Livre XXIX : Les événements des années 205 et 204

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Livre XXIX : Les événements des années 205 et 204

Message par Belain le Sam 15 Avr 2017, 18:30

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Plan

           1ère partie: [29,1 à 9] Préparatifs en vue du débarquement en Afrique (205)
           2ème partie: [29,10 à 22] Situation à Rome (204)
           3ème partie: [29, 23 à 38] Débarquement de Scipion en Afrique (204)

   
   Crédits

       Tite-Live. Histoire romaine. Tome sixième. Traduction nouvelle de Eugène Lasserre, Paris, 1949. La traduction de E. Lasserre a parfois été très légèrement modifiée. Quant aux intertitres, ils ont été repris à A. Flobert, Tite-Live. La Seconde Guerre Punique. II. Histoire romaine. Livres XXVI à XXX, Paris, 1994 (Garnier- Flammarion - GF 940).

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1ère partie: [29,1 à 9] Préparatifs en vue du débarquement en Afrique (205)

[29,1] Arrivée de Scipion en Sicile (début de l'été 205). Reprise de la guerre en Espagne

       (1) Scipion, arrivé en Sicile, classa et répartit en centuries ses volontaires. (2) Mais il en retenait auprès de lui trois cents, dans la fleur de l'âge et de la force, sans les armer, sans leur apprendre pour quel emploi il les gardait, hors des centuries et sans armes. (3) Puis, parmi tous les mobilisables de Sicile, il choisit les plus remarquables par leur noblesse et leur situation, trois cents chevaliers, pour qu'ils passent avec lui en Afrique, et leur fixe un jour pour paraître devant lui complètement équipés, avec chevaux et armes. (4) Bien pénible paraissait à ces Siciliens cette expédition loin de chez eux, et propre à leur causer beaucoup de fatigues, beaucoup de dangers; et ce n'était pas eux seuls, mais leurs parents et leurs familles que le souci angoissait. (5) Au jour fixé, ils présentèrent leurs armes et leurs chevaux. Scipion dit alors qu'on lui rapportait que certains chevaliers Siciliens redoutaient cette campagne comme pénible et dure; (6) ceux (s'il y en avait) qui éprouvaient de tels sentiments, il aimait mieux, ajouta-t-il, les voir l'avouer tout de suite que se plaindre plus tard, soldats mous et inutiles à l'État. Ils devaient dire ce qu'ils pensaient; il les écouterait avec indulgence.

       (7) Quand l'un d'eux eut osé déclarer que pour lui, s'il était libre de choisir, il ne désirait pas du tout faire campagne, Scipion lui dit: (8) "Eh bien donc, jeune homme, puisque tu n'as pas caché ton sentiment, je te fournirai un remplaçant pour que tu lui remettes tes armes, ton cheval, que tu l'emmènes aussitôt chez toi, que tu l'entraînes et que tu lui fasses apprendre l'équitation et l'escrime". (9) Le Sicilien acceptant avec joie ces conditions, Scipion lui donne un des trois cents jeunes gens qu'il gardait sans armes. Quand les autres chevaliers Siciliens virent celui-ci exempté ainsi de bonne grâce, par le général, chacun de s'excuser et d'accepter un remplaçant. (10) De cette façon, aux trois cents Siciliens furent substitués des cavaliers romains, sans aucuns frais pour l'État; et les Siciliens prirent soin de les instruire et de les entraîner, un édit du général déclarant que qui ne l'aurait pas fait servirait lui-même. (11) Excellent devint, dit-on, cet escadron, et en bien des combats il rendit service à l'État.

       (12) Puis, passant en revue les légions, Scipion y choisit les soldats qui comptaient le plus d'années de campagnes, surtout ceux qui avaient servi sous Marcellus, (13) les jugeant les mieux instruits et surtout, après le long siège de Syracuse, les plus habiles dans l'attaque des places; car il pensait non à quelque projet mesquin, mais, dès ce moment, à la ruine de Carthage. (14) Ensuite il répartit ses troupes dans les villes; il exige du blé des cités siciliennes, épargne celui qu'on apporte d'Italie; il répare les vieux bateaux et envoie, avec eux, Caius Laelius piller l'Afrique; les bateaux neufs, il les tire à terre à Panorme - ils avaient été fabriqués, en hâte, avec du bois vert - pour qu'ils passent l'hiver à sec.

