (VI, 35).

[24] Parmi les nomades Éthiopiens qui sont le long du fleuve Astragus, vers le nord, sont les Ménismins, à dix journées de l'Océan ; ils vivent du lait des animaux que nous appelons cynocéphales ; ils en entretiennent des troupeaux, ne con servant de mâles que ce qu'il en faut pour propager l'espèce.

[25] Dans les déserts de l'Afrique on rencontre parfois des apparences d'hommes qui s'évanouissent au même moment. L'ingénieuse nature a produIt dans l'espèce humaine ces variétés et tant d'autres : jouets pour elle, merveilles pour nous ; et d'ailleurs qui pourrait énumérer ce qu'elle fait chaque jour, et pour ainsi dire à chaque heure ? Pour révéler sa puissante, qu'il nous suffise d'avoir cité des nations qui sont des prodiges. Maintenant passons à quelques observations non contestées qu'on a faites sur l'homme.

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Re: Livre VII, traitant des hommes et leurs institutions

Message par Stephandra le Ven 29 Avr 2011, 15:09

III. Enfantements prodigieux.

(III) [1] Il est certain qu'il naît des trijumeaux : exempte, les Horaces et les Curiaces ; un plus grand nombre passe pour un prodige, excepté en Égypte, où l'eau du fleuve est prolifique. Vers la fin de la vie du dieu Auguste, une femme du peuple, nommée Fausta, ayant mis au monde, à Ostie, deux garçons et deux filles, a annoncé sans aucun doute la famine qui survint ensuite. On cite aussi dans le Péloponnèse une femme qui accoucha quatre fois de deux jumeaux : la plus grande partie de ces enfants vécut. Trogue Pompée rapporte qu'en Égypte il y a des accouchements de sept enfants à la fois. Il naît aussi des enfants qui ont les deux sexes : nous les appelons Hermaphrodites ; on les appelait autrefois Androgynes, et on les regardait comme des prodiges : aujourd'hui on en fait un objet de délices.

[2] Pompée le Grand plaça, pour orner son théâtre, les statues de personnages renommés, lesquelles, pour cette raison, avaient été exécutées avec soin par de grands artistes ; entre autres on lit sur une de ces statues : Eutychis de Tralles, portée au bûcher par vingt enfants, en avait eu trente ; et sur une autre statue : Alcippe enfanta un éléphant. Cependant les enfantements de ce genre sont comptés parmi les présages sinistres : en effet, une esclave mit au mande un serpent au commencement de la guerre des Marses (II, 85). Les femmes produisent quelquefois des monstres qui réunissent plusieurs formes. L'empereur Claude décrit qu'un hippocentaure né en Thessalie mourut le même jour : nous aussi, sous son règne, nous en avons vu un qui lui fut apporté d'Égypte dans du miel (XXIII, 50). On cite le cas d'un enfant qui rentra aussitôt dans l'utérus : cela arriva à Sagonte, l'année qu'elle fut détruite par Annibal.

[3] (IV.) Le changement de femmes en hommes n'est pas une fable. Nous avons observé dans les Annales que, sous le consulat de P. Licinius Crassus et de C. Cassius Longinus (an de Rome 581), une fille, encore sous la puissance paternelle, devint un garçon à Casinum, et fut transportée, par l'ordre des aruspices, dans une île déserte. Licinius Mucianus rapporte qu'il vit à Argos Arescon qui avait porté le nom d'Arercuse, qui avait même pris mari : il lui vint de la barbe et des parties viriles, et il prit femme. Il en arriva autant à un garçon de Smyrne qu'a vu le même Licinius Mucianus. Moi-même j'ai vu en Afrique L. Cossicius, citoyen de Thysdris (V, 4, 5), qui fut changé en mâle le jour de ses noces.

[4] Quand deux jumeaux sont mis au monde, il est rare que la mère ou l'un des deux enfants ne meure pas. Si les jumeaux sont de sexe différent, il est plus rare encore de les conserver tous les deux. Les femmes se forment plus rapidement que les hommes, et vieillissent aussi plus vite. Les garçons se meuvent plus souvent dans l'utérus ; ils sont presque toujours contenus dans la partie droite de cet organe, tandis que les filles sont contenues dans la partie gauche.





IV. De la génération de l'homme; durée remarquable de certaines gestations; exemples depuis sept mois jusqu'à treize.

(V.) [1] Les autres animaux ont une époque fixe pour la gestation et le part : l'homme vient au monde en tout temps de l'année, et après une gestation d'une durée incertaine. L'un naît au bout de sept mois, l'autre au bout de huit, un autre au commencement du dixième ou du onzième mois ; aucun n'est viable avant le septième. Les enfants conçus la veille ou le lendemain du jour de la pleine lune, ou pendant l'inter-lune, sont les seuls qui naissent au septième mois. La naissance au huitième mois est commune eu Égypte ; et même en Italie de tels enfants sont viables, contre l'opinion des anciens.

[2] Le temps de la gestation peut éprouver toutes les variations : Vestilia, femme de C. Herdicius, puis de Pomponius et d'Orfitus, citoyens des plus illustres, qui avait eu de ses trots maris quatre enfants, et toujours au septième mois, mit au monde Suillus Rufus au onzième, Corbulon (VI, 8) au septième, l'un et l'autre consuls ; puis au huitième Caesonia, femme de l'empereur Caligula. Pour les enfants qui naissent au huitième mois, les plus grands dangers sont jusqu'au quarantième jour ; pour les femmes, c'est au quatrième et au huitième mois ; et les avortements sont mortels à ces époques.

[3] Masarius rapporte que le préteur L. Papirius, sans s'arrêter aux réclamations d'un collatéral, déclara héritier un enfant que sa mère disait avoir porté pendant treize mois, se fondant sur ce que la gestation n'avait pas de durée fixe.




V. Signes du sexe manifestes chez les femmes grosses avant l'accouchement.

(VI.) [1] Le dixième jour de la conception sur-viennent des douleurs de tête, des vertiges, des éblouissements, des dégoûts, des soulèvements d'estomac, indices qui annoncent qu'un être humain est ébauché. Le teint est meilleur, la grossesse plus facile, quand c'est un garçon ; les mouvements s'en font sentir dans l'utérus au quarantième jour. C'est tout le contraire dans l'autre sexe : le poids est difficile à porter ; il y a un léger gonflement aux jambes et dans les aines ; et les premiers mouvements sont au quatre-vingt-dixième jour.

[2] Mais la mère éprouve le plus d'affaissement lorsque les cheveux de l'enfant poussent, quel que soit son sexe, et aussi dans la pleine lune, époque qui est d'ordinaire dangereuse pour les enfants, même après leur naissance. La marche, et à vrai dire tout, importe dans une femme grosse : ainsi, pour avoir usé d'aliments trop salés des femmes mettent au monde des enfants privés d'ongles ; et le travail de l'accouchement est plus difficile chez celles qui ne savent pas retenir leur haleine. Le baillement même est mortel dans l'accouchement ; et éternuer après le congrès annonce l'avortement.

[3] (VII.) On est saisi de pitié, on est saisi de honte quand on songe combien frêle est l'origine du plus superbe des animaux. Voyez : l'odeur d'une lampe éteinte suffit souvent pour causer l'avortement C'est ainsi que commencent les tyrans, et ces coeurs bourreaux des autres hommes. Toi qui te confies dans les forces de ton corps ; toi qui embrasses les dons de la fortune et qui te regardes moins comme son élève que comme son fils ; toi (03) dont l'esprit est toujours occupé d'idées sanguinaires, et qui, enflé par quelques succès, te crois un dieu, tu as pu périr par une si petite cause : aujourd'hui même, moins encore suffira pour te tuer, la morsure de la dent ténue d'un serpent, un grain de raisin sec, comme pour le poète Anacréon ; un seul poil dans une gorgée de lait, comme pour Fabius, sénateur et préteur, qui périt ainsi étouffé. Celui-là estimera la vie à sa juste valeur qui se souviendra toujours de la fragilité humaine.




VI. Enfantements monstrueux.

(VIII.) [1] Il est contre la nature que les enfants naissent les pieds les premiers ; ceux qui naissent ainsi ont été appelés pour cela Agrippa, mot qui signifie enfanté difficilement. C'est ainsi, dit-on, que M. Agrippa vint au monde, le seul heureux peut-être parmi tous ceux qui ont été enfantés de cette manière ; et encore il fut tourmenté par la goutte ; il eut une jeunesse pénible ; il passa sa vie au milieu des armes et des morts ; il réussit, mais pour le mal ; toute sa race fut fatale à la terre, surtout par les deux Agrippine, qui mirent au monde Caligula et Néron, fléaux l'un et l'autre du genre humain :

[2] de plus, il vécut peu, enlevé à cinquante et un ans, torturé par les adultères de sa femme (VII, 46, 1) et par le despotisme de son beau-père, circonstances qui ont fait penser qu'il avait accompli ainsi le présage de sa naissance contre nature. Agrippine, mère de Néron, a écrit que son fils, qui fut empereur, et ennemi du genre humain durant tout son règne, naquit les pieds les premiers. L'ordre naturel est que l'homme vienne au monde la tête en avant, et en sorte les pieds les premiers.




VII. Enfants extraits du ventre de leurs mères par l'excision.

(IX.) [1] Les enfants dont les mères meurent en leur donnant le jour, naissent sous de meilleurs auspices : c'est ainsi que naquit Scipion l'Africain l'ancien, et le premier des Césars, ainsi nommé de l'opération césarienne qu'on fit à sa mère. Cette même cause a fait donner à d'autres le nom de Céson Manillus (04), qui entra dans Carthage avec une armée, eut une naissance semblable.




VIII. Quels sont ceux appelés vopisci.

(X.) [1] On appelait Vopiscus celui de deux jumeaux qui restait dans l'utérus, l'autre ayant péri par un avortement, et venait à terme ; car il y a de ces singularités, bien que rares.





IX. De la conception et de la génération.


(XI.) [1] Excepté la femme, peu de femelles, à l'état de gestation, reçoivent le mâle ; il n'y a guère qu'une ou deux espèces chez lesquelles la superfétation existe. On lit dans les écrits des médecins, et de ceux qui ont recueilli des faits semblables, qu'une femme avorta en une seule fois de douze embryons ; mais lorsqu'il s'est écoulé un peu de temps entre les deux conceptions, l'un et l'autre produit arrivent à terme, comme on le vit pour Hercule et Iphiclés son frère : même observation chez la femme qui en une seule couche mit au monde un enfant ressemblant à son mari, et l'autre à son amant. Même observation encore pour une esclave de Proconnèse qui, ayant doublement conçu dans un même jour, accoucha d'un enfant ressemblant à son maître, et d'un autre ressemblant à l'intendant ; pour une autre femme qui accoucha à la fois d'un enfant à terme et d'un foetus de cinq mois ; et pour une autre enfin qui, ayant accouché d'un enfant à sept mois, accoucha de deux à terme.




X. Exemples de ressemblance.

[1] Il est d'observation vulgaire que les individus sans lésion donnent quelquefois naissance à des enfants mutilés, et les individus mutilés à des enfants sans lésion, et aussi à des enfants mutilés dans la même partie. On sait encore que certains signes, des naevus et des cicatrices, se reproduisent jusqu'à la quatrième génération (05). Les stigmates que les Daces se font au bras se reproduisent aussi. (XII) On rapporte que dans la famille des Lépides trois personnes sont nées l'oeil couvert d'une membrane, vice de conformation qui sauta chaque fois une génération. Quelques-uns sont semblables à leur aïeul. Des jumeaux, souvent l'un ressemble à son père, l'autre à sa mère. Souvent aussi l'enfant qui naît un an après un autre ressemble à son aîné comme s'ils étaient jumeaux. Quelques femmes engendrent toujours des enfants qui leur ressemblent, d'autres des enfants qui ressemblent à l'homme, d'autres des enfants qui ne ressemblent à aucun des parents, d'autres des filles qui ressemblent au père, et des garçons qui leur ressemblent à elles. L'observation de Nicée, célèbre lutteur, né à Byzance, est incontestable : sa mère provenait d'un adultère commis avec un Éthiopien ; et, bien qu'elle ne différât en rien des autres par la couleur, lui était parfaitement noir comme son grand-père l'Éthiopien.

[2] Les ressemblances tiennent sans doute à l’imagination, sur laquelle on pense que beaucoup de circonstances fortuites exercent de l'influence, la vue, l'ouïe, les souvenirs, et les images qui frappent au moment de la conception. La pensée même qui traverse subitement l'esprit de l'un ou de l'autre parent passe pour déterminer ou altérer la ressemblance. Aussi y a-t-il plus de différences chez l'homme que chez les autres animaux ; la rapidité des pensées, la promptitude de l'esprit et la variété des dispositions, impriment des marques diversifiées, tandis que les autres animaux ont des esprits immobiles, également uniformes dans chaque espèce et dans chaque individu de la même espèce.

[3] Un homme du peuple, nommé Artémon, ressemblait tellement à Antiochos le Grand, roi de Syrie, qu'après le meurtre de ce prince, Laodicée, sa femme, put jouer, à l'aide de cet Artémon, une scène où elle se fit recommander pour la succession du trône. Un certain Vibius, plébéien, et Publicius, affranchi, ressemblaient au grand Pompée, à ce point qu'on pouvait à peine les distinguer ; ils avaient jusqu'à cette physionomie honnête et ce beau front qui inspirait le respect (XXXVII, 6). Une pareille ressemblance fit donner (06) au père de Pompée, qui portait déjà le surnom de Strabon à cause du strabisme dont il était affecté, le nom de son cuisinier Ménogène, qui était louche aussi, et a Scipion le surnom de Sérapion : celui-ci était le vil esclave d'un marchand de porcs.

[4] Dans la suite un Scipion, de la même famille, reçut d'après un mime le surnom de Salution (XXXV, 2). De même l'acteur Spinther, qui jouait les seconds rôles, et Pamphile, qui jouait les troisièmes, donnèrent leur nom à Lentulus et à Métellus, qui avaient le consulat en même temps ; hasard très désagréable qui faisait figurer à la fois sur la scène les portraits des deux consuls. Au contraire, le nom de l'orateur L. Plancus devint un surnom pour l'histrion Rubrius. L'histrion Burbuleius donna son nom à Carion le père, l'histrion Ménogène à Messala le censeur.

