CHAPITRE VI. Quelles sont les précautions qu'il faut prendre lorsque l'armée marche dans le voisinage de l'ennemi.

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CHAPITRE VI. Quelles sont les précautions qu'il faut prendre lorsque l'armée marche dans le voisinage de l'ennemi.

Message par Legrandalsacien1 le Mar 03 Mai 2011, 17:09


CHAPITRE VI.

Quelles sont les précautions qu'il faut prendre lorsque l'armée marche dans le voisinage de
l'ennemi.


Les maîtres de l'art militaire prétendent qu'il y a souvent plus de risque à courir dans les marches que dans les combats. Lorsqu'on est en présence, disent-ils, tous les soldats sont bien armés et voient à qui ils ont affaire ; ils s'attendent et se préparent à l'action, au lieu que, dans une marche, ils n'ont pas toutes leurs armes, ils les portent négligemment, ils sont plus sujets à se troubler en cas d'embûches ou d'attaques imprévues. C'est pourquoi un doit prendre toutes les précautions possibles pour n'être pas insulté dans sa marche,ou pour repousser l'insulte promptement et sans perte. Il doit avoir un plan détaillé du pays ou il fait la guerre, afin de connaître exactement la distance des lieux, la nature des chemins, les routes les plus courtes ou les plus détournées, les montagnes, les fleuves ; d'habiles généraux ont poussé cette recherche au point d'avoir un plan figuré partie par partie, ce qui les mettait en état non seulement de raisonner avec l'officier qu'ils détachaient sur la route qu'ils devaient tenir, mais de la lui faire sentir au doigt et à l'œil. Il faut, outre cela, interroger quelques principaux du pays qui soient gens de bon sens et au fait des lieux, en observant de questionner chacun d'eux séparément, afin qu'en conciliant leur rapport on puisse s'assurer de la vérité.
D'ailleurs, lorsqu'il est question de choisir entre plusieurs chemins, il faut prendre des guides bien instruits, les faire garder à vue en les assurant d'une récompense ou d'une punition, au cas qu'ils vous conduisent bien ou mal ; ils vous seront fidèles lorsque, désespérant de vous échapper, ils verront d'un côté le prix de la fidélité, et de l'autre celui de la perfidie. On ne peut choisir avec trop d'attention des guides sensés et connaisseurs, puisqu'on court risque de perdre toute une armée par un excès de confiance en deux ou trois de ces misérables qui, s'imaginant savoir un chemin qu'ils ignorent, promettent souvent plus qu'ils ne peuvent tenir.
Comme, à quelque expédition qu'on se prépare, il est d'une conséquence infinie que l'ennemi n'en soit pas prévenu, la précaution la plus sûre est que votre armée ignore elle-même quelle route vous voulez lui faire prendre ; c'est sur ce principe que nos légions avaient autrefois pour enseignes la représentation symbolique du Minotaure, afin que cette vue rappelât sans cesse au général la nécessité de tenir son secret aussi caché dans son âme que le Minotaure l'était au fond du labyrinthe. La route la plus sûre est sans doute celle que l'ennemi ne vous soupçonne pas de vouloir prendre ; mais comme les espions peuvent découvrir ou du moins entrevoir vos intentions, mettez-vous en état de le bien recevoir ; faites précéder votre marche par un détachement de cavaliers fidèles, clairvoyants et bien montés, qui reconnaissent de tous côtés la route que vous voulez tenir, afin de découvrir s'il n'y a point d'embuscades ; vous risquez moins à faire ce détachement la nuit que le jour, car s'il est pris, ce qui arrive plus souvent le jour que la nuit, vous vous seriez trahi vous-même, puisque la prise décèlerait votre marche. Elle doit commencer par une avant garde de cavalerie suivie d'infanterie ; placer les équipages au centre ; soutenez-les en queue d'infanterie et de cavalerie, et en flanc, d'un pareil nombre de troupes, parce que c'est surtout en flanc qu'une troupe en marche court risque d'être attaquée. Il faut aussi ouvrir votre marche de cavalerie choisie, d'infanterie armée à la légère, et d'archers, du côté d'où doit vraisemblablement venir l'attaque ; mais vous devez vous mettre en état de faire face de tous côtés au cas que l'ennemi vous investisse. Si vous voulez empêcher que vos soldats ne s'effraient d'une attaque subite, prévenez-les sur tout ce qui peut arriver dans la marche, de sorte qu'ils soient également prêts et disposés à combattre ; ce qui alarme ordinairement dans une attaque imprévue ne produit plus cet effet dès qu'on en est prévenu. Nos anciens avaient grand soin que dans l'action les soldats, étant trop serrés, ne se nuisissent les uns