       (15) Tout étant préparé pour la guerre, il alla à Syracuse, qui, à la suite des grands troubles de la guerre, n'était pas encore très tranquille. (16) Des Grecs du pays réclamaient à certains Italiens les propriétés qu'ils retenaient par la force, comme ils les avaient prises pendant la guerre, quoique le sénat en eût accordé la restitution. (17) Pensant qu'il fallait avant tout faire respecter la foi publique, Scipion, d'abord par un édit, puis par des jugements rendus contre ceux qui s'obstinaient à maintenir leurs injustices, rendit leurs propriétés aux Syracusains. (18) Ce n'est pas à eux seuls, mais à tous les peuples de Sicile que ces mesures inspirèrent de la gratitude, et ils n'en firent que plus d'efforts afin d'aider Scipion pour son expédition.

       (19) Le même été, en Espagne, commença une grande guerre, provoquée par l'Ilergète Indibilis, pour la seule raison que, par admiration pour Scipion, il s'était mis à mépriser les autres généraux romains. (20) Scipion était, croyait-il, le seul chef qui restât aux Romains, tous les autres ayant été tués par Hannibal; aussi, après la mort des Scipions, ils n'avaient eu que lui à envoyer en Espagne, et, depuis qu'en Italie une guerre plus dangereuse les pressait, ils l'y avaient appelé contre Hannibal. (21). Outre qu'en Espagne les Romains n'avaient des généraux que de nom, ils en avaient retiré aussi leurs vieilles troupes; (22) tout n'y était maintenant que désordre, foule confuse de conscrits: on n'aurait jamais, pensait-il, une telle occasion de délivrer l'Espagne. (23) On y avait servi jusqu'ici ou les Carthaginois, ou les Romains, et non pas tour à tour, mais, par moments, les deux à la fois; (24) les Romains en avaient chassé les Carthaginois; les Espagnols, s'ils se mettaient d'accord, pouvaient en chasser les Romains, de façon que, délivrée à jamais de tout pouvoir étranger, l'Espagne revînt aux moeurs et aux usages de ses pères.

       (25) Par ces propos et d'autres semblables, il soulève non seulement ses compatriotes, mais aussi les Ausetani, nation voisine, et d'autres peuples limitrophes des uns et des autres. (26) Aussi, en quelques jours, trente mille fantassins, quatre mille cavaliers environ, se réunirent-ils sur le territoire des Sedetani, comme on le leur avait indiqué.

[29,2] Défaite et mort d'Indibilis

       (1) De leur côté, les généraux romains Lucius Lentulus et Lucius Manlius Acidinus, craignant, s'ils négligeaient les premiers signes de la guerre, de la voir s'étendre, (2) réunirent eux aussi leurs armées, et, traversant avec leurs soldats le territoire des Ausetani, en le traitant, quoiqu'il fût hostile, comme un territoire pacifié, avec douceur, arrivèrent là où l'ennemi s'était installé, et établirent leur camp à trois milles du sien. (3) Ils firent d'abord, en envoyant des parlementaires, une vaine tentative pour décider les Espagnols à déposer les armes; puis, les fourrageurs romains ayant été soudain chargés par des cavaliers espagnols, et la cavalerie romaine lancée, de ses lignes, au secours des siens, il y eut un combat de cavalerie dont l'issue n'eut rien de mémorable pour personne.

       (4) Au lever du soleil, le lendemain, tous les Espagnols, armés et en rangs, présentèrent leur ligne de bataille à mille pas environ du camp romain. (5) Au milieu étaient les Ausetani; les ailes étaient tenues à droite par les Ilergètes, à gauche par des peuples de nom inconnu; entre les ailes et le centre, on avait laissé des intervalles assez larges pour lancer par là les cavaliers, quand il serait temps. (6) De leur côté, les Romains rangèrent leur armée à leur habitude, en imitant toutefois leurs ennemis sur un point: entre les légions, ils laissèrent, eux aussi, des passages libres pour leur cavalerie. (7) Mais Lentulus, pensant que le seul adversaire qui pourrait employer sa cavalerie serait celui qui, le premier, l'aurait lancée dans les vides qu'offrait l'armée ennemie,( 8) dit à Servius Cornelius, tribun militaire, d'ordonner aux cavaliers romains de lancer leurs chevaux à travers les passages ouverts dans les lignes espagnoles; (9) lui-même, devant un combat d'infanterie qui s'engageait assez mal, ne prend que le temps d'apporter à la douzième légion, qui reculait, à l'aile gauche, face aux Ilergètes, l'appui de la treizième, amenée des réserves en première ligne, (10) et, le combat une fois rétabli, va rejoindre Lucius Manlius, qui, au premier rang, encourageait ses soldats, et amenait des renforts là où les circonstances le demandaient, il lui annonce que la situation est sûre à l'aile gauche, (11) et qu'iL a déjà envoyé Cornelius Servius pour envelopper les ennemis de ses cavaliers, comme d'une tempête.

