CHAPITRE X. De ce qu'il faut faire lorsque l'on a de nouveaux soldats, ou d'anciens qui ont perdu l'usage des combats.

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CHAPITRE X. De ce qu'il faut faire lorsque l'on a de nouveaux soldats, ou d'anciens qui ont perdu l'usage des combats.

Message par Legrandalsacien1 le Mar 03 Mai 2011, 17:41

CHAPITRE X.
De ce qu'il faut faire lorsque l'on a de nouveaux soldats, ou d'anciens qui ont perdu l'usage
des combats.


C'est par un exercice journalier et long temps soutenu que tous les arts se perfectionnent. Si
cette maxime a lieu dans les plus petites choses, à plus forte raison dans les plus
importantes : or, qui ne sait que l'art de la guerre est le plus important, le plus grand de tous
? C'est par lui que la liberté se conserve, que les dignités se perpétuent, que les provinces et
l'empire se maintiennent. C'est cet art auquel les Lacédémoniens autrefois, et depuis les
Romains, sacrifièrent toutes les autres sciences. Aujourd'hui même c'est le seul auquel les
Barbares pensent qu'il faut s'attacher, persuadés que la science de la guerre renferme tout,
ou quelle peut procurer tout le reste : enfin, c'est l'art de ménager la vie des combattants et
de remporter la victoire.

Un général d'armée, revêtu des marques du commandement suprême, à la conduite et à la valeur duquel sont confiées les fortunes des particuliers, la défense des places, la vie des soldats et la gloire de l'état, doit être occupé tout entier, non seulement du salut de toute l'armée, mais encore de chaque combattant ; parce que les malheurs qui peuvent arriver aux particuliers, se comptent parmi les pertes publiques, et lui
sont imputés comme des fautes personnelles.

S'il a donc une armée composée de troupes nouvelles, ou qui n'aient pas fait la guerre
depuis longtemps, qu'il s'instruise à fond des forces, de la manière de servir, et de l'esprit
particulier de chaque légion, de chaque corps d'auxiliaires, infanterie et cavalerie ; qu'il
connaisse, si cela se peut, les talents et la portée de tel comte, de tel tribun, de tel domestique, de tel soldat nommément ; qu'il s'assure par la sévérité, l'autorité la plus grande ; qu'il punisse, dans toute la rigueur des lois, les fautes et les délits militaires ; qu'il passe pour ne faire grâce à personne, et qu'il en donne des exemples en différents lieux et en diverses occasions. Après ces premières dispositions bien remplies, qu'il épie les occasions que les ennemis courent la campagne à l'aventure, et se dispersent pour piller ; qu'alors il envoie sur eux des détachements de cavalerie éprouvée, ou d'infanterie mêlée de soldats
nouveaux ou au-dessous de l'âge de la milice, afin que l'avantage que l'occasion leur fera
remporter, donne de l'expérience aux troupes déjà aguerries et du courage aux autres ; qu'il dresse aussi des embuscades bien secrètes aux passages des rivières, aux gorges des montagnes, aux défilés des bois, sur les marais et sur les chemins propres à ces entreprises ; qu'il règle si bien ses marches, qu'il fonde sur les ennemis aux heures qu'ils repaissent ou qu'ils dorment ; qu'il les surprenne dans la sécurité et en désordre des armes, leurs chevaux dessellés, et qu'il continue ces ruses jusqu'à ce que ses soldats aient pris de la confiance en eux-mêmes dans ces sortes d'affaires. La vue des mourants et des blessés est un spectacle horrible pour des gens qui se trouvent pour la première fois à une bataille, ou qui n'en ont
point vu depuis longtemps, et la frayeur qu'ils en prennent, les dispose plutôt à fuir qu'à
combattre.

Si les ennemis font des courses, un général doit en profiter ; les attaquer fatigués d'une
longue marche ; leur tomber brusquement sur les bras : il doit aussi tacher de leur enlever
brusquement, avec de bons détachements, les quartiers qu'ils peuvent avoir séparés pour la
commodité du fourrage ou des vivres : enfin, il faut d'abord tenter tout ce qui peut être peu
nuisible en cas de mauvais succès, et dont la réussite devient extrêmement avantageuse. Il
est encore d'un général habile de semer la division parmi les ennemis : il n'y a point de
nation, si petite qu'elle soit, qu'on puisse absolument détruire, si elle n'aide elle-même à sa
ruine par ses propres dissensions ; mais les haines civiles précipitent les partis à leur perte,
en les aveuglant sur tout ce qui regarde la cause commune.

Il y a une chose qu'il ne faut jamais perdre de vue, c'est que personne ne doit désespérer
qu'on puisse faire ce qui a déjà été fait. Il y a bien des années, dira-t-on, qu'on ne creuse
plus de fossés, qu'on n'élève plus de palissades autour des camps même où les armées
doivent demeurer. Je répondrai que, si on avait pris ces précautions, les ennemis n'auraient
point osé nous y insulter de jour et de nuit, comme il est arrivé. Les Perses, profitant des
anciens exemples qu'ils ont pris chez les Romains, enferment leurs camps de fossés, et
comme dans leur pays le terrain est sablonneux et sans consistance, ils mettent ce sable,
qu'ils tirent des fossés, dans de grands sacs à terre, qu'ils portent toujours avec eux pour cet
usage, et en forment un retranchement, en les accumulant les uns contre les autres. Tous
les Barbares se font une espèce de camp retranché de leurs chariots qu'ils lient ensemble,
et passent tranquillement les nuits dans cette enceinte, à couvert des surprises de l'ennemi.
Craignons-nous de ne pas apprendre ce que les autres ont appris de nous ?

C'est dans les livres qu'il faut étudier ce qui se pratiquait autrefois ; mais personne, depuis longtemps, ne s'est donné la peine d'y rechercher ces pratiques négligées, parce qu'au sein d'une paix florissante on ne voyait la guerre que dans un grand éloignement.
Enfin, on ne regardera plus comme impossible de relever le militaire, malgré la prescription
apparente du temps, si l'expérience nous en convainc ; si nous faisons voir, par des exemples connus, que l'art de la guerre est souvent tombé en oubli chez les anciens ; qu'on l'a trouvé dans les livres, et qu'il a repris son premier lustre par l'autorité des généraux.

Nos armées d'Espagne, lorsque Scipion l'Émilien eut pris le commandement, étaient mauvaises, et avaient été souvent battues sous d'autres généraux ; il les réunit sous les lois de la discipline, à force de leur faire remuer les terres et de les fatiguer par toutes sortes d'ouvrages, jusqu'à leur dire que ceux qui n'avaient pas voulu tremper leurs mains dans le sang de l'ennemi, les salissent dans la boue des travaux : à la fin, avec cette même armée, il prit la ville de Numance, et la réduisit en cendres avec tous ses habitants jusqu'au dernier. Metellus reçut en Afrique une armée qui venait de passer sous le joug, entre les mains
d'Albin ; il la forma si bien sur l'ancienne discipline, qu'elle vainquit ensuite ceux qui lui avait
fait subir cette ignominie.
Les Cimbres avaient aussi défait, dans les Gaules, les légions de Silanus, de Manlius et de Caepion ; mais Marius ayant rassemblé les débris de leurs troupes, les prépara si bien au combat, qu'il extermina, dans une affaire générale, une multitude innombrable de Cimbres, de Teutons et d'Ambrons. Cependant, il est plus facile de former des troupes neuves et de leur donner du courage, que de le rendre à ceux qui l'ont
une fois perdu.

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