[5] Un certain pêcheur sicilien était le portrait vivant du proconsul Sura ; il avait même sa grimace en parlant, le mouvement spasmodique de sa langue, et son bredouillement. On reprocha à Cassius Sévérus, orateur célèbre, sa ressemblance avec Mirmillon le bouvier (07). Toranius, marchand d'esclaves, vendit comme jumeaux à Antoine, déjà triumvir, deux enfants d'une beauté remarquable, nés l'un en Asie, l'autre au delà des Alpes, tant la ressemblance était grande.

[6] Le langage des enfants ayant fait découvrir la fraude et Antoine s'emportant, et se plaignant entre autres de l'élévation du prix (il les avait payés 200.000 sesterces) [42.000 fr.], l'adroit marchand répondit que c'était justement pour cela qu'il les avait vendus si cher, attendu que la ressemblance entre deux enfants nés de la même mère n'avait rien de merveilleux, tandis qu'une ressemblance aussi complète entre deux individus nés chez des nations différentes était une rareté au-dessus de toute évaluation. Cette réponse excita si à propos l'admiration, que ce coeur de proscripteur, toute à l'heure furieux, par surcroît, d'une injure, en vint à n'estimer rien tant dans toute sa fortune.

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Re: Livre VII, traitant des hommes et leurs institutions

Message par Stephandra le Ven 29 Avr 2011, 15:10

XI. Quels hommes sont aptes à la génération; exemples de procréation d'enfants très nombreux.

(XIII.) [1] Il y a certaines antipathies entre les individus : des personnes infécondes entre elles deviennent fécondes en s'unissant à d'autres ; par exemple, Auguste et Livie. Des hommes et des femmes n'engendrent que des filles ou des garçons ; la plupart alternent : par exemple la mère des Gracques, qui eut douze couches, et Agrippine, mère de Germanicus, qui en eut neuf. Chez les unes, la jeunesse est stérile ; aux autres il n'est donné d'enfanter qu'une fois dans la vie. Quelques-unes ne portent pas à terme leurs enfants et si parfois elles y réussissent à l'aide de la médecine et des soins, elles mettent au monde presque toujours une fille.

[2] Le dieu Auguste, entre autres exemples rares, vit, l'année de sa mort, la naissance du petit-fils de sa petite-fille, M. Silanus, qui gouvernait l'Asie après son consulat, fut empoisonné par l'ordre de Néron arrivant par succession à l'empire. Q. Metellus le Macédonique, qui laissa six enfants, avait onze petits-fils et vingt-sept personnes, brus, gendres et autres, qui lui donnaient le titre de père. On lit dans les Actes du temps du dieu Auguste que sous son douzième consulat, où il eut pour collègue L. Sylla (5 av. J. C.), le 3 des ides d'avril (11 avril), C. Crispions Hilarus, d'une honnête famille plébéienne de Fésulum, conduisant en pompe neuf enfants (parmi lesquels étaient deux filles), vingt-sept petits-fils, vingt-neuf arrières-petits-fils et huit petites-filles, fit un sacrifice dans le Capitole avec toute sa famille.




XII. Quel est l'âge de la génération.

(XIV.) [1] La femme n'engendre pas après la cinquantième année, et chez la plupart le flux menstruel cesse à la quarantième. Quant aux hommes, on sait que le roi Massinissa engendra à quatre-vingt-six ans passés un fils qu'il appela Methymathnus ; et Caton le censeur, à quatre-vingt ans accomplis, en eut un de la fille de Salonius, son client. Pour cette raison, une branche de ses enfants a été surnommée Licinienne, et l'autre Salonienne : c'est de cette dernière que vint Caton d'Utique. Dernièrement encore, L. Volusius Saturninus (XI, 90), mort préfet de Rome, a eu, à plus de soixante-deux ans (cela est notoire), de Cornelia, de la famille des Scipions, Volusius Sturninus, quia été consul.

[2] D'ailleurs, il est ordinaire de rencontrer des gens du commun qui engendrent jusqu'a soixante-quinze ans.




XIII. Singularités du flux menstruel.

(XV.) [1] La femme est la seule femelle qui ait un flux menstruel ; c'est la seule dans l'utérus de laquelle il se forme des môles (X, 84) : on appelle môle une chair informe, inanimée, et que n'entament ni le fer ni l'acier ; elle se meut, et arrête les règles ; tantôt elle cause la mort, comme l'accouchement d'un enfant ; tantôt la femme vieillit avec cette incommodité, tantôt la môle est expulsée par une dysenterie. Quelque chose de semblable qu'on appelle squirrhe s'engendre dans le ventre des hommes. Oppius Capiton, ancien préteur, en a été la victime.

[2] Mais difficilement trouvera-t-on rien qui soit aussi malfaisant que le sang menstruel (XXVIII, 23). Une femme qui a ses règles fait aigrir le vin doux par son approche, en les touchant frappe de stérilité les céréales, de mort les greffes, brûle les plants des jardins ; les fruits de l'arbre contre lequel elle s'est assise tombent ; son regard ternit le poli des miroirs, attaque l'acier et l'éclat de l'ivoire ; les abeilles meurent dans leurs ruches ; la rouille s'empare aussitôt de l'airain et du fer, et une odeur fétide s'en exhale ;

[3] les chiens qui goûtent de ce sang deviennent enragés, et leur morsure inocule un poison que rien ne peut guérir. Bien plus, le bitume, substance visqueuse et collante qui, à une certaine époque de l'année, surnage au-dessus des eaux d'un lac de Judée, nommé Asphaltite, ne se laisse diviser par rien, tant il adhère à tout ce qu'il touche, mais se laisse diviser par un fil infecté de ce virus. Les fourmis même, animal si petit, en ressentent, dit-on, l'influence, rejetant les grains qu'elles portent, et ne les reprenant pas. Ce flux d'une telle virulence revient chez la femme tous les trente jours, et il est plus abondant tous les trois mois.

[4] Chez quelques-unes, il vient plus souvent que tous les mois ; chez quelques autres, jamais : celle-ci sont stériles, attendu que le sang menstruel est la matière de l'être à engendrer ; la semence fournie par le mâle, agissant comme un levain, l'arrondit sur soi-même ; puis cette masse, avec le temps, se vivifie et prend un corps. Aussi, quand le flux menstruel continue pendant la grossesse les enfants viennent au monde ou faibles, ou non viables, ou pleins d'humeurs, comme dit Nigidius. (XVI.) Le même auteur pense que le lait d'une femme qui nourrit et devient grosse ne s'altère pas, pourvu qu'elle ait conçu du même homme.




XIV. Théorie de la génération.

[1] Au commencement de l'écoulement mensuel ou à la fin, on dit que la conception est le plus facile. Nous lisons que c'est un signe certain de fécondité chez les femmes quand une drogue dont on leur frotte les yeux passe dans la salive.




XV. Faits concernant les dents: faits concernant les enfants.

[1] Les enfants ont leurs premières dents à sept mois, et la plupart du temps à la mâchoire supérieure : cela n'est pas douteux. Ces dents tombent à sept ans, et sont remplacées par d'autres. Quelques-uns naissent même avec des dents, par exemple Manius Curius (VII, 51), appelé pour cette raison Dentatus, et Co. Papirius Carbon, tous deux hommes remarquables. Mais dans les femmes cette circonstance fut d'un augure fâcheux du temps des rois [de Rome].

[2] Valérie étant née avec des dents, les aruspices déclarèrent qu'elle causerait la perte de la cité où on la conduirait : elle fut transportée à Sussa Pometia, ville alors très florissante, et l'événement justifia le présage. Quelques-unes naissent avec les parties sexuelles fermées, c'est d'un augure funeste : Cornélie, mère des Gracques, en est la preuve. Quelques-uns apportent en naissant, au lieu de dents, un os continu : le fils de Prusias, roi des Bithyniens, avait la mâchoire supérieure ainsi conformée.

[3] Les dents seules résistent au feu, et ne brûlent pas avec le reste du corps. Ces organes, que les flammes ne consument pas, se creusent par la corrosion de la pituite ; elles prennent de la blancheur par l'effet d'une certaine préparation ; elles s'usent par le frottement, et chez quelques-uns elles font défaut bien avant ce terme. Elles ne sont pas nécessaires seulement a la mastication des aliments, car les dents de devant règlent la voix et la parole : le choc de la langue y vient pour ainsi dire résonner, et par leur arrangement en arcade, ainsi que par leur hauteur, elles coupent, adoucissent ou atténuent les mots ; quand elles manquent l'articulation devient tout à fait impossible.

[4] On croit même que les dents fournissent des présages. Les hommes en ont trente-deux, excepté la nation des Turdules (III, 3 ; IV, 35). Ceux qui en ont un plus grand nombre peuvent compter, pense-t-on, sur une vie plus longue. Les femmes ont moins de dents que les hommes (XI, 63). Une dent canine surnuméraire du côté droit, et en haut, promet les faveurs de la fortune ; on en a un exemple chez Agrippine, mère de Néron : c'est le con traire quand c'est du côté gauche. On n'est pas dans l'habitude de brûler le corps d'un enfant mort avant que les dents aient percé. Mais nous parlerons davantage de cela quand nous traiterons des diverses parties du corps (XI, 16).

[5] Un seul homme a ri, dit-on, le jour même de sa naissance : ce fut Zoroastre. Le cerveau de ce même personnage offrait de tels battements, qu'il repoussait la main posée dessus, présage de sa science future.




XVI. Exemples d'extrême grandeur.

[1] A trois ans chacun a la moitié de la taille qu'il aura, cela est certain. Au reste, le genre humain devient partout de plus en plus petit, c'est une observation à peu près constante : rarement les enfants sont plus grands que leurs pères, la fécondité de la semence se consumant par la combustion, phase vers laquelle le temps précipite maintenant le monde (II, 110). En Crète, dans un tremblement de terre, une montagne s'étant ouverte, on trouva un corps debout, haut de 46 coudées (mètres 20, 320), attribué par les uns à Orion, par les autres à Otus. Les histoires rapportent que le corps d'Oreste, déterré par l'ordre de l'oracle, avait 7 coudées (mètres 3, 092).

[2] Il y a près de mille ans qu'Homère, ce grand poète, se plaignait sans cesse de la diminution de la taille des mortels. Les Annales, sans rapporter quelle fut la taille de Naevius Pollion, disent qu'il fut presque étouffé par le peuple, qui se pressait autour de lui par curiosité ; elles indiquent par là qu'elle était extraordinaire. L'homme le plus grand qui ait été vu de notre temps, sous le règne du dieu Claude, s'appelait Gabbara ; on l'avait amené d'Arabie : il avait 9 pieds 9 pouces (mètres 2, 871). Sous le dieu Auguste, il y en eut deux qui avaient un demi-pied de plus (mètres 3, 018) ; on en conservait le corps par curiosité dans le tombeau des jardins de Salluste ; ils se nommaient Posion et Secundilla.

[3] Sous le même prince, un nain haut de deux pieds et un palme (mètre 0, 809) (08), nommé Conapas, fit les délices de sa petite-fille Julie, ainsi qu'une naine, Andromède, affranchie de Julia Augusta. Manius Maximus et M. Tullius, chevaliers romains, n'avaient que deux coudées de haut (mètres 0, 883), d'après Varron ; nous-même nous avons vu leurs corps conservés dans des niches sépulcrales. On sait que des enfants naissent avec une taille d'un pied et demi, et même plus, et qu'au bout de trois ans le terme de leur existence est atteint.




XVII. Enfants précoces.

[1] Nous trouvons chez les historiens qu'à Salamine le fils d'Euthymène acquit en trois ans la taille de trois coudées (mètre 1, 325), et qu'il avait la démarche lente et l'intelligence obtuse : déjà il était devenu pubère, la voix était forte, lorsqu'une convulsion subite l'emporta à l'âge de trois ans accomplis. Nous-même nous avons été naguère (09) témoin, à part la puberté, de presque toutes ces circonstances chez le fils de Cornelius Tacite, chevalier romain, administrateur des finances dans la Gaule Belgique. Ces individus sont appelés ektrapeloi (monstrueux) par les Grecs ; ils n'ont pas de nom en latin.

[2] (XVII.) Chez l'homme, la longueur est la même depuis les pieds jusqu'à la tête que d'une main à l'autre, les deux bras étant étendus, et la mesure étant prise sur les doigts les plus longs. Le côté droit est plus fort que le gauche ; chez quelques-uns les deux côtés sont également forts ; chez d'autres c'est le côté gauche qui prédomine, ce qu'on n'observe jamais chez les femmes.




XVIII. Qualités corporelles singulières.

[1] Les mâles sont plus pesants que les femelles ; tous les animaux ont le corps plus pesant après la mort que pendant la vie, et pendant le sommeil que dans la veille. Les cadavres des hommes flottent sur le dos, ceux des femmes sur le ventre, comme si la nature, même après la mort, menaçait leur pudeur.

[2] (XVIII.) Nous lisons que quelques individus ont les os entièrement solides et sans moelle. On les reconnaît à ce qu'ils ne ressentent pas la soif et ne suent pas. Nous savons, du reste, que la volonté triomphe de la soif. Julius Viator, chevalier romain, de la nation des Vocontiens alliée, eut une anasarque dans son jeune âge : les médecins lui défendirent de boire; l'habitude devint chez lui une seconde nature, et jusqu'à la vieillesse il s'abstint de tout breuvage. Il y a beaucoup d'exemples de différentes privations ainsi imposées.

[3] (XIX.) On rapporte que Crassus, aïeul de Crassus tué dans la guerre des Parthes, ne rit jamais ; il fut surnommé pour cette raison Agélaste (agelastos, qui ne rit pas) ; que beaucoup n'ont jamais pleuré ; que Socrate, célèbre par sa sagesse, conserva toujours le même visage, sans que l'allégresse ou le trouble s'y soit jamais fait remarquer. Cette constante de caractère dégénère parfois en une sorte de raideur, en un travers de dureté inflexible, qui enlève les sentiments de l'humanité. La Grèce, qui a vu beaucoup de caractères de ce genre, leur a donné le nom d'insensibles (apatheis) : et ce qui est étonnant, ceux qui en ont offert principalement l'exemple sont des philosophes, Diogène le Cynique, Pyrrhon, Héraclite, Timon ; ce dernier alla même jusqu'à haïr le genre humain tout entier. On cite encore beaucoup de cas de petites particularités naturelles : Antonia, femme de Drusus, le frère de Tibère, ne crachait jamais ; Pomponius le poète (XVI, 6), personnage consulaire, n'avait jamais de renvois. Ceux dont les os sont naturellement privés de moelle, sont très rares ; on les appelle Hommes de corne (XXXI, 9).

