Métier d'autrefois: Les Compositeurs d’imprimerie

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Métier d'autrefois: Les Compositeurs d’imprimerie

Message par Kerraaoc le Jeu 23 Juil 2015, 13:51

Métier d'autrefois: Les Compositeurs d’imprimerie

(D’après un article paru en 1834)




Les caractères d’imprimerie consistent en lames métalliques, allongées, parfaitement équarries sur leurs quatre faces, et portant chacune à leur extrémité supérieure une lettre en relief.
Pour former une ligne d’écriture, il s’agit de maintenir les lettres juxtaposées l’une contre l’autre ; à cet effet, un ouvrier, que nous désignerons désormais sous son nom de compositeur, tient dans sa main gauche le petit instrument dont nous donnons le dessin, et y pose successivement dans le fond les lettres convenables ; quand la ligne est fini, il en forme une seconde, en l’adossant contre la première, de même qu’il avait adossé celle-ci contre le fond de l’instrument, et ainsi de suite.

Le nom de composteur a été donné à cet instrument, aussi indispensable à l’ouvrier compositeur qu’un fusil à un fusilier.


Un composteur


On voit qu’il porte une sorte d’équerre ac, dont le côté c peut glisser le long de la paroi où sont figurés des trous à distances égales, et s’y maintenir à l’aide du boulon ; en outre, le boulon étant reçu dans une rainure pratiquée sur ce même côté c, avant d’être serré il permet à l’équerre de glisser par un mouvement doux à droite et à gauche.
On obtient ainsi tel écartement que l’on juge nécessaire entre les côtés a et b, et par suite telle longueur de ligne que l’on désire.
Cet écartement détermine ce qu’on appelle la justification de l’ouvrage.

Les lettres d’une ligne, posées rapidement au-dessus des lettres de la ligne précédente, dans le cours de la composition, ne glisseraient pas avec facilité, ce qui occasionnerait une perte de temps ; c’est pour cela que l’on applique sur la première ligne déjà composée une lame de cuivre bien poli, contre laquelle on pose les lettres de la seconde ligne, et que l’on retire ensuite pour passer à la troisième.
La lame de cuivre est un peu plus élevée que les caractères ; elle est figurée sur le composteur dont nous avons plus haut la représentation.

Le compositeur en rangeant ses caractères doit avoir grand soin de mettre les lettres toujours dans le même sens, sans quoi on aurait, par exemple, des i avec le point en bas, des g la queue en l’air.
Or s’il lui fallait regarder la lettre lorsqu’il la dispose, le compositeur ne ferait peut-être pas le quart de sa besogne ordinaire, sans compter qu’il serait horriblement fatigué de cette attention portée sans cesse sur un petit objet.

On a imaginé de faire un ou deux crans sur un des côtés du caractère, de façon que, d’un simple coup d’œil jeté sur le cassetin où est la lettre qu’il va prendre, le compositeur distingue les crans, et sait dans quel sens il doit placer le caractère.
Voilà une invention bien simple ; mais si l’on essayait de calculer le temps qu’on a gagné par son secours, l’argent qui a été épargné, le plus grand nombre de livres qui par suite ont été répandus dans le monde, l’instruction acquise... que de choses !

Le compositeur est généralement payé d’après l’ouvrage qu’il fait : au plus habile, à celui qui la main la plus leste, le coup d’œil le plus vif, à celui qui porte à son ouvrage la plus grande attention, à celui-là revient à la fin de la quinzaine la solde la plus forte.
Disons ici, en passant, que MM. les auteurs peuvent être pour quelque chose dans la quantité de besogne qu’un compositeur met à la fin ; il leur suffit d’écrire lisiblement, clairement ; mais, en général, ce n’est pas leur vertu : de bien s’en faut.
Il est certain que, d’une part, l’impétuosité des idées peut être cause de mots à moitié écrits, et que de l’autre, le précepte de Boileau :

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage,
Corrigez-le sans cesse...

amène des ratures, des notes, des additions, etc, ; mais on devrait se faire un cas de conscience de livrer certains manuscrits absolument griffonnés, et tels que le Chat Murr d’Hoffman les eût reniés ; on peut tout concilier en faisant recopier quelquefois.

Le composteur contient 6, 8, 10 lignes ; lorsqu’il est plein, on en saisit le contenu avec les doigts des deux mains, et on le pose sur une pièce de bois à rebords, nommée la galée.
Une certaine adresse est nécessaire pour opérer ce transport ; si on le manque, tous les caractères, qui ne se maintiennent que par leur frottement et la pression des doigts, tombent en désordre ; l’ouvrier a fait un pâté, en langage technique ; il est aussi confus qu’un écolier, qui, sur une page d’écriture destinée à souhaiter une bonne fête, laisse tomber une grosse tache d’encre, un beau chapon !
Du reste ces accidents arrivent rarement.