       (12) À peine avait-il dit ces mots que les cavaliers romains, se jetant au milieu de l'ennemi, bouleversèrent son infanterie, et, en même temps, fermèrent aux cavaliers espagnols le chemin nécessaire pour lancer leurs chevaux. (13) Aussi ces cavaliers, renonçant à combattre à cheval, mirent-ils pied à terre. Les généraux romains, voyant le désordre dans les rangs des ennemis, leur agitation, leur effroi, la marche incertaine de leurs enseignes, pressent, supplient leurs soldats d'attaquer ces adversaires ébranlés, de ne pas les laisser rétablir leurs lignes. (14) Les barbares n'auraient pas soutenu une attaque si violente, si le roitelet Indibilis lui-même, avec ses cavaliers démontés, ne s'était jeté devant le premier rang des fantassins. (15) Là se prolongea quelque temps une lutte affreuse; enfin, quand les hommes qui combattaient autour du roi - résistant d'abord lui-même, quoique à demi-mort, puis cloué à terre par un javelot - furent tombés criblés de traits, les Espagnols commencèrent à fuir çà et là. (16) Le massacre fut aggravé du fait que les cavaliers n'eurent pas le temps de remonter à cheval, et que les Romains pressèrent vivement l'ennemi ébranlé; ils ne cessèrent pas de le poursuivre avant de l'avoir dépouillé même de son camp. (17) Treize mille Espagnols furent tués ce jour-là, dix-huit cents environ faits prisonniers; comme Romains et alliés, il tomba un peu plus de deux cents hommes, surtout à l'aile gauche. (18) Les Espagnols chassés de leur camp, ou ceux qui s'étaient échappés de la bataille, dispersés d'abord dans la campagne, rentrèrent ensuite chacun dans sa cité.

[29,3] Mort de Mandonius. Saccage de la côte africaine (été 205)

       (1) Alors Mandonius les convoqua à une assemblée générale; là, s'étant plaints de leur défaite, irrités contre les auteurs de la révolte, ils décidèrent d'envoyer des ambassadeurs livrer leurs armes et faire leur soumission. (2) Comme ceux-ci rejetaient la faute sur l'auteur de la révolte, Indibilis, et sur les autres princes, dont la plupart étaient tombés dans la bataille, comme ils livraient leurs armes et se soumettaient, on leur répondit (3) qu'on n'acceptait leur soumission que s'ils livraient vivants Mandonius et les autres instigateurs de la guerre; sinon, les généraux romains mèneraient leur armée sur les territoires des Ilergètes, des Ausetani, puis successivement, des autres peuples. (4) Voilà ce qu'on dit aux ambassadeurs et qu'ils rapportèrent à l'assemblée. Alors Mandonius et les autres princes furent arrêtés et livrés au supplice; (5) aux peuples d'Espagne on rendit la paix; on exigea d'eux un tribut double pour cette année-là, du blé pour six mois, des saies et des toges pour les troupes; et trente peuples environ donnèrent des otages.

       (6) Ce soulèvement de l'Espagne rebelle ayant été ainsi, sans agiter beaucoup le pays, excité et réprimé, toute la terreur inspirée par Rome se tourna contre l'Afrique. (7) Caius Laelius, ayant abordé de nuit près d'Hippo Regius, mena, dès l'aube, au pillage de son territoire soldats et matelots en bon ordre.( 8) Tous les indigènes vivant, comme en temps de paix, sans précautions, on leur infligea de grandes pertes; des courriers tremblants remplirent Carthage de terreur en annonçant l'arrivée de la flotte romaine et du général en chef Scipion (le bruit avait déjà couru qu'il était passé en Sicile). (9) Ne sachant bien ni le nombre de bateaux qu'ils avaient vus, ni l'importance de la troupe qui ravageait les champs, ils exagéraient les choses, car la peur grossit tout. C'est pourquoi la terreur et l'épouvante, puis l'abattement pénétrèrent les âmes: (10) la fortune, se disaient les gens de Carthage, avait donc tant changé que eux, qui, récemment, tenaient leur armée devant les remparts de Rome, comme des vainqueurs; qui, après avoir abattu tant d'armées ennemies, avaient reçu la soumission volontaire ou forcée de tous les peuples d'Italie, (11) ils allaient voir, Mars ayant changé de camp, piller l'Afrique et assiéger Carthage, avec, pour supporter cette attaque, des forces bien inégales à celles qu'avaient eues les Romains! (12) À ceux-ci, la plèbe romaine, à ceux-ci, le Latium avaient fourni une jeunesse toujours plus grande, plus nombreuse, pour remplacer, en grandissant, tant d'armées massacrées; (13) leur plèbe, à eux, n'était guerrière ni à Carthage, ni dans la campagne; on réunissait à prix d'argent des troupes auxiliaires formées d'Africains, race tournant à tous les vents suivant ses espoirs, et perfide. (14) Quant aux rois, déjà Syphax, après son entrevue avec Scipion, s'était détaché d'eux, Masinissa, en défection ouverte, était leur plus implacable ennemi. (15) Point d'espoir, point de secours nulle part. Magon ne provoquait pas plus une invasion gauloise en Italie qu'il ne faisait sa jonction avec Hannibal; et Hannibal lui-même déclinait déjà en réputation et en forces.