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Re: Livre VII, traitant des hommes et leurs institutions

Message par Stephandra le Ven 29 Avr 2011, 15:10

XIX. Force extraordinaire.

(XX.) [1] Tritannus, d'un corps maigre, célèbre parmi les gladiateurs qui portaient l'armure des Samnites, avait une force extraordinaire, et, ainsi que son fils, soldat du grand Pompée, il avait les nerfs disposés comme un grillage, en long et en travers, dans tout le corps, même aux bras et aux mains ; c'est du moins ce que rapporte Varron, citant des exemples de force prodigieuse (10). Il dit même que le fils, combattant contre un ennemi qui l'avait provoqué, le vainquit sans armes, avec un seul doigt, et qu'enfin il le saisit et l'emporta dans le camp.

[2] Aulus (11) Vinnius Valens, qui servit comme centurion dans la garde prétorienne du dieu Auguste, soutenait un chariot chargé de pièces de vin jusqu'à ce qu'on les eût vidées ; d'une main il arrêtait une voiture, malgré les efforts des chevaux tirant en sens contraire ; et il faisait beaucoup d'autres choses merveilleuses, dont on lit le détail inscrit sur son monument. Le même (12) Varron dit : "Fusius, surnommé l'Hercule rustique, enlevait son mulet ; Salvius (13) montait une échelle ayant à ses pieds 200 livr. autant aux mains et autant sur chaque épaule."

[3] Nous aussi nous avons vu un nommé Athanatus marcher sur la scène (tour de force prodigieux) revêtu d'une cuirasse de plomb de 500 livres, et chaussé de cothurnes pesant 500. Quand Milon l'athlète se posait sur ses pieds, personne ne pouvait le faire bouger de place ; quand il tenait une pomme dans la main personne ne pouvait lui redresser un doigt.




XX. Rapidité extraordinaire à la course.

[1] Philippidès alla d'Athènes à Lacédémone en deux jours ; la distance est de 1.148 stades (kil. 209, 76) : cela paraissait merveilleux, jusqu'à ce qu'Anystis, coureur lacédémonien, et Philonidès (II, 73), coureur d'Alexandre le Grand, eurent parcouru en un seul jour les 1.200 stades (kil. 220, 8) qui séparent Élis de Sicyone. Aujourd'hui même on sait que dans le cirque quelques individus font des courses de 160.000 pas ; et tout récemment, sous le consulat de Fonteius et de Vipsanius (II, 72), un enfant de huit ans parcourut depuis midi jusqu'au soir un espace de 75.000 pas. On comprendra combien cela est étonnant, si l'on réfléchit que Tibère, se rendant en toute hâte en Germanie auprès de son frère Drusus malade, et relayant trois fois, mit un jour et une nuit à faire ce long voyage: la distance était de 200.000 pas.




XXI. Vue d'une longueur extraordinaire.

(XXI.) [1] C'est surtout relativement à la vue que l'on trouve dés phénomènes incroyables. Cicéron rapporte que l'Iliade d'Homère, écrite sur une feuille de parchemin, fut renfermée dans une coquille de noix; le même auteur (Acad. IV) cite un individu qui distinguait les objets à la distance de 135.000 pas ; M. Varron a même dit son nom ; il s'appelait Strabon. Dans la guerre punique il avait coutume de se placer sur le promontoire de Lilybée, en Sicile ; de là il voyait sortir la flotte du port de Carthage, et il en comptait même les vaisseaux. Callicrate a fait en ivoire des fourmis et d'autres animaux tellement petits, que personne que lui n'en pouvait discerner les parties.

[2] Myrmécidès s'est rendu célébre dans ce genre de curiosités en faisant, en ivoire aussi, un quadrige qu'une mouche couvrait de ses ailes, et un navire qu'une abeille cachait de même sous les siennes (XXXVI, 5).




XXII. Ouïe merveilleuse

(XXII.) [1] Le sens de l'ouïe n'offre qu'une observation étonnante : le bruit de la bataille à la suite de laquelle Sybaris fut détruite s'entendit à Olympie le jour même où elle fut livrée. Quant à la la nouvelle de la victoire sur les Cimbres, et aux Castors romains qui annoncèrent, le jour même, la bataille gagnée sur Persée, il faut ranger ces faits parmi les visions et les présages donnés par les divinités.




XXIII. Force extrême de résistance.

(XXIII.) [1] Le sort, qui amène de fréquents malheurs, a fourni d'innombrables exemples de la force à supporter la douleur. Le plus célèbre en ce genre parmi les femmes est celui de la courtisane Leaena (XXXIV, 19, n° 12), qui, mise à la torture, ne dénonça pas Harmodius et Aristogiton, les meurtriers du tyran ; et parmi les hommes, celui d'Anaxarque, qui, mis à la torture pour une cause semblable, se coupa la langue avec les dents, et, la crachant au visage du tyran, lui ôta tout espoir d'avoir des révélations.




XXIV. Mémoire.

(XXIV.) [1] Quant à la mémoire, qualité si nécessaire dans la vie, il est difficile de dire quel homme l'a possédée au plus haut degré, tant il yen a qui se sont rendus célèbres dans ce genre. Le roi Cyrus nomma tous les soldats de son armée ; L. Scipion, tous les individus du peuple romain ; Cinéas, ambassadeur du roi Pyrrhos, tous les sénateurs et tous les chevaliers de Rome, le lendemain du jour de son arrivée en cette ville ; Mithridate, roi de vingt-deux nations, leur rendit la justice en autant de langues, après les avoir haranguées toutes sans interprète (XXV, 2) ; le Grec Charmadas récitait, comme s'il les avait lus, les livres qu'on lui désignait dans une bibliothèque.

[2] La mémoire a fini par devenir un art, inventé par Simonide le poète lyrique, et porté à sa perfection par Métrodore de Scepsis, à tel point qu'il enseignait à répéter textuelle-ment tout ce qu'on avait entendu. Il n'y a rien d'aussi fragile dans l'homme : les maladies, les chutes, une simple frayeur l'altèrent, soit partiellement, soit complètement. Un homme frappé d'une pierre n'oublia que les lettres ; un homme tombé d'un toit très élevé ne reconnaissait plus ni sa mère, ni ses alliés, ni ses parents ; une maladie enleva à un autre le souvenir de sa esclaves ; l'orateur Messala Corvinus oublia son propre nom. Aussi la mémoIre fait-elle souvent défaut, comme si elle tentait de nous quitter, même lorsque nous sommes en repos et en santé ; les approches du sommeil l'interrompent, au point que, la chaîne des idées s'étant perdue, nous cherchons en quel lieu nous nous trouvons.





XXV. Vigueur de l'âme.

(XXV.) [1] Je pense que l'homme né avec l'esprit le plus vigoureux est le dictateur César : je ne parle pas ici de son courage, de sa fermeté, de cette grandeur de pensée capable d'embrasser tout ce qui est sous le ciel ; mais je parle d'une vigueur qui lui était propre, et d'une rapidité qui semblait être celle de la flamme. Il était dans l'habitude de lire ou d'écrire, et en même temps de dicter et d'écouter. Il dictait à la fois à ses secrétaires quatre lettres, et des lettres si importantes ! ou même, s'il ne faisait rien autre chose, il en dictait sept. Il a livré cinquante batailles rangées, l'emportant seul sur M. Marcellus, qui en avait livre trente-neuf. Sans parler des victoires remportées dans les guerres civiles, 1.192.000 hommes ont péri dans les combats livrés par lui : ce n'est pas que je le glorifie d'un mal si grand, fait, même par nécessité, au genre humain ; il a condamné lui-même de pareils succès, en ne rapportant pas le nombre de ceux qui ont été tués dans les guerres civiles.




XXVI. Démence et grandeur d'âme.

[1] On accordera de plus justes louanges au grand Pompée, pour avoir enlevé aux pirates 846 vaisseaux. Ce qui sera le privilège propre de César, outre les qualités indiquées plus haut, c'est une clémence insigne, vertu qu'il a portée plus loin qu'aucun autre, et jusqu'à s'en repentir. Il a donné aussi un exemple de magnanimité incomparable : je ne parle pas (car ce serait tenir un langage favorable au luxe) des spectacles qu'il a fait célébrer, des richesses qu'il a prodiguées, des édifices magnifiques qu'il a élevés ; mais je parle de cette vraie et admirable grandeur d'une âme placée au-dessus de toutes les faiblesses, qui lui fit brûler, de bonne foi et sans les lire, les lettres prises à Pharsale dans le porte-feuille du grand Pompée, et à Thapsus dans celui de Scipion.




XXVII. Actions grandes et glorieuses.

(XXVI.) [1] Ici je rapporterai (l'honneur de l'empire romain y est intéressé, et non la supériorité d'un seul homme) les titres et les triomphes du grand Pompée, qui a égalé l'éclat des exploits non seulement d'Alexandre le Grand, mais encore d'Hercule pour ainsi dire, et de Bacchus Après avoir, se levant pour Sylla dans l'intérêt de la république, reconquis la Sicile, con quête qui fut son début ; après avoir subjugué et réduit sous l'autorité romaine l'Afrique entière, expédition qui lui valut pour dépouille le surnom de Grand, lui, chevalier (ce qui ne s'était jamais vu), entra dans Rome sur le char triomphal. Aussitôt il passe en Occident, et il dresse dans les Pyrénées des trophées où il inscrit les noms de 876 villes soumises depuis les Alpes jusqu'aux limites de l'Espagne ultérieure, et où, par une omission magnanime, il ne plaça pas le nom de Sertorius. Ayant éteint la guerre civile, qui entretenait toutes les guerres étrangères, il conduit : de nouveau dans Rome le char triomphal, ce chevalier si souvent général avant s'être soldat.

[2] Puis, chargé d'un commandement sur toutes : les mers, et envoyé enfin dans l'Orient, il rapporte (suivant l'habitude des vainqueurs dans les combats sacrés qui ne sont pas couronnés eux-mêmes, mais qui couronnent leurs patries (X, 4), il rapporte ses titres de gloire à son pays, et consacre à la ville de Rome cette inscription triomphale, dans le temple qu'il dédiait à Minerve avec le produit des dépouilles : CN. POMPÉE LE GRAND, IMPERATOR, AYANT TERMINÉ UNE GUERRE DE TENTE ANS, VAINCU, MIS EN FUITE, TUÉ OU SOUMIS 12.183.000 HOMMES, COULÉ BAS OU PRIS 846 VAISSEAUX, REÇU LA SOUMISSION DE 1.538 VILLES OU CHÂTEAUX, SUBJUGUÉ TOUT LE PAYS DEPUIS LE PALUS-MÉOTIDE JUSQU'A LA MER ROUGE, ACQUITTE LE VOEU QU'IL A FAIT A MINERVE. Tel est le résumé de ses exploits en Orient.

[3] Quant au triomphe qu'il a célébré le 3e jour avant les calendes d'octobre (29 septembre), sous le consulat de M. Pison et de M. Messala (an de Rome 693), en voici la légende : APRÈS AVOIR DÉLIVRÉ DES PIRATES LES PROVINCES MARITIMES ET RENDU AU PEUPLE ROMAIN L'EMPIRE DE LA MER, POMPÉE A TRIOMPHÉ DE L'ASIE, DU PONT, DE L'ARMÉNIE, DE LA PAPHLAGONIE, DE LA CAPPADOCE, DE LA CILICIE, DE LA SYRIE, DES SCYTHES, DES JUIFS, DES ALBANIENS, DE L'IBÉRIE, DE L'ÎLE DE CRÈTE, DES BASTERNES, ET EN OUTRE DES ROIS MITHRIDATE ET TIGRANE.

[4] Ce qu'Il y eut de plus grand dans toute cette gloire, c'est que (ainsi qu'il ledit lui-même à l'assemblée dans sa harangue sur ses expéditions) l'Asie, province frontière lorsqu’il en fut chargé, était devenue centrale lorsqu'il la remit à sa patrie. Si l'on voulait, par comparaison, passer de la même manière en revue les exploits de César, qui a paru plus grand que Pompée, il faudrait énumérer toutes les parties de la terre, et ce serait entrer dans de détails infinis.




XXVIII. Réunion de trois grandes qualités, chez un même personnage, jointes à une probité parfaite.

(XXVII.) [1] Beaucoup ont été distingués à divers titres par d'autres genres de vertus. Caton, le premier (XIV, 5) de la famille Porcia, passe pour avoir réuni trois mérites excellents : il fut très bon orateur, très bon général, très bon sénateur, mérites qui me paraissent avoir tous brillé, plus tard il est vrai, mais avec plus d'éclat, dans Scipion Émilien, exempt en outre de toutes les haines qui assaillirent Caton (XXIX, 4). Ce sera donc le propre de Caton d'avoir eu quarante-quatre procès et d'avoir toujours été absous, bien que personne n'ait été aussi souvent accusé.

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Re: Livre VII, traitant des hommes et leurs institutions

Message par Stephandra le Ven 29 Avr 2011, 15:11

XXIX. Grand courage.

(XXVIII.) [1] Il serait fort difficile de dire qui a eu le plus de courage, surtout si l'on tenait compte des récits fabuleux des poètes. Q. Ennius a principalement admiré T. Caecilius Denter et son frère ; et pour eux il a ajouté un sixième livre à ses Annales. L. Siccius Dentatus (XXII, 25), qui fut tribun du peuple sous le consulat de Sp. Tarpéius et A. Atérius, peu après l'expulsion des rois, réunirait peut-être les suffrages les plus nombreux : il assista à 120 affaires, fut vainqueur dans 8 com bats singuliers, et reçut 45 blessures par-devant, aucune par derrière.

[2] Le même enleva 34 dépouilles, reçut en don 18 piques sans fer, 25 ornements militaires, 83 colliers, 160 bracelets, 26 couronnes, dont 14 civiques, 8 d'or, 3 murales, et une obsidionale (XVI, 3 ; XXII, 4) ; et du fisc 10.000 as, des captifs, et 20 boeufs. Il suivit le triomphe de neuf généraux qui devaient surtout à lui leurs succès ; en outre (ce que je regarde comme sa plus belle action), il accusa devant le peuple T. Romillus, un de ses chefs, à sa sortie du consulat, et le fit condamner comme ayant abusé du commandement.

[3] Les exploits de Manlius Capitolinus ne seraient pas moins honorables, s'il n'en avait terni l'éclat par la fin de sa vie : il avait enlevé deux dépouilles avant sa dix-septième année ; il avait reçu la couronne murale le premier de tous les chevaliers, 6 couronnes civiques et 37 récompenses ; il avait été blessé 23 fois par devant ; Il avait sauvé P. Servilius, maître de la cavalerie, quoique blessé lui-même a l'épaule et à la cuisse ; en outre, il avait défendu seul contre les Gaulois le Capitole, dernier rempart de la république ; ce qui serait au-dessus de tout, s'il ne l'eût pas sauvé pour se faire roi. Ce sont là des exploits où le courage a, il est vrai, une grande part ; mais la fortune en a une plus grande encore.