aux autres, ou qu'étant trop au large, ils ne laissassent dans le rang des vides propres à y pénétrer ; ils avaient l'attention que les équipages ne fussent pas trop près des combattants, craignant avec raison que des valets, intimidés et blessés, ne troublassent l'ordre du combat, et que les chevaux de bât effarouchés ne blessassent les soldats : c'est pourquoi l'usage était de donner des enseignes aux valets pour leur faciliter le ralliement, on choisissait même ceux d'entre eux qui avaient le plus de bon sens et d'expérience, pour leur donner à chacun une espèce de commandement, qui ne s'étendait jamais sur plus de deux cents valets. Ceux-ci étaient obligés, dans l'occasion, de se rallier avec leurs chevaux de bagages sous leurs enseignes, au premier ordre de ce commandant particulier.
Il faut, dans une marche, disposer sa défense sur l'espèce d'attaque que la situation des lieux rend plus vraisemblable. En rase campagne, par exemple, il y a plus d'apparence d'être attaqué par de la cavalerie que par de l'infanterie ; c'est tout le contraire dans des bois, des montagnes, des marais, il faut marcher serré, sans permettre que des soldats se détachent par pelotons, ni que les uns aillent trop vite, les autres trop lentement ; car c'est ce qui rompt une troupe, ou du moins ce qui l'affaiblit, parce qu'il donne à l'ennemi la faculté de, pénétrer par des intervalles ; le moyen de l'éviter est de poster de distance en distance des officiers d'expérience, qui sachent contenir les uns et presser les autres. Cela est d'autant plus important, qu'à la première attaque qui se fait en queue, ceux qui se sont portés trop en avant pensent ordinairement moins à rejoindre qu'à fuir, pendant que les traîneurs, se trouvant trop loin de la troupe pour en être secourus, perdent courage et se laissent tailler en pièces. C'est la nature des lieux où se trouve l'ennemi qui le détermine à la ruse ou à la force ouverte ; mais les embûches qu'il pourrait vous tendre lui deviendront inutiles, même préjudiciables, si vous vous assurez bien de la position des lieux ; car, pouvant alors l'envelopper lui-même dans son embuscade, vous lui ferez plus de mal qu'il n'espérait vous en faire.
Si vous prévoyez au contraire qu'on vous attaquera à force ouverte dans des montagnes,saisissez-vous des hauteurs par détachements, afin que l'ennemi, vous trouvant en même temps en front et pour ainsi dire sur sa tête, n'ose vous attaquer. Si vous trouvez des routes étroites, mais qui assureraient votre marche, faites-les ouvrir avec des haches, plutôt que de prendre des grands chemins qui exposent à l'ennemi ; examinez s'il est dans l'habitude de faire ses attaques la nuit, au point du jour, à l'heure du dîner ou le soir, afin de vous arranger là-dessus ; sachez s'il est plus fort en infanterie qu'en cavalerie, en lanciers qu'en archers ; s'il l'emporte sur vous par le nombre des combattus ou par le choix et la bonté des armes, et tirez vos avantages de ces connaissances ; observez quelle est, du jour ou de la nuit, le temps le plus propre à marcher ; quelle distance il y a du lieu d'où vous partez à celui où vous voulez arriver, afin de ne pas vous exposer à la disette d'eau et aux mauvais chemins, aux marais, aux torrents pendant l'hiver : ce sont autant d'obstacles qui, en retardant votre marche, donneraient à l'ennemi le temps de la troubler.
La même attention qui nous fait éviter ces fautes nous fait profiter de celles de l'ennemi ; il faut donc tâcher d'attirer des déserteurs de son armée, d'y ménager des intelligences par où l'on puisse être informé de ce qu'il fait ou de ce qu'il compte faire ; vous pouvez mettre à profit ces connaissances en mettant une troupe de cavalerie ou d'infanterie toujours prête à tomber sur ses fourrageurs ou sur ses convois.

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