[29,4] Laelius reçoit le visite de Masinissa

       (1) Les esprits qui s'abandonnaient à ces lamentations, à la suite des nouvelles récentes, la crainte pressante les ramena à voir comment s'opposer aux périls du moment. (2) On décide de faire en hâte des levées à la ville et dans les campagnes, d'envoyer des recruteurs enrôler des mercenaires africains, de fortifier Carthage, d'y amasser des vivres; de préparer des armes offensives et défensives, d'équiper des navires et de les envoyer vers Hippone contre la flotte romaine. (3) On travaillait déjà à ces préparatifs, quand enfin arriva la nouvelle que c'était Laelius, non Scipion, et des troupes suffisant seulement pour faire des incursions dans la campagne, qui avaient traversé la mer: le gros des forces était toujours en Sicile. (4) Ainsi l'on respira, et l'on entreprit d'envoyer des ambassades à Syphax et à d'autres petits rois, pour renforcer les alliances; on envoya aussi des ambassadeurs à Philippe, pour lui promettre deux cents talents d'argent, afin qu'il passât en Sicile ou en Italie. (5) On envoya aussi des courriers aux généraux carthaginois d'Italie, pour qu'ils retinssent Scipion en lui inspirant toute sorte de craintes; (6) à Magon, on n'envoya pas seulement des courriers, mais vingt-cinq bateaux de guerre, six mille fantassins, huit cents cavaliers, sept éléphants, et en outre une grosse somme pour enrôler des mercenaires, afin qu'ainsi renforcé il rapprochât son armée de Rome et se joignît à Hannibal.

       (7) Voilà ce qu'on préparait, ce dont on s'occupait à Carthage. Cependant, tandis que Laelius ramène un énorme butin d'un territoire désarmé et sans garnisons pour le défendre, Masinissa, attiré par le bruit de l'arrivée de la flotte romaine, vient avec quelques cavaliers voir Laelius. (8) Il se plaint de la lenteur de Scipion dans cette affaire, de ce qu'il n'a pas déjà fait passer son armée en Afrique, pendant que les Carthaginois sont frappés d'effroi, que Syphax est entravé par des guerres contre des peuples voisins; il tient pour sûr, ajoute-t-il, que, si on laisse à celui-ci le temps d'arranger ses affaires comme il le désire, il agira sans aucune loyauté envers les Romains; (9) Laelius doit donc exhorter, engager Scipion à ne plus perdre de temps. Pour lui, Masinissa, quoique chassé de son royaume, il sera aux côtés des Romains avec des forces non négligeables d'infanterie et de cavalerie. Et Laelius lui-même ne doit pas s'attarder en Afrique: car (à ce que croit Masinissa) une flotte a quitté Carthage, contre laquelle, en l'absence de Scipion, il ne serait guère sûr d'engager le combat.

[29,5] Alerte en Étrurie

       (1) Masinissa parti à la suite de cet entretien, Laelius, le lendemain, leva l'ancre avec ses bateaux chargés de butin, et, revenu en Sicile, fit à Scipion l'exposé dont Masinissa l'avait chargé.

       (2) En ces mêmes jours à peu près, les navires envoyés de Carthage à Magon abordèrent entre les Ligures d'Albenga et Gênes. (3) C'était là que, par hasard, Magon faisait alors stationner sa flotte. Après avoir entendu, de la bouche des courriers, l'ordre de réunir le plus de troupes possible, il tint aussitôt une assemblée de Gaulois et de Ligures (car il y avait là une foule d'hommes de ces deux nations), (4) et leur dit qu'il était envoyé pour leur rendre la liberté; que, comme ils le voyaient eux-mêmes, on lui envoyait des renforts de sa patrie; mais que l'importance des troupes, de l'armée avec lesquelles on mènerait cette guerre dépendait d'eux. (5) Deux armées romaines se trouvaient l'une en Gaule, l'autre en Étrurie; il était sûr que Spurius Lucretius allait faire sa jonction avec Marcus Livius; Gaulois et Ligures devaient armer des milliers d'hommes pour résister aux deux généraux, aux deux armées des Romains.