[4] A mon avis, on ne préférera personne avec justice à M. Sergius, bien que son arrière-petit-fils, Catilina, ait entaché ce nom glorieux. A sa seconde campagne, il perdit la main droite ; en deux campagnes, il fut blessé vingt-trois fois, et pour cette raison il ne se servait bien ni de ses pieds ni de son autre main ; avec un seul esclave il fit ensuite, soldat estropié, plusieurs campagnes. Pris deux fois par Annibal (il n'avait pas affaire à un ennemi ordinaire), deux fois il s'échappa, ayant eu, tous les jours pendant vingt mois, ou le corps enchaîné ou les pieds entravés.

[5] Il combattit quatre fois avec la seule main gauche, et eut deux chevaux tués sous lui. Il se fit une main droite en fer, et, étant entré en campagne avec cette main attachée au bras, il fit lever le siège de Crémone, protégea Plaisance, et força douze camps dans la Gaule : tous ces détails se lisent dans le discours qu'il prononça lorsque, dans la préture, ses collègues l'écartaient des sacrifices comme mutilé. Que de couronnes n'eût-il pas amassées s'il avait ou affaire à un autre ennemi ? Car, pour juger le courage d'un homme, il importe beaucoup de prendre en considération les circonstances. Quelles couronnes civiques ont été gagnées dans les batailles de la Trébie, du Tésin ou du Trasimène ? Quelle couronne fut méritée à la bataille de Cannes, où le suprême effort du courage fut d'avoir échappé à ce désastre ? Certes, les autres ont été vainqueurs des hommes ; Sergius l'a été de la fortune même.




XXX. Génies du premier rang.

(XXIX) [1] Quant à la gloire du génie, qui pourrait faire un choix au milieu de tant d'espèces de sciences, et d'une si grande variété de choses et d'ouvrages ? Peut-être cependant s'accorde-t-on à reconnaître le poète grec Homère comme le génie le plus heureux qui ait jamais existé, soit que l'on considère le succès de son poème, soit qu'on en considère le sujet. Alexandre le Grand (car ce sont des juges illustres qui décideront le mieux et en dehors de toute en vie une si haute préséance), Alexandre le Grand avait pris parmi les dépouilles de Darius, roi des Perses, une cassette à parfums (XIII, 1), ornée d'or, de pierreries et de perles ; ses courtisans lui en expliquaient les différents usages ; lui, soldat souillé de la poussière des combats, et qui n'avait que faire de parfums, répondit : "Que l'on consacre cette cassette à la garde des livres d'Homère." Il voulait que le plus riche ouvrage de l'art servît à conserver l'ouvrage le plus pré cieux de l'esprit humain. De même, à la prise de Thèbes, il ordonna d'épargner la famille et la maison de Pindare. Il rebâtit la ville patrie du philosophe Aristote, et il joignit à tout l'éclat de ses exploits une telle preuve de sa bonté.

[2] Apollon à Delphes fit reconnaître les meurtriers du poète Archiloque. Bacchus ordonna de faire les funérailles de Sophocle, prince du théâtre tragique, qui mourut pendant que les Lacédémoniens assiégeaient Athènes, avertissant plusieurs fois en songe Lysandre, leur roi, de permettre l'enterrement de celui qui avait fait ses délices. Le roi, ayant alors demandé les noms des citoyens morts à Athènes, y reconnut sans peine celui que le dieu voulait désigner, et laissa faire en paix les funérailles.




XXXI. Quels ont été les hommes les plus sages

(XXX.) [1] Denys le tyran, livré du reste à des penchants de cruauté et d'orgueil, envoya un vaisseau orné de bandelettes au-devant de Platon, prêtre de la sagesse ; lui-même vint le recevoir au débarquement, sur un char à quatre chevaux blancs. Isocrate vendit un seul discours 20 talents (14). Eschine, Athénien, très grand orateur, ayant lu aux Rhodiens le discours d'accusation qu'il avait prononcé, lut aussi la défense de Démosthène, laquelle l'avait conduit à ce lieu d'exil. Les auditeurs admirant le discours de Démosthène : "Vous l'admireriez bien davantage, dit-il, si vous le lui aviez entendu prononcer : " donnant ainsi, même dans son malheur, un grand témoignage en faveur de son ennemi.

[2] Les Athéniens condamnèrent à l'exil Thucydide, général ; ils rappelèrent Thucydide, historien, admirant l'éloquence de celui dont ils avaient condamné l'incapacité militaire. Les rois d'Égypte et de Macédoine rendirent aussi un grand hommage à Ménandre, auteur comique, en le demandant avec une flotte et des ambassadeurs ; et lui-même s'honora encore davantage en préférant le sentiment littéraire à la faveur royale.

[3] Les grands de Rome ont aussi témoigné en faveur du génie, même chez les étrangers. Pompée, après avoir terminé la guerre de Mithridate, étant près d'entrer chez Posidonius, philosophe célèbre, défendit aux licteurs de frapper à l'huis comme c'était l'usage, et inclina devant la porte de la science ses faisceaux, lui à qui s'étaient soumis l'Orient et l'Occident. Caton le Censeur ayant entendu Carnéade, l'un de ces trois philosophes éminents qui formaient la célèbre députation envoyée par Athènes, opina pour que l'on congédiât au plus tôt ces ambassadeurs, parce que, sous l'influence de l'argumentation de Carnéade, on ne pouvait discerner facilement ce qui était vrai.

[4] Quelle révolution dans les moeurs ! Caton le Censeur fut toujours d'avis (XXIX, 7) qu'il fallait chasser d'Italie tous les Grecs : et sou arrière-petit-fils, Caton d'Utique, amena un philosophe grec à Rome, après avoir été tribun militaire, et un autre (XXXIV, 19, n° 35), après avoir été légat en Chypre. Il est remarquable que des deux Caton l'un bannit, l'autre introduisit la langue grecque. Maintenant passons en revue les honneurs rendus à nos compatriotes.

[5] Scipion l'africain, l'Ancien, ordonna de mettre sur son tombeau la statue de Q. Ennius ; et il voulut que l'Inscription placée au-dessus de ses cendres portât le nom du poète à côté de ce nom glorieux, dépouille enlevée à la troisième partie du monde.

[6] Le dieu Auguste défendit, sans égard pour la volonté du testateur, de brûler le poème de Virgile ; et c'est là un témoignage qui vaut plus que si le poète même avait approuvé son oeuvre.

[7] Dans la bibliothèque qu'Asinius Pollion (XXXV, 7, 2) fonda à Rome avec les dépouilles, et qui fut la première bibliothèque publique dans le monde, M. Varron eut sa statue, et seul il l'eut de son vivant. A mon jugement, avoir obtenu seul, d'un homme qui tenait le premier rang et comme orateur et comme citoyen, cette distinction au milieu de la multitude de génies qui étaient alors, ce n'est pas moins de gloire que d'avoir reçu la couronne navale que le grand Pompée lui décerna pour ses services dans la guerre des pirates. Il y aurait des exemples innombrables à citer parmi les Romains, si je le voulais ; car cette nation a produit plus d'hommes de mérite dans tous les genres que toutes les autres nations.

[8] Toutefois, Cicéron, comment me justifierais-je de passer ton nom sous silence ? Quelle de tes qualités éminentes prendrai-je pour texte de mes louanges ? Ou plutôt quel texte prendre, si ce n'est l'inestimable témoignage que te donna cette grande nation romaine réunie pour voter, et, parmi tous les actes de ta vie, ceux-là seulement qui ont signalé ton consulat ? Tu parles, et les tribus renoncent à la loi agraire, c'est-à-dire, à leur subsistance ; tu conseilles, et, pardonnant à Roscius la loi sur les places du théâtre, elles souffrent avec patience qu'on leur assigne des sièges séparés de ceux des autres ordres ; tu pries, et les fils des proscrits rougissent de demander les magistratures. Devant ton génie a fui Catilina ; c'est toi qui as proscrit Marc-Antoine.

[9] Salut, toi qui le premier fus appelé Père de la patrie, qui le premier as mérité le triomphe sans quitter la toge, et la palme de la victoire par la seule éloquence ; toi qui as donné la vie à l'art oratoire et aux lettres latines ; toi qui, au témoignage écrit du dictateur César, jadis ton ennemi, as conquis un laurier supérieur à celui de tous les triomphes (15), puisqu'il est plus glorieux d'avoir tant agrandi par le génie les limites du génie romain, que les limites de l'empire par toutes les autres qualités réunies.

[10] (XXXI.) Plusieurs l'ont emporté sur les autres hommes en sagesse : tels furent chez les Romains ceux qu'on surnomma Catus (avisé) et Coculus (sensé) pour cette raison, et, chez les Grecs, Socrate, qui fut mis au-dessus de tous les mortels par l'oracle d'Apollon Pythien.




XXXII. Préceptes les plus utiles à la conduite de la vie.

(XXXII.) [1] D'un autre côté, on a donné même rang qu'aux oracles à Chilon, Lacédémonien, en consacrant en lettres d'or, à Delphes, trois de ses maximes, que voici : "Connais-toi toi-même ; Ne désire rien de trop ; La misère est la compagne des dettes et des procès." Ses funérailles (il mourut de joie en voyant son fils vainqueur à Olympie) furent suivies par la Grèce entière.




XXXIII. De la divination.

(XXXIII.) [1] Parmi les femmes, la Sibylle ; parmi les hommes, Mélampus (XXV, 21) chez les Grecs, Marcius chez les Romains, eurent en partage la divination, et une sorte de communauté glorieuse avec le ciel.




XXXIV. Nom de l'homme qui fut déclaré le meilleur.

(XXXIV) [1] Scipion Nasica seul, de puis le commencement de l’ère romaine, a été déclaré l'homme le plus vertueux par le sénat, qui en fit le serment ; et cependant, candidat, il fut deux fois repoussé par le peuple. Au reste, il ne lui fut pas permis de mourir dans sa patrie, pas plus qu'il ne le fut de mourir hors des chaînes à Socrate, jugé le plus sage par Apollon.




XXXV. Noms des femmes les plus chastes.

(XXXV.) [1] Une femme (cet exemple est unique) a été déclarée la plus vertueuse par le jugement des dames : ce fut Sulpicie, fille de Paterculus, femme de Fulvius Flaccus, choisie entre cent Romaines désignées pour faire la dédicace de la statue de Vénus, conformément livres Sibyllins. Une expérience religieuse donna le même renom à Claudia, qui fit entrer dans Rome la statue de la Mère des dieux.




XXXVI. Exemples de la piété la plus grande.

(XXXVI.) [1] On trouve partout des exemples infinis de tendresse ; mais Rome en offre un auquel nul autre ne peut être comparé : une femme du peuple, dont la condition obscure nous a dérobé le nom, venait d'accoucher quand sa mère fut mise dans une prison pour y subir le supplice de la faim : elle obtint d'aller la voir ; mais, fouillée à chaque fois par le geôlier, de peur quelle n'apportât quelque aliment, on la surprit allaitant sa mère. Saisis d'admiration, les magistrats accordèrent le salut de la mère à la piété de la fille ; ils allouèrent des aliments à l'une et à l'autre leur vie durant ; et le lieu où la scène s'était passée fut consacré à la déesse Piété, à laquelle, sous le consulat de C. Quinctus et de Manius Acilius (an de Rome 604), un temple fut érigé sur l'emplacement de la prison : c'est là qu'est aujourd'hui le théâtre de Marcellus (VIII, 25). Deux serpents ayant été saisis dans la maison du père des Gracques, il lui fut répondu qu'il vivrait si l'on tuait le serpent femelle : "Non, non, dit Tibérius Gracchus, tuez le mien : Cornélie est jeune, et elle peut encore être mère." C'était sauver sa femme, et servir les intérêts de la république. Sa mort suivit de près. M. Lépidus (VII, 54) mourut d'amour pour sa femme Apuleia, après l'avoir répudiée. P. Rutilius ayant appris, pendant qu'Il était affecté d'une indisposition légère, que son frère avait échoué dans la candidature pour le consulat, expira aussitôt. P. Catienus Plotinus fut tellement attaché à son patron, qu'institué héritier de tous ses biens, il se jeta dans le bûcher qui consumait le corps.

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Re: Livre VII, traitant des hommes et leurs institutions

Message par Stephandra le Ven 29 Avr 2011, 15:12

XXXVII. Noms de ceux qui ont excellé dans les arts :astronomie, grammaire, médecine.

(XXXVII.) [1] Un nombre infini d'hommes se sont distingués dans la connaissance des divers arts ; il est juste que nous en citions quelques-uns, nous qui faisons un choix dans l'élite humaine. Bérose se distingua dans l'astrologie : les Athéniens lui érigèrent, à cause de ses prédictions divines, aux frais du public, dans le gymnase, une statue dont la langue était dorée ; Apollodore, dans la grammaire : les amphictyons de la Grèce lui rendirent des honneurs ; Hippocrate (XXVI, 6 ; XXIX, 2), dans la médecine : il prédit une peste qui venait de l'Illyrie, et envoya ses élèves dans les villes secourir les malades, service pour lequel la Grèce lui décerna les mêmes honneurs qu'a Hercule. Le roi Ptolémée récompensa, pendant les sacrifices de la grande Déesse, par le don de cent talents (575.000 fr.), la même science dans la personne de Cléombrote de Céos, qui avait sauvé le roi Antiochos (XXIX, 3) (16).

[2] Grande aussi est la réputation de Critobule, pour avoir extrait une flèche de l'oeil du roi Phi lippe, et l'avoir guéri sans lui laisser aucune difformité. Mais celui qui s'est rendu le plus célèbre, c'est Asclépiade de Pruse, en fondant une nouvelle secte, en repoussant les ambassadeurs et les offres du roi Mithridate, en trouvant la méthode d'administrer le vin aux malades, et en conservant la vie à un homme (XXVI, 8) dont il interrompit les funérailles, et surtout en déclarant (espèce de gageure avec la fortune) qu'il voulait ne pas être cru médecin si jamais il éprouvait une indisposition quelconque ; et il gagna son pari, car, arrivé à une extrême vieillesse, il se tua en tombant dans un escalier.