Intérieur d’un atelier de compositeurs


La seconde gravure donne une idée suffisante de ce que nous avons à dire.
Elle représente deux rangs ; dans celui du fond, on voit le compositeur devant des casses (c’est ainsi qu’on nomme la boîte à compartiments où est renfermé le caractère) ; il a la copie sous les yeux, le composteur dans la main gauche, et de la droite il saisit un r dans le cassetin.
Sur le rang du premier plan, il n’y a qu’une casse, et l’ouvrier n’y est pas ; on voit à gauche un châssis, où quatre pages sont disposées ; d’autres châssis vides sont à droite, et une galée est par terre contre le pied du rang.

Enfin deux tables horizontales en pierre sont à droite de chaque compositeur pour recevoir les pages.
Une casse se compose de deux parties ou casseaux : le haut et le bas ; dans le bas sont les caractères courants a, b, c, d..., les chiffres, la virgule, etc. ; dans le haut sont les petites et les grandes capitales A, B, etc.
Les compartiments ou cassetins ne sont point rangés par ordre alphabétique ; on a disposé les lettres qui reviennent le plus fréquemment dans la partie inférieure du casseau d’en bas, la plus proche du compositeur ; sa main a ainsi moins de chemin à faire.

On doit remarquer que, pour la même raison, les compartiments ne sont pas tous d’une égale dimension ; les plus grands contiennent les lettres dont on fait le plus usage : celles-ci sont avec les autres dans une proportion déterminée par l’expérience.
L’e est la lettre dont on a le plus besoin : ainsi, dans une vente ou police de 100 000 lettres, contenant toutes les sortes d’un caractère, il y a pour le e 12 000, pour le s 8 000, pour le i, le r, le t, 6 000 ; le a, le o, le u, 5 000 ; 5 500 n, et seulement 2 600 m : on ne compte que 200 k.
Les grandes capitales sont bien moins nombreuses : il y a 600 E, 75 L ; les petites capitales encore moins : 400 E, 50 K.

Ces nombres sont cependant variables : par exemple, si l’on compose des comédies, il faudra plus de capitales, à cause du nom des interlocuteurs ; le v, le z, courront aussi beaucoup, à cause des secondes personnes du pluriel, vous venez, vous pensez, qui se reproduisent souvent ; si l’on compose du technique, il y aura beaucoup d’y, pour les mots issus du grec.
Quand c’est du latin, il faut beaucoup de m, de n, de u, de oe ; si c’est de l’italien, des i et des o ; si c’est de l’anglais, le h, le t, courront à cause de la syllabe the si fréquente.

La disposition de la casse dont on se sert aujourd’hui paraît avoir été en usage dès les temps les plus anciens ; elle était sans doute alors convenablement disposée ; aujourd’hui, les modifications de la langue exigeraient quelques changements.
M. Théotiste Lefevre, prote d’une imprimerie à Saint-Germain a fait à ce sujet un travail consciencieux et d’une effrayante longueur : il a calculé les espaces que la main parcourt en allant chercher les lettres dans leurs cassetins, tel que ceux-ci sont disposés dans la casse actuelle ; puis il a refait ces mêmes calculs avec une nouvelle disposition de casse de son invention.
La comparaison lui a donné des résultats fort curieux dont nous citerons les principaux.

Se douterait-on, par exemple, que la main droite d’un compositeur d’une habileté ordinaire parcourt moyennement dans une année, pendant les 300 jours de travail, 6 928 933 pieds ; près de 600 lieues, c’est-à-dire une distance plus grande que celle de Paris à Constantinople ou à Saint-Pétersbourg ?
Ce résultat est néanmoins véritable ; on concevra donc qu’en rapprochant du compositeur certaines lettres, trop éloignées de lui relativement à la fréquence de leur emploi, on puisse épargner beaucoup de temps.
M. Lefevre a trouvé par un premier calcul une économie de 533 000 pieds, qui donne par an au compositeur un bénéfice net de 23 jours de travail.

C’est le treizième du temps !
Les compositeurs des gazettes quotidiennes, qui travaillent à la journée, pourraient terminer leur travail une demi-heure plus tôt.
Néanmoins ce changement ne saurait s’introduire brusquement : il faudrait qu’un certain nombre de compositeurs appréciassent convenablement par expérience la bonté de chacune des nouvelles modifications, et qu’ils voulussent se soumettre aux premières difficultés d’un changement d’habitude.



Source: http://www.france-pittoresque.com

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