       (6) Les Gaulois répondirent que c'était leur plus grand désir, mais qu'ayant un camp romain sur leur territoire, l'autre, dans l'Étrurie voisine, presque sous leurs yeux, s'ils aidaient ouvertement le Carthaginois par des contingents de troupes, aussitôt, de deux côtés, des armées ennemies se jetteraient sur leur territoire; Magon ne devait donc réclamer d'eux que l'aide qu'ils pouvaient lui donner en secret. (7) Quant aux Ligures, les camps romains étant loin de leurs terres et de leurs villes, ils étaient libres dans leurs desseins; à eux, comme c'était juste, d'armer leur jeunesse et de prendre leur part de la guerre.

       Les Ligures ne refusèrent pas; ils demandèrent seulement un délai de deux mois pour lever leurs troupes. (8) En attendant, Magon, envoyant de tous côtés des émissaires dans la campagne gauloise, y enrôle des mercenaires; des vivres de toute sorte lui sont envoyés aussi, en cachette, par les peuples gaulois. (9) Marcus Livius, lui, fait passer son armée de volontaires esclaves d'Étrurie en Gaule, et, s'étant joint à Lucretius, se prépare, si Magon, quittant la Ligurie, s'approche de Rome, à marcher à sa rencontre. Si le Carthaginois se tient tranquille dans son coin des Alpes, lui aussi, dans la même région, autour d'Ariminum, il défendra l'Italie.

[29,6] Les soldats de Scipion attaquent la citadelle de Locres (été 205)

       (1) Après le retour d'Afrique de Caius Laelius, quoique Scipion fût poussé à s'embarquer par les instances de Masinissa, et que ses soldats, en voyant toute la flotte chargée du butin ramené du territoire ennemi, brûlassent de l'envie de franchir la mer le plus tôt possible, ce grand dessein fut traversé par un autre moins important, celui de reprendre la ville de Locres, qui, vers le moment où l'Italie abandonnait le parti de Rome, était, elle aussi, passée aux Carthaginois. (2) L'espoir de réussir dans cette entreprise, un petit incident le fit briller. On faisait dans le Bruttium du brigandage plutôt qu'une guerre en règle, les Numides en ayant donné l'exemple, et les Bruttii, par goût naturel autant que par alliance avec les Carthaginois, s'étant empressés de suivre cette coutume; (3) à la fin, les Romains, eux aussi, arrivant, par une véritable contagion, à prendre plaisir au pillage, faisaient, autant que leurs chefs le leur permettaient, des incursions en territoire ennemi. (4) Ces Romains, surprenant certains Locriens hors de leur ville, les avaient cernés et emmenés à Regium. Au nombre de ces prisonniers se trouvèrent par hasard des ouvriers qui, d'habitude, travaillaient, contre salaire, chez les Carthaginois, dans la citadelle de Locres. (5) Reconnus par des citoyens importants de Locres qui, chassés par la faction adverse - celle qui avait livré la ville à Hannibal - s'étaient réfugiés à Regium, (6) ces ouvriers, après avoir répondu aux questions que font tous les gens longtemps absents de leur patrie, et raconté tout ce qui se passait dans la ville, donnèrent à ces exilés l'espoir que, rachetés et renvoyés à Locres, ils pourraient leur en livrer la citadelle: ils y habitaient, dirent-ils, et, parmi les Carthaginois, on se fiait à eux pour tout. (7) C'est pourquoi les exilés, en hommes tourmentés par le regret de leur patrie et brûlant en même temps du désir de se venger de leurs adversaires, ayant racheté et renvoyé à Locres les ouvriers (8) après avoir réglé avec eux un plan d'opération et les signaux à émettre de loin et à observer, allèrent eux-mêmes à Syracuse voir Scipion, auprès duquel se trouvait une partie des exilés. Comme, en rapportant au consul les promesses des prisonniers, ils lui donnaient un espoir qui n'était pas irréalisable, (9) il renvoya avec eux les tribuns militaires Marcus Sergius et Publius Matienus, avec ordre d'amener de Regium à Locres trois mille soldats; au propréteur Quintus Pleminius, on écrivit aussi d'assister à l'affaire.