XXXVIII. Géométrie et architecture.

[1] M. Marcellus rendit un grand témoignage à Archimède pour sa science en géométrie et en mécanique, ordonnant, lors de la prise de Syracuse, de n'épargner que lui ; mais l'ignorance d'un soldat rendit vaine l'Intention du général. On a loué aussi Chersiphron (17) de Gnosse (XXXIV, 21) pour avoir construit l'admirable temple de Diane d'Éphèse ; Philon, pour avoir établi à Athènes un arsenal suffisant à l'armement de mille vaisseaux ; Ctésibius, pour avoir trouvé la pompe et des instruments hydrauliques ; Dinocharès (V, 2) (18), pour avoir dressé le plan d'Alexandrie qu'Alexandre, voulait fonder en Égypte. Ce prince avait défendu qu'aucun autre qu'Apelle ne fit son portrait, qu'aucun autre que Pyrgotèle ne le gravât, qu'aucun autre que Lysippe ne le coulât en bronze ; arts à la gloire desquels on peut citer plusieurs faits.




XXXIX. Peinture, statuaire, art de travailler l'ivoire, ciselure.

(XXXVIII.) [1] Ce seul tableau d'Aristide, peintre thébain (XXXV, 36, 19), fut acheté à l'encan par le roi Attale au prix de 100 talents ; le dictateur César en paya deux 80 talents (XXXV, 9), la Médée et l'Ajax de Timomachus (XXXV, 9 et 40, 30), pour les dédier dans le temple de Vénus Génitrix. Le roi Candaule (XXXV, 34) acheta au poids de l'or un tableau de Bularchus, quI n'était pas d'une médiocre étendue, et qui représentait la destruction des Magnètes. Le roi Démétrius, surnomme Poliorcète, ne mit pas le feu à Rhodes (XXXV, 36, 41), de peur de brûler un tableau de Protogène placé du côté de la muraille qu'il attaquait.

[2] Praxitèle est célèbre par ses marbres : on cite sa Vénus de Cnide (XXXVI, 4, 9 et 10), renommée surtout à cause de l'amour insensé qu'elle inspira à un jeune homme, et par le prix qu'y attacha le roi Nicomède : ce prince tenta de l'acquérir en offrant de payer pour les Cnidiens les dettes considérables qu'ils avaient. Le Jupiter Olympien rend journellement témoignage pour Phidias (XXXVI, 5 et 7) ; et des vases de Mentor (XXXIII, 55), consacrés à Jupiter Capitolin et à Diane d'Éphèse (XVI, 40), font la gloire de cet artiste (19).




XL. Haut prix de quelques esclaves.

(XXXIX.) [1] Le prix le plus élevé d'un homme né en esclavage a été jusqu'à présent, à ma connaissance, celui de Daphnus, grammairien : il fut vendu par Gnatius de Pilaure à M. Scaurus, prince de la cité, qui l'acheta 700.000 sesterces (147.000 fr.). De notre temps, ce prix été dépassé de beaucoup par des histrions : mais ils achetaient eux-mêmes leur liberté. Déjà, chez nos ancêtres, l'histrion Roscius gagnait, dit-on, 500.000 sesterces (105.000 fr.) par an. Peut-être voudra-t-on voir ici le payeur dans la guerre d'Arménie, faite naguère pour Tiridate, qui fut affranchi par Néron au prix de 13 millions de sesterces (2.730.000) (20) ;

[2] c'était l'estimation, non de l'homme, mais des profits de cette guerre. De même ce fut la passion de l'acheteur, non la beauté de Paezon, qui fit acheter cet eunuque de Séjan 50 millions de sesterces (10.500.000) (21) par C. Lutorius Priscus. Achetant au milieu du deuil de Rome, il y gagna de trouver les esprits trop préoccupés pour blâmer un tel scandale.




XLI. Du bonheur suprême.

(XL.) [1] De toutes les nations de l'univers la plus éminente par sa vertu a été la nation romaine ; cela n'est sujet à aucun docte. Mais quant à juger quel homme a joui du plus grand bonheur, nul ne le peut ; car les uns déterminent le bonheur d'une façon, les autres d'une autre, et chacun d'après ses propres sentiments. Si nous voulons porter un juste jugement, et prononcer en laissant de côté toutes les illusions de la fortune, nul mortel n'est heureux.

[2] La fortune a été favorable et bonne à celui dont on peut dire avec raison qu'il n'a pas été malheureux. En effet, pour ne pas parler du reste, toujours est-il que l'on craint les infidélités du sort : cette crainte une fois admise, il n'y a plus de félicité solide. Ajoutez qu'aucun mortel n'est sage à toutes les heurs ; et plût au ciel que le grand nombre des mortels sentît en soi de quoi démentir cet oracle ! L'humanité fragile et ingénieuse à s'abuser elle-même compte à la mode des Thraces, qui mettent dans une urne des cailloux de diverses couleurs, suivant l'heur ou le malheur de la journée, et qui, faisant le calcul des uns et des autres au jour de la mort, prononcent ainsi sur le résultat de la vie.

[3] Mais ce jour signalé par un caillou blanc n'a-t-il pas été la source de malheurs ? Combien ont été victimes des commandements dont ils avaient été revêtus, combien ont été perdus par leurs biens mêmes, et livrés au denier supplice ! Car on nomme des biens ces objets qui ont procuré une heure de plaisir. Il faut s'y résigner : c'est le lendemain qui juge la veille, et c'est le dernier jour qui les juge tous; aussi ne faut-il se fier à aucun. Observez encore que les biens ne seraient pas égaux aux maux, quand même ils seraient égaux en nombre : est-il une seule joie qui vaille le moindre chagrin ? Calcul vain et déraisonnable ! on compte les jours, il les faudrait peser.




XLII. Le bonheur se perpétue rarement dans les mêmes familles.

(XLII.) [1] Dans tous les siècles on ne rencontre qu'une femme, Lampido, Lacédémonienne, qui ait été fille de roi, femme de roi, mère de roi. Bérénice est la seule qui ait été fille, soeur et mère de vainqueurs aux jeux olympiques. La famille des Curions est la seule dans laquelle il y ait eu trois orateurs dans trois générations de suite. La famille des Fabius est la seule dans la-quelle il y ait eu de suite trois princes du sénat, M. Fabius Ambustus, Fabius Rullianus son fils, Q. Fabius Gurges son petit-fils.




XLIII. Exemples étonnants de vicissitudes.

(XLIII.) [1] Les exemples des variations de la fortune sont innombrables: en effet, d'où viennent les grandes joies qu'elle a données, si ce n'est des maux ? et d'où les douleurs immenses, si ce n'est des joies excessives? (XLIII.) La fortune sauva pendant trente-six ans (22) M. Fidustius, sénateur proscrit par Sylla; mais il ne survécut que pour être victime d'Antoine, qui n'eut, cela est certain, pour le proscrire aucune autre raison que la première proscription.




XLIV. Exemples merveilleux d'honneurs.

[1] La fortune a voulu que P. Ventidius fût le seul qui triomphât des Parthes ; mais elle avait voulu aussi qu'enfant il eût été conduit derrière le char de Cn. Pompeius Strabon, qui triomphait d'Asculum : au reste, Masurius prétend qu'il fut mené deux fois en triomphe; Cicéron (Ép. X, 18), qu'il fut muletier dans le service des blés de l'armée (23); la plupart, qu'il passa pauvrement sa jeunesse comme simple soldat. Balbus Cornélius, l'aîné, fut consul (an de Rome 714); mais il avait été accusé, et la question s'il serait battu de verges fut posée à ses juges. Il est le premier des étrangers, que dis-je? des hommes nés sur les bords de l'Océan (V, 5), qui ait obtenu un honneur refusé par nos ancêtres, même au Latium. On cite encore parmi les exemples remarquables L. Fulvius, consul des Tusculans révoltés : les ayant abandonnes, il fut revêtu aussitôt de la même magistrature par le peuple romain (an de Rome 432); et seul, dans la même année où il avait été ennemi il triompha à Rome de ceux dont il avait été le consul.

[2] Le seul homme qui jusqu'à présent se soit attribué le surnom d'Heureux est L. Sylla, sans doute pour avoir versé le sang des citoyens et opprimé sa patrie. Et quels furent ses titres à se dire heureux? Est-ce parce qu'il put proscrire et égorger tant de milliers de Romains ? Détestable Interprétation, et à laquelle l'avenir a donné un démenti ! Les victimes que nous plaignons aujourd'hui n'eurent-elles pas un sort meilleur que Sylla, haï de tout le monde?

[3] Et sa fin ne fut-elle peu plus cruelle que le malheur de tous ceux qu'il proscrivit, lui dont la chair se rongeait elle-même (XI, 33), et enfantait son propre supplice? Laissons-le dissimuler ses souffrances, laissons ce dernier songe, au sein duquel il est pour ainsi dire mort, lui annoncer que seul il a vaincu l'envie par la gloire : il n'en a pas moins avoué qu'Il avait manqué à son bonheur de faire la dédicace du Capitole.




XLV. Réunion de dix choses très heureuses chez un même personnage.

[1] Q. Métellus, dans l'éloge funèbre qu'il prononça en l'honneur de son père L. Métellus, qui fut pontife, deux fois consul (ans de Rome 503 et 507), dictateur, maître de la cavalerie, quindécemvir pour la distribution des terres, et qui le premier mena en triomphe des éléphants pris dans la première guerre punique; Q. Métellus, dis-je, a écrit que son père avait eu en perfection dix choses très grandes et très bonnes, que les sages passent leur vie à chercher :

[2] qu'il voulut être un militaire de premier ordre, on orateur excellent, un général très courageux, être chargé d'affaires très importantes, être revêtu de la magistrature suprême, posséder une très haute sagesse, passer pour un sénateur éminent, acquérir une grande fortune par des voies honorables, laisser beaucoup d'enfants, et jouir de beaucoup de considération parmi ses concitoyens ; qu'il obtint tous ces avantages, et qu'il est le seul depuis la fondation de Rome qui ait joui d'un tel bonheur. Il serait trop long et inutile d'entreprendre une réfutation; car un seul fait y suffit amplement. En effet, ce Métellus passa sa vieillesse dans la cécité ; il avait perdu la vue dans un incendie (an de Rome 512), pendant qu'il enlevait du temple de Vesta le Palladium : la cause de son accident était glorieuse, mais le résultat fut triste. De fait, si on ne doit pas le dire malheureux, on ne peut pas le dire heureux non plus. Le peuple romain lui accorda le privilège que nul autre depuis la fondation de Rome n'avait eu, d'aller en char toutes les fois qu'il se rendait au sénat : grande et noble récompense, mais donnée pour la perte des yeux.

[3] (XLIV.) Ce même Métellus, qui avait ainsi prononcé l'éloge funèbre de son père, eut un fils qui est cité parmi les rares exemples de la félicité humaine; car, outre de très grandes magistratures et le surnom que lui valut la Macédoine, il fut porté au bûcher par quatre fils (VII, 13), dont un avait été préteur, les trois autres consuls; et de ces derniers deux avaient triomphé, le troisième avait été censeur. Peu d'hommes ont obtenu même un seul de ces honneurs. Toutefois, au moment où il était dans tout l'éclat de sa considération, il fut saisi, revenant du champ de Mars à midi, le forum et le Capitole étant déserts; il fut saisi (an de Rome 624) par C. Attinius Labéon, surnommé Macérion, tribun du peuple, que, censeur, il avait chassé du sénat, et fut entraîné vers la roche Tarpéienne pour être précipité ; la nombreuse cohorte qui l'appelait son père accourut, il est vrai, à son secours, mais tardivement (tant l'alarme fut subite); d'ailleurs elle n'aurait formé qu'un cortège funèbre, puisqu'on n'avait pas le droit de résister et de faire violence à la personne sacrée d'un tribun ; et il aurait péri victime de sa fermeté et de son devoir, si l'on eût trouvé à grand'peine un tribun qui intercéda. Rappelé ainsi du seuil de la mort, il vécut dans la suite des bienfaits d'autrui; car ses biens furent consacrés aux dieux par celui-là même qu'il avait dégradé : comme si Attinius n'avait pas suffisamment satisfait sa vengeance en lui serrant la gorge, et en lui faisant jaillir le sang par les oreilles.

[4] Je compterai aussi au nombre de ses malheurs d'avoir été l'ennemi du second Scipion l'Africain; et il en convint lui-même, car il dit à ses enfants : "Allez, mes fils, suivez le convoi Scipion; vous ne verrez jamais les funérailles d'un plus grand citoyen." Et c'était Métellus déjà Macédonique qui tenait ce langage à des Métellus déjà Béléariques, déjà Diadématus. Mais, pour ne faire compte que de ce seul affront qu'il subit, comment appeler avec raison heureux celui qui faillit à périr par le caprice d'un ennemi, et d'un ennemi qui n'était pas Scipion l'Africain?

[5] Quelles victoires valent d'avoir été achetées à ce prix ? Quels honneurs, quels chars triomphaux n'ont pas été effacés par cette violence de la fortune, qui obligea un censeur à se laisser traîner au travers de la ville (c'était, en effet, le seul moyen de gagner du temps), traîner à ce Capitole où, triomphant lui-même, il n'avait pas aussi Inhumainement traîné les captifs et leurs dépouilles? Ce crime paraît encore plus grand, si l'on songe au bonheur qui suivit; car il pensa priver Métellus le Macédonique des grandes et admirables funérailles où il fut porté au Weber par ses enfants triomphateurs eux-mêmes, funérailles où il semblait encore triompher. Ce n'est point un bonheur solide que celui qui peut être détruit, je ne dirai point par un si grand outrage, mais par un outrage quelconque. Quant à la fin de cette histoire, je ne sais s'il faut en faire honneur aux moeurs de l'époque, ou en concevoir un surcroît d'indignation ; le fait est qu'au milieu de tant de Métellus, la criminelle audace de C. Attinius demeura toujours impunie.