       (10) Partis de Regium en portant des échelles faites à la hauteur des murs de la citadelle, grâce aux indications des ouvriers, vers le milieu de la nuit, du point convenu, ils firent le signal à ceux qui livraient, la citadelle; (11) ceux-ci, prêts et attentifs, ayant, eux aussi, laissé glisser du haut des murs des échelles faites pour cela, et reçu les Romains qui grimpaient par plusieurs points à la fois, on se jeta, sans pousser aucun cri, sur les gardes carthaginois, qui, ne craignant rien de semblable, étaient endormis. (12) On entendit d'abord leurs gémissements de mourants; puis il y eut chez les habitants un abattement soudain, succédant au sommeil, et de l'agitation, la cause de l'alarme étant inconnue; enfin l'attaque fut certaine, et les Locriens se réveillaient les uns les autres; (13) déjà chacun de son côté appelait aux armes, criait que les ennemis étaient dans la citadelle, les gardes massacrés; et les Locriens auraient écrasé les Romains, très inférieurs en nombre, si un cri poussé par ceux qui étaient en dehors de la citadelle n'avait jeté dans l'incertitude les Locriens, qui ne savaient d'où il venait, le trouble de l'attaque nocturne exagérant toutes les vaines suppositions. (14) Aussi, comme si la citadelle était déjà pleine d'ennemis, les Carthaginois, terrifiés, abandonnant le combat, se réfugient dans l'autre citadelle - il y en a deux, peu éloignées l'une de l'autre. (15) Les habitants, eux, occupaient la ville, placée entre les combattants comme la récompense des vainqueurs. On sortait des deux citadelles pour livrer chaque jour de petits combats. (16) Quintus Pleminius commandait les troupes romaines, Hamilcar les carthaginoises; en tirant des renforts des localités voisines, ils augmentaient leurs troupes. (17) Enfin Hannibal arrivait en personne; et les Romains n'auraient pas tenu, si la foule des Locriens, exaspérée par l'insolence et la cupidité des Carthaginois, n'avait penché pour les Romains.

[29,7] Scipion reprend Locres et bat l'armée d'Hannibal

       (1) Quand on annonça à Scipion que la situation à Locres devenait plus dangereuse, et qu'Hannibal en personne approchait, (2) craignant le danger même pour le détachement qu'il y avait envoyé - car la retraite de ce point n'était pas facile - il quitta, lui aussi, Messine, où il laissa en garnison son frère Lucius Scipion, et, dès que le reflux entraîna les flots, lança ses navires sur ce courant favorable. (3) Quant à Hannibal, des bords du Bulotus - fleuve peu éloigné de Locres - après avoir fait dire aux siens, par un courrier, d'engager dès l'aube, avec la plus grande violence, la lutte contre les Romains et les Locriens, pendant que lui-même, tandis que tous auraient l'attention détournée vers cette brusque action, surprendrait la ville en l'attaquant par derrière, (4) trouvant, au jour, le combat engagé, il ne voulut pas s'enfermer dans la citadelle, pour encombrer de la foule de ses soldats cet espace étroit, et il n'avait pas apporté d'échelles pour escalader les murs de la ville. (5) Les bagages une fois mis en tas, ayant montré non loin des murailles son armée pour effrayer l'ennemi, il fait à cheval, avec des cavaliers numides, le tour de la cité, tandis qu'on prépare les échelles et tout ce qu'il faut pour une attaque, afin d'examiner le côté le plus favorable à l'assaut. (6) En s'approchant des remparts, ayant vu frapper par un projectile de scorpion l'homme qui se trouvait par hasard le plus près de lui, effrayé par un accident si dangereux, il fait sonner la retraite, et fortifie un camp hors de portée des traits.

       (7) La flotte romaine, venant de Messine, arriva à Locres, alors qu'il restait encore quelques heures de jour; tous en débarquèrent et, avant le coucher du soleil, entrèrent dans la ville. (8) Le lendemain, les Carthaginois sortis de la citadelle commencèrent le combat; Hannibal, de son côté, avec des échelles et tout ce qu'il avait préparé pour l'attaque, arrivait au pied des murs, quand soudain - événement qu'il craignait moins que tout autre - par une porte qui s'ouvre, les Romains font une sortie. (9) Ils lui tuent, en les attaquant par surprise, environ deux cents hommes; les autres, Hannibal, s'apercevant de la présence du consul, les ramena dans le camp; puis, ayant fait prévenir les Carthaginois qui occupaient la citadelle de ne compter que sur eux-mêmes, pendant la nuit il leva le camp et s'en alla. (10) De leur côté, les Carthaginois de la citadelle, ayant mis le feu aux maisons qu'ils occupaient, pour que le trouble ainsi provoqué retardât l'ennemi, rejoignirent avant la nuit, par une course semblable à une fuite, la colonne de leurs compatriotes.