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Re: Livre VII, traitant des hommes et leurs institutions

Message par Stephandra le Ven 29 Avr 2011, 15:12

XLVI. Adversités de l'empereur Auguste.

(XLV.) [1] Le dieu Auguste lui-même, que l'univers entier compte au nombre des mortels fortunés, fournirait, si on pesait tout soigneuse-ment, de grands exemple des vicissitudes humaines. Son oncle lui refusa la charge de maître de la cavalerie, et lui préféra Lépide; la haine des proscriptions s'attacha à lui, collègue de détestables citoyens dans le triumvirat, où sa part de pouvoir n'était pas même égale, dominé qu'il était par la prépondérance d'Antoine: à la bataille de Philippes, il était malade, il prit la fuite, et demeura caché trois jours dans un marais, souffrant, et (comme en font l'aveu Agrippa et Mécène) ayant le corps gonflé par une anasarque ; en Sicile il fait naufrage, et il est de nouveau obligé de se cacher, cette fois dans une caverne;

[2] : fuyant sur la mer, et serré de près par une escadre ennemie, il supplie Proculeius (XXXVI, 59) de lui donner la mort. Comptez les soucis de la querelle de Pérouse, les inquiétudes de la guerre d'Actium ; dans celles de Pannonie, les blessures causées par la chute d'une tour; tant de séditions militaires, tant de maladies dangereuses; les désirs suspects de Marcellus ; la relégation honteuse d'Agrippa ; tant d'embûches dirigées contre sa vie ; les accusations dont il fut l'objet à la mort de ses enfants, et une affliction qui n'était pas causée seulement par leur perte ; l'adultère de sa fille, et les projets parricides qu'elle nourrissait devenus publics ; la retraite outrageante de son beau-fils Tibère; l'autre adultère de sa petite-fille. Ajoutez tant d'autres misères : la pénurie du trésor pour la solde ; la révolte de l'Illyrie ; la nécessité d'enrôler des esclaves ; le manque d'hommes pour le service militaire ; une maladie pestilentielle dans Rome (an de Rome 732) ; la famine et la soif (24) dans l'Italie ; la détermination de mourir : une abstinence de quatre jours le mit à deux doigts de la mort.

[3] Considérez enfin le désastre de Varus, les libelles scandaleux écrits contre lui, le rejet d'Agrippa Posthume, après l'avoir adopté; ses regrets après l'avoir relégué : puis les soupçons que Fabius avait trahi ses secrets ; les conciliabules de sa femme et de Tibère, qui furent sa dernière inquiétude. En somme, ce dieu, dont je ne sais s'il dut l'apothéose à la fortune ou à son mérite, mourut, laissant pour héritier le fils d'un homme qui lui avait fait la guerre.




XLVII. Quels sont ceux que les dieux ont jugés les plus heureux.

(XLVI.) [1] A ce sujet on se rappelle les oracles de Delphes prononcés par la divinité comme pour châtier la vanité des hommes; voici ces deux oracles : le premier est que l'homme le plus heureux était Phédius, qui venait de mourir pour sa patrie; le second, répondant à Gygès, alors le plus grand roi de la terre (XXXI, 1), déclara qu'Aglaüs de Psophis (IV, 10) était plus heureux : c'était un vieillard qui, dans un coin très étroit de l'Arcadie, cultivait un petit champ suffisant largement aux besoins annuels, et dont il n'était jamais sorti ; son genre de vie montra qu'ayant ressenti le moins de désirs, ill éprouva dans sa vie le moins de mal.




XLVIII. Quel est celui qu'on a ordonné d'honoré comme un dieu, de son vivant.

(XLVII.) [1] Par l'ordre du même oracle, et avec l'assentiment de Jupiter le plus grand des dieux, fut déifié, de son vivant et le sachant, Euthymus, toujours vainqueur à Olympie dans les luttes du pugilat, excepté une fois ; il eut pour patrie Locres en Italie. Il avait une statue dans cette ville, et une autre à Olympie ; toutes deux furent frappées de la foudre le même jour. Je lis que Callimaque s'étonna de ce phénomène plus que de tout le reste, et des sacrifices ordo nés en l'honneur de l'athlète, sacrifices qui furent faits et pendant sa vie et après sa mort : rien, en effet, n'est plus étonnant que cet assentiment donné par les dieux.




XLIX. Des durées les plus longues de la vie.

(XLVIII.) [1] Quant à la durée de la vie humaine, on ne peut rien dire de certain, tant à cause de la diversité des climats qu'à cause des exemples cités, et de la destinée que chacun apporte en naissant. Hésiode, qui le premier a écrit quelque chose la-dessus, contant, je crois, beaucoup de fables sur la vie humaine, a attribué neuf de nos âges à la corneille, le quadruple de la corneille au cerf, le triple du cerf au corbeau, et fait des calculs encore plus fabuleux pour le phénix et les nymphes. Le poète Anacréon a donné 150 ans à Arganthonius, roi des Tartesssiens (III, 7) ; 160 à Cinyras, roi de Chypre; 200 à Aegimius ; Théopompe, 157 à Épiménide de Gnose.

[2] Hellanicus rapporte que quelques individus de la nation des Épiens, en Étolie, atteignaient 200 ans. Il est soutenu en cela par Damasthès, qui dit que Pictoreus, l'un des plus remarquables parmi eux par ses forces corporelles, vécut même 300 ans ; Éphore a écrit que des rois des Arcadiens avaient vécu 300 ans ; Alexandre Cornélius, qu'un certain Daudon, en Illyrie, avait vécu 500 ans. Xénophon, dans son Périple, qu'un roi d'une île des Tyriens vécut 600 ans, et, comme s'il n'avait pas assez menti, que son fils en vécut 800. Tout cela est le résultat de l'ignorance des mesures du temps. En effet, les uns faisaient une année de l'été, et une autre de l'hiver; les autres faisaient une année de chaque saison, comme les Arcadiens, dont les années étaient de trois mois; quelques-uns les réglaient par les révolutions lunaires, comme les Égyptiens : aussi dit-on que parmi eux quelques hommes ont vécu même des milliers d'années.

[3] Mais pour en venir à des faits reconnus, il est à peu près certain qu'Arganthonius de Cadix régna 80 ans ; on pense qu'il commença à régner vers sa quarantième année. Il est hors de doute que Massinissa (VII, 12) a régné 60 ans, et que Gorgias de Sicile a vécu 108 ans. Q. Fabius Maximus fut augure pendant 63 ans. M. Perpenna, et récemment L. Volusius Saturninus (VIII, 12) ont survécu à tous ceux dont ils avaient, étant consuls, demandé l'avis. Perpenna ne laissa après lui que sept de ceux qu'il avait inscrits étant censeur; il vécut 98 ans.

[4] A ce sujet il faut encore citer ceci, qu'il n'y a eu qu'un seul lustre pendant lequel aucun sénateur ne mourut : ce fut le lustre établi par les censeurs Flaccus et Albinus, depuis l'an de Rome 579 jusqu'aux censeurs suivants. Valerius Corvinus atteignit 100 ans; il s'écoula 46 ans entre son premier et son sixième consulat; le même fut vingt et une fois honoré de la chaise curule : c'est plus qu'aucun autre. Métellus le pontife (an de R. 512) vécut autant que lui.

[5] Parmi les femmes, Livie, épouse de Rutilius (VIII, 36), passa 97 ans ; Statilie, d'une noble maison, sous le règne de Claude, 99 ans ; Terentia, femme de Cicéron, 103 ans ; Clodia, femme d'Ofilius : 115; cette dernière avait eu 15 couches. La comédienne Lucceia débita sur le théâtre pendant 100 ans ; Galeria Copiola, actrice d'intermèdes, fut ramenée sur le théâtre sous le consulat de C. Pappaeus et de Q. Sulpicius (an de Rome 762), dans les jeux célébrés pour le salut du dieu Auguste : elle était âgée de 104 ans; elle avait fait son début sous les auspices de M. Pomponius, édile du peuple, lors du consulat de C. Marius et de Cn. Carbon, il y avait 91 ans. Lorsque Pompée avait fait la dédicace de son grand théâtre, on l'avait ramenée sur la scène comme une vieille, et par curiosité.

[6] Asconius Pédianus rapporte que Sammula vécut aussi 160 ans. Quant à Stéphanion, qui le premier dansa dans des pièces romaines, il ne faut pas beaucoup s'étonner s'il dansa à deux jeux séculaires, ceux du dieu Auguste (an de Rome 737), et ceux que l'empereur Claude célébra lors de son quatrième consulat, car il n'y eut pas plus de 63 ans entre ces deux célébrations : toutefois, Stéphanion vécut encore longtemps après. Sur le sommet, appelé Tempsis, du mont Tmolus, les hommes vivent 150 ans, d'après Mucianus, qui dit aussi que, sous la censure de l'empereur Claude, T. Fullonius de Bologne se fit inscrire comme ayant cet âge ; et en comparant les registres de recensement, et les preuves d'existence que ce vieillard fit valoir, on reconnut la vérité de sa déclaration. Le prince en effet s'intéressait à ces sortes de questions.




L. Époques diverses de la naissance.

(XLIX.) [1] Le sujet semble exiger que nous interrogions la science astrologique. Épigène a nié que l'on pût accomplir 112 ans ; Bérose, que l'on en pût dépasser 117. On a encore la théorie donnée par Pétosiris et Nécepsos, qu'on appelle tetartemorion, à cause de la division du zodiaque par trois signes; elle établit qu'en Italie on peut atteindre 124 ans de vie. Ils soutiennent que personne ne peut dépasser, à partir du point de sa nativité, la mesure de 90 degrés, qu'ils appellent anaphore ; et que cette anaphore peut être interceptée per l'intervention d'astres malfaisants, ou seulement de leurs rayons et des rayons du soleil.

[2] Vint ensuite l'école d'Esculape, qui dit que la durée de la vie est réglée par les étoiles, mais sans déterminer quelle en est la limite extrême. Les adeptes de cette école disent que les longévités sont rares, parce qu'il naît une foule d'individus aux heures critiques des jours lunaires, par exemple à la septième et à la quinzième (ces heures se comptent indifféremment le jour et la nuit) ; et que ceux qui naissent ainsi, soumis à l'influence des années climatériques, ne passent guère la cinquante-quatrième année.

[3] Ainsi, d'abord les variations mêmes de l'astrologie montrent combien elle est incertaine. Opposons-lui encore les observations et les faits recueillis dans le dernier recensement qui a été fait, il n'y a pas quatre ans, par Vespasien et son fils, censeurs (an de J. C. 74 ) ; et il n'est pas besoin de dépouiller tous les registres, nous prendrons seulement nos exemples dans la partie moyenne, entre l'Apennin et le Pô. Trois à Parme se déclarèrent âgés de 120 ans, un seul à Brixellum de 125, deux à Parme de 130, un à Plaisance de 131, une femme à Faventia de 135; L. Térentius, fils de Marcus, à Bologne, et M. Aponius à Ariminum de 150, Tertulla de 137.

[4] Dans le voisinage de Plaisance, sur les collines, est une ville appelée Veleiacium, où six se déclarèrent âgés de 110 ans, quatre de 120, un seul de 140, M. Mucius Félix, fils de Mucius, de la tribu Galeria. Et, pour ne pas nous arrêter davantage sur une chose reconnue, il y eut dans la huitième région de l'Italie cinquante-quatre individus qui se déclarèrent âgés de 100 ans, quatorze de 110, deux de 125, quatre de 130, quatre de 135 ou 137, trois de 140.

[5] Autre exemple des variations dans le sort des mortels : Homère (Il. II,, 219) rapporte que Hector et Potydamas naquirent la même nuit, hommes dont le sort fut si différent. M. Caelus Rufus (25) (XXVII, 2) et C. Licinius Calvus naquirent le même jour, sous le consulat de C. Marius et de Cn. Carbon, consuls pour la troisième fois, le 5 des calendes de juin (28 mai): tous deux furent, il est vrai, orateurs, mais avec une destinée bien autre (26). Cela arrive journellement dans tout le monde pour ceux qui naissent aux mêmes heu es ; les mêmes astres président à la naissance des maîtres et des esclaves, des rois et des pauvres.




LI. Exemples divers dans les maladies.

(L.) [1] Publius Cornélius Rufus, qui fut consul avec Manius Curius (an de Rome 455), perdit la vue pendant le sommeil, et il rêvait que ce malheur lui arrivait. Par un événement contraire, Jason de Phères, affecté d'une vomique et que les médecins avaient abandonné, allant chercher la mort dans les combats, trouva la guérison sous la main d'un ennemi qui le blessa à la poitrine. Q. Fabius Maximus, consul (an de Rome 633), ayant combattu auprès de l'Isère contre les Allobroges et les Arvernes le 6 des ides d'août (8 août), et ayant tué à l'ennemi 130.000 hommes , fut délivré d'une fièvre quarte sur le champ de bataille.

[2] La vie, ce présent de la nature, quel qu'il soit, n'est que trop incertaine et trop fragile; et même elle est accordée d'une main avare à ceux qui en jouissent le plus longtemps, si l'on considère l'éternité. Évaluons en outre le repos de la nuit, et nous verrons que chacun ne vit que la moitié du temps de sa vie; l'autre moitié se passe dans un état semblable à la mort, ou dans le tourment, si le sommeil ne vient pas. On ne compte pas non plus les années de l'enfance, qui ne se connaît pas ; de la vieillesse, qui vit pour souffrir. Et tant de sortes de dangers, tant de maladies, tant de craintes, tant de soucis, la mort tant de fois implorée, tellement qu'il n'y a pas de souhait plus fréquent ! La nature n'a rien donné de meilleur à l'homme que la brièveté de la vie.

[3] Les sens s'émoussent, les membres s'alourdissent, la vue, l'ouïe, la faculté de marcher meurent avant le reste, ainsi que les dents mêmes et les instruments de l'alimentation ; et cependant on compte ce temps dans celui de la vie. Aussi l'on cite comme une chose extraordinaire un seul exemple, celui de Xénophile le musicien, qui vécut cent cinq ans sans aucune incommodité. Mais, hélas ! tout le reste (ce que n'éprouvent pas les autres animaux) ressent, à des heures réglées, une chaleur funeste ou un frisson qui par-court tous les membres; périodicité qui ne se borne pas aux heures, mais qui est aussi tierce, quarte et même annuelle. Il est jusqu'à une sorte de maladie où l'on meurt par la raison (28). La nature impose aux maladies même certaines règles :

[4] la fièvre quarte ne commence jamais au solstice d'hiver ni dans les mois d'hiver; certaines affections ne se montrent pas après la soixantième année de la vie; d'autres cessent à la puberté, surtout chez les femmes (XXVIII, 10) ; les vieillards ressentent peu l'influence des épidémies pestilentielles. Car il arrive que des maladies attaquent des nations entières, ou en frappent certaines classes, tantôt les esclaves, tantôt les grands. A ce sujet, on a observé que les maladies pestilentielles marchent des contrées méridionales vers l'occident, qu'elles ne se propagent presque jamais dans une autre direction, qu'elles ne surviennent pas l'hiver, et que la durée n’en dépasse pas trois mois.




LII. De la mort.

(LI.) [1] Voici les signes de mort: rire dans l'affection avec transport; dans l'affection de la raison (29), ramasser les fétus et plisser continuellement les couvertures; un sommeil où le malade ne sent pas qu'on le remue; l'écoulement involontaire des liquides qu'on s'excuse de nommer. Les signes les moins douteux sont dans l'aspect des yeux et des narines, dans un décubitus constant sur le dos, dans un pouls inégal ou filiforme, et les autres symptômes qu'a observés Hippocrate, prince de la médecine (Pronostic). Tandis que les signes de mort sont innombrables, il n'y en a point qui garantisse la santé; et, au sujet des gens bien portants, Caton le Censeur, dans l'ouvrage adressé à son fils, prononce cette sentence, qui est une sorte d'oracle : qu'une jeunesse sénile est l'indice d'une mort prématurée.

[2] La multitude des maladies est infinie Phérécyde de Syros est mort de la vermine qui pullulait sur toutes les parties de son corps. Quelques-uns ont continuellement la fièvre, par exemple C. Ménécène; dans les trois dernières années de sa vie il n'eut pas une heure de sommeil. Le poète Antipater de Sidon était saisi de la fièvre tous les ans pendant un seul jour, qui était celui de sa naissance, et, arrivé a une vieillesse assez avancée, il fut emporté par un de ses accès.

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Re: Livre VII, traitant des hommes et leurs institutions

Message par Stephandra le Ven 29 Avr 2011, 15:13

LIII. Quels sont ceux qui, portés au bûcher, sont revenus a la vie.

(LII.) [1] Aviola , personnage consulaire, revint à la vie sur le bûcher funéraire; et, comme on ne put le secourir à cause de la violence de la flamme, il fut brûlé vif. On en dit autant de L. Lamia, qui avait été préteur: quant à C. Aelius Tubéron, qui avait exerce la préture, il fut retiré du bûcher, au rapport de Messala Rufus et de la plupart des auteurs. Telle est la condition des mortels : nous naissons pour ces caprices du sort, et dans l'homme il ne faut pas même croire à la mort. Nous trouvons dans les livres que l'âme d'Hermotime le Clazoménien, quittant son corps, allait errer dans les pays lointains, et qu'elle indiquait des choses qui n'auraient pu être connues que par quelqu'un présent sur les lieux ; pendant ce temps : le corps était à demi mort : mais ses ennemis, qui se nommaient Cantharides, saisissant ce moment pour brûler son corps, enlevèrent, pour ainsi dire, l'étui à l'âme qui revenait.

[2] On dit même que l'âme d'Aristée a été vue à Proconnèse, s'envolant de sa bouche, sous la forme d'un corbeau ; récit singulièrement fabuleux, comme le suivant. Car je me fais la même idée pour Épiménide de Gnosse : enfant, et fatigué par la chaleur et la marche, il dormit dans une caverne pendant cinquante-sept ans; au bout de ce temps il se réveilla comme sil n'avait dormi qu'une nuit, étonné de voir tout changé : puis en cinquante-sept jours il devint vieux, de telle façon cependant qu'il atteignit l'âge de cent cinquante-sept ans. Les femmes paraissent être particulièrement sujettes à ces morts apparentes, à cause des déplacements de la matrice : quand on remet cet organe en place, la respiration revient. Cela fait le sujet d'un livre célèbre chez les Grecs, qui est d'Héraclide, où on lit qu'une femme qui était restée privée de sentiment pendant sept jours fut ramenée à la vie.

[3] Varron rapporte que, pendant qu'Il était un des vingt commissaires chargés de la distribution des terres à Capoue, un mort qu'on portait en terre revint de la place publique chez lui à pied; qu'il en arriva autant à Aquinum; qu'à Rome aussi, Corfidius, mari de sa tante maternelle, le prix étant fait pour les funérailles, revint à la vie, et que celui qui avait commandé le convoi fut mis en terre par lui. II ajoute des détails fort singuliers : qu'il convient de rapporter de point en point : Corfidius et son frère étaient de l'ordre équestre ; l'aîné parut avoir expiré, et ouvrit son testament ; son frère cadet, qui était institué héritier, commanda les funérailles ; pendant ce temps, celui qui paraissait mort appela ses esclaves en frappant des mains, et raconta qu'il venait de chez son frère, qui lui avait recommandé sa fille, et qui en même temps lui avait indiqué une cachette où il avait enfoui de l'or en secret, demandant à être enterré avec les funérailles qu'il avait commandées lui même.

[4] Pendant ce récit, les domestiques du frère accoururent en toute bâte, et annoncèrent qu'il venait: d'expirer : on trouva l'or à l'endroit indiqué. Le monde est plein de pareilles prédictions; mais il est inutile de les recueillir, car elles sont le plus souvent fausses, comme nous allons le montrer par un grand exemple. Dans la guerre de Sicile Gabiénus, brave marin de César, fut pris par Sextus Pompée, qui le fit égorger; il resta tout le jour sur le rivage, le cou tenant à peine au tronc;

[5] sur le soir, il demanda avec des gémissements et des prières à la multitude qui était réunie, que Pompée vînt vers lui ou lui envoyât quelqu'un de confiance, disant que les enfers l'avalent relâché, et qu'il apportait des nouvelles. Pompée y fit aller plusieurs de ses amis, auxquels Gabiénus déclara que la cause de Pompée et ce parti honnête plaisaient aux dieux Infernaux ; qu'en conséquence l'événement serait conforme à leurs désirs; qu'il avait reçu l'ordre d'apporter cette nouvelle, et qu'en preuve de la vérité de sa prédiction, il allait expirer aussitôt après s'être acquitté sa commission; ce qui arriva en effet. On apporte aussi des exemples d'apparition des morts: mais nous nous occupons des oeuvres de la nature, et non des miracles.




LIV. Exemples de mort subite.

(LIII.) [1] Parmi les choses singulières, mais fréquentes, est la mon subite, c'est-à-dire, le plus grand bonheur qui puisse arriver dans la vie; nous montrerons quelle est due à des causes naturelles. Verrius en a cité beaucoup d'exemples; nous nous étendrons moins, et nous ferons un choix. Outre Chilon dont nous avons parlé (VII, 32), la joie a causé la mort de Sophocle et de Denys le tyran de Sicile , tous deux apprenant qu'ils avaient remporté le prix de la tragédie; et d'une mère, qui expira en revoyant son fils qu'on lui avait annoncé faussement avoir été tué à la bataille de Cannes. Diodore, professeur de philosophie dialectique, mourut de honte pour n'avoir pu se résoudre sur-le-champ, sous les interrogations de Scipion, une question qui n'était pas sérieuse.

[2] Deux César, l'un préteur, l'autre ayant exercé la préture et père du dictateur César, moururent, sans aucune cause apparente, en se chaussant, le matin, celui-ci à Pise, celui-là à Rome. Q. Fabius Maximus mourut subitement aussi dans son consulat, la veille des calendes de janvier (31 décembre) : ce fut pour lui succéder que Rebilus postula un consulat qui ne devait durer que quelques heures. C. Vulcatius Gurges, sénateur, mourut de même; tous tellement sains et dispos qu'ils songeaient à sortir. Q. Émllius Lépidus sortait déjà, lorsque, heurtant avec le gros orteil le seuil de sa chambre, il mourut.

[3] C. Aufustius était déjà sorti, il allait au sénat ; il trébucha dans le comice, et expira. L'ambassadeur qui avait plaidé la cause des Rhodiens dans le sénat, à l'admiration générale, mourut subitement sur le seuil de la curie, au moment ou il voulait sortir. Cn. Bébius Tamphilus, ex-préteur, mourut en demandant l'heure à un esclave ; Aulus Pompeius dans le Capitole. en faisant la révérence aux dieux; Manius Juventius Thalma, consul, en sacrifiant ; C. Servilius Pansa, étant debout dans le forum, près d'une boutique, à la seconde heure du jour, appuyé sur son frère P. Pansa; Bébius, juge, en prononçant un sursis;

[4] M. Térentius Corax, en écrivant sur des tablettes dans le forum; l'année dernière même, un chevalier romain, en parlant à l'oreille à un personnage consulaire, en face de l'Apollon d'ivoire qui est dans le forum d'Auguste; C. Julius, médecin (ce qui est le cas le plus singulier), en faisant des onctions dans les yeux avec la spatule; Aulus Manlius Torquatus, personnage consulaire, en prenant à table un gâteau ; L. Tuccius Valla, médecin, en buvant un verre de vin miellé ; Ap. Saufeius, après avoir bu du vin miellé à son retour du bain, et en avalant un oeuf;

[5] P. Quinctius Scapula, en dînant chez Aquilius Gallus; Décimus Saufeius, scribe, en déjeunant chez lui; Cornélius Gallus, qui avait été préteur, et Q. Haterius, chevalier romain, moururent dans l'acte vénérien, ainsi que deux individus de l'ordre équestre dont on a parlé de notre temps, et qui expirèrent ayant affaire au pantomime Mysticus (30) le plus bel homme d'alors.

[6] Mais la sécurité la plus complète est celle dont parlent les anciens chez M. Ofilius Hillarus : c'était un acteur dans la comédie. Le jour anniversaire de sa naissance il plut extrêmement au public, et donna un grand dîner pendant le repas il demanda une boisson chaude : en même temps, fixant les yeux sur le masque qu'il avait porté ce jour-là, il y déposa la couronne qu'il avait sur la tête, et, demeurant immobile dans cette position, il expira sans que personne s'en aperçût, jusqu'à ce que son voisin l'avertit que son breuvage se refroidissait.

[7] Ce sont les des exemples de morts heureuses; mais en revanche les exemples contraires sont innombrables. L. Domitius, d'une famille très illustre, vaincu auprès de Marseille et fait prisonnier à Corfinium par César, prit du poison par désespoir, et, après l'avoir bu, mit tout en oeuvre pour n'en pas mourir. On trouve dans les Actes que le corps de Félix, cocher de la faction rouge, étant sur le bûcher, un de ses partisans s'y jeta. Voyez la sottise des gens : de peur que cela ne tournât à la gloire du cocher, les factions contraires prétendirent que cet individu avait été enivré par l'abondance des parfums. Peu de temps auparavant, M. Lépidus, d'une famille très noble, qui, avons-nous dit (VII, 36), était mort du chagrin de son divorce, ayant été jeté hors de son bûcher par la force de la flamme, et ne pouvant y être remis à cause de la chaleur, fut brûle nu tout auprès, sur un tas de sarments.




LV. De la sépulture.

(LIV.) [1] L'usage de brûler les morts n'est pas de première institution chez les Romains; ils les enterraient jadis; mais quand on vit que ceux qui avaient péri dans les guerres lointaines étaient déterrés, on adopta la coutume de brûler les corps, ce qui n'empêcha pas que beaucoup de familles conservèrent les rites anciens : ainsi, dans la famille Cornelia, on rapporte que personne ne fut brûlé avant le dictateur Sylla: il voulut l'être, de peur du talion, car il avait fait déterrer le cadavre de C. Marius. Le mot sépulture est un terme général; mais celui d'enterrement ne se dit que de la mise en terre.




LVI. Des mânes ; de l'âme.

(LV.) [1] Après la sépulture viennent les différentes questions sur les mânes. Pour tous, sans exception, l'état après le dernier jour est le même qu'avant le premier. Après la mort le corps et l'âme n'ont pas plus de sentiment qu'avant la naissance. C'est la même vanité qui nous porte à éterniser notre mémoire, et qui nous fait imaginer au delà du tombeau le mensonge d'une vie. Tantôt c'est l'immortalité de l'âme, tantôt c'est la métempsycose; d'autres fois on donne du sentiment aux ombres dans l'enfer; on honore les mânes et on fait un dieu de celui qui a cessé d'être un homme, comme si le mode de la vie de l'homme différait en rien du mode de la vie des autres animaux ! comme si l'on ne trouvait pas dans le monde beaucoup d'êtres plus durables, auxquels per-sonne ne suppose une pareille immortalité !

[2] Mais quelle sera la substance de l'âme ainsi isolée ? quelle en sera ta matière? où sera la pensée ? comment verra-t-elle, entendra-t elle, touchera-t-elle ? à quoi servira-t-elle? on quel bien y a-t-il sans ces fonctions? Puis, quel séjour assigner à cette multitude d'âmes et d'ombres depuis tant de siècles ? Ce sont la des illusions puériles, des rêves de l'humanité, avide de ne finir jamais. Il faut en dire autant de la conservation des corps humains, et de la promesse donnée par Démocrite, qui lui-même n'est pas revenu à la vie.

[3] C'est une folie, et une mauvaise folie, de vouloir recommencer la vie après la mort. Quel repos trouveront jamais les êtres engendrés, s'ils conservent du sentiment, âmes dans le ciel, ombres dans les enfers? Ces illusions et cette crédulité détruisent le principal attrait de la nature, la mort, et elles en doublent la peine, s'il faut nous tourmenter même d'un état à venir. S'il est doux de vivre, à qui peut-il être doux d'avoir vécu? Mais combien n'est-il pas plus facile et plus certain de nous croire nous-mêmes, et d'appuyer notre sécurité sur l'expérience de ce que nous avons été avant notre naissance?

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Re: Livre VII, traitant des hommes et leurs institutions

Message par Stephandra le Ven 29 Avr 2011, 15:13

LVII. Découvertes et inventeurs.

(LVI.) [1] Il paraît à propos, avant de quitter le sujet de la nature humaine, d'indiquer les auteurs des diverses inventions. Bacchus a établi l'usage de vendre et d'acheter; le même a inventé le diadème, les insignes royaux et le triomphe. Cérès a découvert le blé, auparavant les hommes se nourrissaient de glands : elle enseigna dans l'Attique à moudre et à pétrir, et en Sicile les autres préparations; c'est pour cela qu'on en fit une déesse.

[2] Ce fut encore elle qui, la première, donna des lois; d'après d'autres, ce fut Rhadamanthe. Je pense que les lettres ont de tout temps été con nues des Assyriens; mais cette découverte serait due à Mercure chez les Égyptiens, suivant les uns, par exemple Gellius; chez les Syriens, suivant les autres. Dans tous les cas, on assure qu'elles ont été appontes en Grèce de Phénicie, par Cadmus, au nombre de seize; que durant la guerre de Troie Palamède en ajouta quatre, ainsi figurées Θ, Ξ, Φ, Χ; qu'après lui Simonide, le poète lyrique, en augmenta le nombre d'autant, que voici : Ζ, Η, Ψ, Ω. La valeur de toutes ces lettres se retrouve dans les nôtres. D'après Aristote, les anciennes étaient au nombre de dix-huit; les voici: Α, Β, Γ, Δ ,Ε, Ζ, Ι, Κ, Λ, Μ, Ν, Ο, Π, Ρ, Σ, Τ, Υ, Φ; il aime mieux attribuer à Épicharme qu'à Palamède l'addition des deux lettres Θ, Χ.