[29,8] Comportement scandaleux de la garnison romaine à Locres

       (1) Quand Scipion vit la citadelle abandonnée par les ennemis et leur camp vide, réunissant les Locriens, il leur reprocha sévèrement leur défection; (2) il fit mettre au supplice ceux qui en avaient pris l'initiative, et accorda leurs biens aux chefs de l'autre parti, pour leur fidélité remarquable envers les Romains; (3) quant aux mesures générales, il déclara que lui, il n'accordait ni n'enlevait rien aux Locriens: ils devaient envoyer des députés à Rome; la condition que le sénat jugerait pour eux équitable serait la leur; (4) mais ce qu'il savait bien, c'était que, malgré leurs mauvais services envers le peuple romain, leur situation serait meilleure sous l'autorité des Romains irrités qu'elle ne l'avait été sous celle des Carthaginois amis. (5) Puis Scipion, laissant le lieutenant Pleminius et le détachement qui avait pris la citadelle à la garde de la ville, repassa lui-même à Messine avec les troupes avec lesquelles il était venu.

       (6) Si insolent, si cruel avait été le traitement infligé par les Carthaginois aux Locriens, depuis que ceux-ci avaient abandonné les Romains, que les Locriens pouvaient supporter des abus modérés avec calme, et presque avec plaisir; (7) mais vraiment Pleminius dépassa tellement Hamilcar, chef de la garnison carthaginoise, les soldats de la garnison romaine dépassèrent tellement les Carthaginois par leurs crimes et leur cupidité, qu'ils semblaient rivaliser avec eux, non par les armes, mais par les vices. (8) Rien de tout ce qui rend odieuse au faible la force du puissant ne fut épargné aux habitants par le général ou par ses soldats: contre leurs personnes, contre leurs enfants, contre leurs femmes, ils commirent des outrages indicibles. (9) Quant à leur cupidité, elle ne s'abstint même pas de piller les objets du culte; et non seulement d'autres temples furent violés, mais aussi le trésor de Proserpine, resté intact de tout temps, si ce n'est que Pyrrhus, après l'avoir pillé, disait-on, y rapporta tout le butin ainsi fait, non sans expier pour cela son sacrilège. (10) Aussi, comme cette fois-là les navires du roi, brisés par le naufrage, n'avaient amené à terre rien d'intact, sauf l'argent consacré à la déesse et transporté par eux, (11) alors également, par un fléau d'un autre genre, ce même argent remplit d'égarement tous ceux qui s'étaient souillés par cette violation du temple, et les tourna l'un contre l'autre, chef contre chef, soldat contre soldat, avec une rage d'ennemis véritables.

[29,9] Bagarres en pleine ville entre le légat et les tribuns

       (1) Pleminius avait le commandement général; mais les soldats étaient les uns - ceux qu'il avait amenés de Regium - sous ses ordres, les autres sous les ordres de tribuns. (2) Ayant volé une coupe d'argent dans la maison d'un Locrien, un soldat de Pleminius, qui s'enfuyait, poursuivi par les propriétaires, rencontra par hasard les tribuns Sergius et Matienus. (3) La coupe, sur l'ordre de ces tribuns, lui ayant été enlevée, il s'ensuivit une dispute et des cris, et, à la fin, une bagarre entre les soldats de Pleminius et ceux des tribuns, leur nombre, et en même temps le tumulte, croissant à mesure que chacun arrivait à point pour aider les siens. (4) Les soldats de Pleminius, vaincus, ayant couru étaler devant leur chef leur sang et leurs blessures, non sans vociférer et s'indigner, et lui rapportant qu'on avait, dans la dispute, lancé des outrages contre lui-même, Pleminius, enflammé de colère, s'élança hors de chez lui; et, les tribuns appelés, il ordonne de les mettre nus et de préparer les verges

       (5) Tandis qu'on perd du temps à les dépouiller (car ils se débattaient et imploraient l'aide de leurs soldats), soudain ceux-ci, fiers de leur récent succès, de tous côtés, comme si l'on avait appelé aux armes contre l'ennemi, accourent, (6) et, voyant le dos de leurs tribuns déjà marqué par les verges, pour le coup, enflammés soudain d'une rage bien plus irrésistible, sans considérer ni la majesté du chef, ni même l'humanité, attaquent le légat, après avoir indignement maltraité ses licteurs; (7) l'ayant séparé, isolé des siens, ils le rouent de coups, en véritables ennemis, et, lui ayant coupé le nez et les oreilles, le laissent presque saigné à blanc.