[3] Anticlides prétend qu'un certain Ménon inventa les lettres en Égypte, quinze ans avant Phoronée, le plus ancien roi de la Grèce; et il s'efforce de prouver son dire par les monuments. Au con-traire, Épigène, autorité particulièrement respectable, assure que chez les Babyloniens des observations astronomiques de 720.000 ans sont inscrites sur des briques cuites; ceux qui réduisent au minimum cet espace de temps, Bérose et Critodème, l'évaluent à 490.000; d'où il résulte que l'usage des lettres est de toute éternité. Les Pélasges les apportèrent dans le Latium.

[4] Euryalus et Hyperbius, frères, établirent les premiers, à Athènes, les fabriques de brique et les maisons; auparavant, c'étaient les cavernes qui servaient de demeure. D'après Gellius, Dokius, fils de Caelus, fut l'inventeur du ciment, dont le nid des hirondelles lui donna l'idée. Cécrops appela de son nom la ville qu'il fonda, Cécrople, qui est aujourd'hui la citadelle d'Athènes. Quelques-uns prétendent qu'Argos fut fondée antérieurement par le roi Phoronée; d'autres disent aussi Sicyone. Les Égyptiens prétendent que Diospolis a été bâtie chez eux longtemps avant cette époque. Cinyra, fils d'Agriopas, inventa les tuiles et découvrit les mines de cuivre, les unes et les autres en Chypre; de même les tenailles, le marteau, le levier, l'enclume.

[5] Les puits furent découverts par Danaüs, venu d'Égypte dans cette partie de la Grèce qui s'appelait auparavant Argos sans Eau; les carrières, par Cadmus, à Thèbes, ou, d'après Théophraste, en Phénicie; les murs, par Thrason; les tours, par les Cyclopes d'après Aristote, par les Tirynthiens d'après Théophraste; les étoffes tissée, par les Égyptiens; la teinture des laines, par les Lydiens à Sardes; le fuseau et l'art de filer la laine, par Coster, fils d'Arachné; le lin et les rets, par Arachné; l'art du foulon, par Nicias, de Mégare; l'art de travailler le cuir, par Tychius de Béotie. Les Égyptiens veulent que la médecine ait été inventée chez eux; d'autres, qu'elle l'ait été par Arabus, fils de Babylone et d'Apollon; la botanique et la pharmaceutique, par Chiron, fils de Saturne et de Philyre.

[6] Couler le cuivre et le tremper sont des inventions de Scythès le Lydien, d'après Aristote, de Délas le Phrygien, d'après Théophraste. L'art de fabriquer des instruments de cuivre est attribué par les uns aux Chalybes, par les autres aux Cyclopes; d'après Hésiode, le fer a été trouvé en Crète par ceux qui sont appelés Dactyles Idéens; l'argent, par Érichthonius d'Athènes, par Éaque, d'après d'autres; les mines d'or et l'art de couler ce métal, par Cadmus le Phénicien, au mont Pangée; suivant d'autres, par Thoas et Éaclis dans la Panchaïe, ou par Sol, fils de l'Océan, à qui Gellius attribue aussi l'usage du miel dans la médecine.


[7] Midaerite apporta le premier le plomb de l'île Cassitéride. La fabrication du fer a été inventée par les Cyclopes; la poterie, par Choroebe d'Athènes; la roue du potier, par Anacharsis le Scythe, suivant d'autres, par Hyperbius de Corinthe; l'art de travailler le bois, par Dédale, et en même temps la scie, la doloire, le fil à plomb, la tarière, la colle, l'ichthyocolle; la règle, le niveau, le tour et la clef, par Théodore de Samos; les mesures et les poids. par Phidon d'Argos, ou, au dire de Gellius, par Palemède; l'art de faire jaillir le feu des cailloux, par Pyrode, fils de Cilix; l'art de recueillir le feu sur la moelle de férule (XIII, 42), par Prométhée.

[8] Les voitures à quatre roues sont dues aux Phrygiens, le commerce aux Carthaginois; la culture de la vigne et des arbres, à Eumolpe d'Athènes; le mélange du vin avec l'eau, à Staphylus, fils de Silène; l'huile et les pressoirs à Aristée d’Athènes; l'art de récolter le miel, au même; l'art d'atteler les bœufs et la charrue, à Bazygès d'Athènes; à Triptolème, suivant d'autres.

[9] L'état monarchique est d'établissement égyptien; l'état démocratique est d'établissement athénien après Thésée; le premier tyran fut Phalaris d Agrigente; l'esclavage a été inventé par les Lacédémoniens; le premier procès capital a été jugé devant l'Aréopage; les Africains, dans la guerre contre les Égyptiens, se servirent les premiers des bâtons qu'on appelle phalanges; les boucliers ont été inventés par Proetus et Acrisius qui se faisaient la guerre, ou par Chalcus, fils d'Athamas; la cuirasse par Midias de Messène; le casque, le glaive et la lance, par les Lacédémoniens ; les bottines et les aigrettes par les Cariens, l'arc et la flèche par Scythès, fils de Jupiter (d'autres attribuent l'invention des flèches à Perse, fils de Persée) ;

[10] les javelots par les Étoliens, le javelot avec une courroie par Aetolus, fils de Mars: les javelots de l'infanterie légère par Tyrrhénus, le pilum par Penthésilée l'Amazone, la hache par Pisée, les épieux et le scorpion, machine de guerre, par les Crétois; la catapulte par les Syriens, la baliste et la fronde par les Phéniciens, la trompette d'airain par Pisée le Tyrrhénien, la tortue par Artémon de Clazomène; le cheval, appelé maintenant bélier, parmi les machines de siège, par Epéus à Troie; l'art d'aller à cheval par Bellérophon, le frein et la selle par Péléthronius;

[11] l'art de combattre à cheval par les Thessaliens, qui ont été appelés Centaures, et qui habitaient le long du mont Pélion; les chars à deux chevaux par les Phrygiens, les chars à quatre chevaux par Erichthaulos; l'art de ranger une armée, le mot d'ordre, les signes de ralliement, les factions, par Palamède à la guerre de Troie; l'art de correspondre à l'aide de signaux par Sinon, dans le même temps; les trêves par Lycaon les traités par Thésée.

[12] Les augures tirés des oiseaux ont été trouvés par Car, qui a donné son nom à la Carie; les augures tirés des autres animaux par Orphée ; les aruspices par Delphus, l'inspection du feu par Amphiaraüs, les auspices des oiseaux par Tirésias le Thébain, l'interprétation des prodiges et des songes par Amphictyon, l'astronomie par Atlas, fils de Lybie, suivant d'autres par les Égyptiens, suivant d'autres par les Assyriens; la sphère par Anaximandre de Milet, la théorie des vents par Eole, fils d'Hellen.

[13] La musique par Amphion; le chalumeau et la flûte simple par pan, fils de Mercure; la flûte traversière par Midas de Phrygie, la double flûte par Marsyas le Phrygien, le mode lydien par Amphion, le mode dorien par Thamyras de Thrace, le mode phrygien par Marsyas de Phrygie; la lyre par Amphion, suivant d'autres par Orphée, suivant d'autres par Linus. Terpandre joua le premier de la lyre à sept cordes, ayant ajouté trois cordes aux quatre primitives (31). La huitième fut ajoutée par Simonide, la neuvième par Timothée. Thamyras le premier joua de la lyre, sans s'accompagner du chant; Amphion le premier s'accompagna du chant, suivant d'autres Linus; Terpandre composa le premier des poèmes pour la lyre; Ardale de Trézène fit concerter la voix avec les flûtes: les Carètes enseignèrent la danse armée, Pyrrhus la pyrrhique, l'une et l'autre danse en Crète.

[14] Nous devons le vers héroïque a l'oracle pythien. Un grand débat s'est élevé au sujet de l'origine des poèmes; il est prouvé qu'il y en avait avant la guerre de Troie. Phérécyde de Syros est le premier qui écriait en prose du temps du roi Cyrus. Cadmus de Milet (V, 29) est le premier historien. Lycaon, en Arcadie, a établi les jeux gymniques; Acaste, les jeux funèbres à Iolcos; Thésée, après lui, à l'isthme de Corinthe. Hercule a fondé l'athlétique à Olympie; Pythus a inventé le jeu de la paume; Gygès Lydien, la peinture en Égypte (XXXV, 5); mais en Grèce, Euchir, parent de Dédale, d'après Aristote; Polygnote (XXXV, 35) d'Athènes, d'après Théophraste.

[15] Danaüs arriva le premier sur un vaisseau d'Égypte en Grèce; auparavant on naviguait sur des radeaux inventés dans la mer Rouge pour la navigation entre les îles, par le roi Érythras. Des auteurs prétendent que les Mysiens et les Troyens les ont Inventés les premiers pour traverser l'Hellespont en allant contre les Thraces. Aujourd'hui encore, dans l'océan Britannique, on fait des bateaux en osier garnis de cuir (XXIV, 40); sur le Nil, en papyrus, en joncs et en roseaux (XIII, 21).

[16] Philostéphanus dit que Jason navigua le premier sur un vaisseau long; Hégésias, que ce fut Paralus (XXXV, 36) ; Ctésias, que ce fut Sémiramis ; Archémachos, que ce fut Aegaeon. Damastes prétend que les Erythréens construisirent la birème; Thucydide (Hist. I, p. 10), qu'Aminocle de Corinthe construisit la trirème; Aristote, que les Carthaginois firent la quadrirème; Mnésigiton, que les Salaminiens firent la quinquéreme; Xenagoras, que les Syracusains firent la galère à six rangs de rames; Mnésigiton. qu'Alexandre le Grand donna à la galère jusqu'à dix rangs de rames; Philostéphanus, que Ptolémée Soter fit la galère à douze rangs; que Démetrius, fils d'Antigone, fit la galère à quinze rangs; que Ptolémée Philadelphe fit la galère à trente rangs; que Ptolémée Philopator, surnommé Tryphon, fit la galère à quarante.

[17] Hippus, deTyr, inventa le navire de charge, les Cyrenéens le lembus, Ies Phéniciens la cymba, les Rhodiens le celes, les Cypriens le cercure. L'observation des astres dans la navigation est due aux Phéniciens, la rame à la ville de Copae, la largeur qu'elle a à la ville de Platée, les voiles à Icare, le mât et l'antenne à Dédale ; le navire propre à porter les chevaux, aux Samiens ou à Périclès d'Athènes; les vaisseaux longs pontés aux Thasiens (auparavant on combattait seulement de la proue et de la poupe) ; l'addition d'éperons à Pisée le Tyrrhénien, l'ancre à Eupalamus; l'ancre à deux dents à Anacharsis; les grappins et les mains de fer à Périclès d'Athènes, le gouvernail à Tiphys. Le premier qui fit la guerre avec une flotte fut Minos; le premier qui tua un animal fut Hyperbius, fils de Mars; Prométhée tua le premier un bœuf.




LVIII. En quelles choses les nations se sont-elles d'abord accordées; des lettres antiques.

(LVII.) [1] La première chose sur laquelle les nations se soient tacitement accordées est l'usage des lettres ioniennes. (LVIII.) Les anciennes lettres grecques furent à peu près les mêmes que les lettres latines d'aujourd'hui; on le voit par une vieille table delphique d'airain; elle est aujourd'hui sur le mont Palatin, consacrée par les grands de Rome (32) à Minerve, dans la bibliothèque; elle porte cette inscription : Nausicrate, fils de Tisamène, Athénien, a fait cette offrande (33).





LIX. Quand y a-t-il eu pour la première fois des barbiers?

(LIX.) [1] Le second point sur lequel les na tions se sont accordées, c'est l'usage de se faire la barbe, mais il s'est introduit tardivement chez les Romains. Les premiers barbiers vinrent de Sicile en Italie, l'an 454 de la fondation de Rome; ils furent amenés par P. Ticinius Mena, au rapport de Varron (de Re rust, 11); jusque-là les Romains avaient porté la barbe. Le premier qui prit l'habitude de se faire raser tous les jours fut le second Scipion l'Africain. Le dieu Auguste s'est toujours rasé.





LX. Quand y a-t-il eu pour la première fois des horloges.

(LX.) [1] Le troisième point sur lequel on s'est accordé est la division des heures; ceci est déjà une oeuvre de calcul. Nous avons dit dans le second livre (II, 78) quand et par qui cette division fut trouvée en Grèce; elle s'introduisit tardivement aussi chez les Romains. Dans les Douze-ables on ne nomme que le lever et le coucher du soleil; quelques années après, on y ajouta l'heure de midi : l'huissier des consuls l'annonçait quand du sénat il apercevait le soleil entre les Rostres et la Graecostasis (XXXIII, 6); il annonçait la dernière heure quand l'astre était descende entre la colonne Maenia et la prison : mais cela n'était possible que par un temps serein;

[2] cet état dura jusqu'à la guerre punique. Le premier qui donna aux Romains un cadran solaire, onze ans avant la guerre de Pyrrhos, fut L. Papirius Cursor, qui l'établit auprès du temple de Quirinus, dont son père avait fait le voeu, et dont lui fit la dédicace (an de Rome : 461) c'est du moins ce que rapporte Fabius Vestalis; mais il n'indique ni la manière dont ce cadran était disposé, ni le nom de l'artiste, ni d'où le cadran avait été apporté, ni dans quel auteur il avait lu ce fait. M. Varron rapporte que le premier cadran établi en public le fut auprès des Rostres, sur une colonne, lors de la première guerre punique, par M. Valérius Messala, consul, après la prise de Catane en Sicile.

[3] Il fut donc apporté de là 30 ans après la date assignée au cadran de Papirius, l'an de Rome 491. Remarquez que les lignes qui y étaient tracées ne concordaient pas avec les heures. Cependant on s'en servit quatre-vingt dix-neuf ans, jusqu'à ce que L. Martius Philippus, qui fut censeur avec L. Paulus, en fit poser près de l'autre un mieux approprié; et parmi les actes de sa censure ce fut un des mieux reçus.

[4] Néanmoins, quand le temps était couvert, les heures étaient Incertaines, et il en fut ainsi jusqu'au lustre suivant. Alors Scipion Nasica, collègue de Laenas, marqua le premier, à l'aide d'une clepsydre à eau, les heures tant le jour que la nuit ; il la plaça dans un lieu couvert, et en fit la dédicace l'an de Rome 595. Tel fut le long espace pendant lequel la journée fut sans divisions pour le peuple romain. Maintenant passons aux autres animaux, et parlons d'abord des animaux terrestres.


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