       (8) En apprenant ces nouvelles à Messine, Scipion, amené à Locres, quelques jours après, par un bateau à six rangs de rameurs, entend la cause de Pleminius et des tribuns, et, ayant absous et laissé au commandement de la même place Pleminius, déclaré coupables et fait enchaîner les tribuns, pour les envoyer à Rome au sénat, revint à Messine et de là à Syracuse. (9) Pleminius, emporté par sa fureur, pensant que Scipion avait négligé et pris à la légère l'outrage qu'il avait subi, (10) et que nul ne pouvait apprécier l'objet de ce débat, sauf celui qui en avait éprouvé l'horreur en le subissant, fit traîner devant lui et mettre à mort les tribuns, déchirés par tous les supplices que peut supporter un corps humain; puis, n'étant pas encore assouvi par le châtiment qu'ils avaient subi vivants, il fit jeter leurs corps sans sépulture. (11) Il montra la même cruauté contre les notables locriens, dont on lui dit qu'ils étaient allés se plaindre à Scipion de ses injustices; (12) et les actes honteux que la débauche et la cupidité lui avaient fait commettre auparavant contre des alliés, la colère les lui fit multiplier; il devint une cause de mauvaise réputation et de haine non seulement pour lui-même, mais pour son général en chef.


Dernière édition par Belain le Sam 15 Avr 2017, 18:48, édité 1 fois

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Re: Livre XXIX : Les événements des années 205 et 204

Message par Belain le Sam 15 Avr 2017, 18:33

2ème partie: [29,10 à 22] Situation à Rome (204)

[29,10] Le transport de la Mère de l'Ida à Rome (début de 204)

(1) Déjà le moment des élections approchait, quand on apporta à Rome une lettre du consul Publius Licinius: son armée et lui, disait-il, étaient atteints d'une grave maladie, et l'on n'aurait pas pu se maintenir, si un mal de la même violence, et plus grave encore, ne s'était abattu sur l'ennemi; (2) aussi, comme il ne pouvait venir présider les élections, il proclamerait, si le sénat le jugeait bon, Quintus Caecilius Metellus dictateur aux élections. L'armée de Quintus Caecilius, il était, ajoutait-il, dans l'intérêt de l'État de la démobiliser; (3) car elle ne servait à rien pour le moment, alors qu'Hannibal avait déjà ramené les siens dans leurs quartiers d'hiver; et si grande était la violence du mal qui avait envahi le camp que, si on ne libérait pas ces soldats à la hâte, il semblait qu'aucun d'eux ne survivrait. Le sénat permit au consul de le faire, dans l'intérêt de l'État et en conscience.

(4) À cette époque, les citoyens, à Rome, s'étaient, depuis peu, mis dans l'esprit un scrupule religieux, parce qu'on avait trouvé dans les livres sibyllins, consultés à cause de la fréquence exceptionnelle des pluies de pierres cette année-là, une prédiction disant qu'à (5) quelque moment qu'un ennemi étranger portât la guerre en Italie, on pouvait le chasser d'Italie et le vaincre, si l'on transportait la Mère de l'Ida de Pessinonte à Rome. (6) Cette prédiction, découverte par les décemvirs, avait d'autant plus frappé le sénat que les ambassadeurs qui avaient porté une offrande à Delphes rapportaient, eux aussi, et que, dans leurs sacrifices à Apollon Pythien, les entrailles avaient toujours été favorables, et que l'oracle avait répondu qu'une victoire, bien plus grande que celle dont les dépouilles leur permettaient de porter cette offrande, était proche pour le peuple romain. (7) À l'ensemble des raisons propres à leur donner le même espoir, ils ajoutaient cette inspiration de Scipion qui avait semblé présager la fin de la guerre, en réclamant la "province" d'Afrique. (8) Aussi, pour hâter la réalisation d'une victoire qui s'annonçait par les livres du destin, les présages et les oracles, ils examinaient et discutaient les moyens de transporter à Rome la déesse.

[29,11] Arrivée de la déesse. Élections à Rome (printemps 204)

(1) Le peuple romain n'avait encore aucune cité alliée en Asie; toutefois, en se rappelant que jadis on avait fait venir, pour assurer la santé du peuple romain, Esculape, lui aussi, de la Grèce, qui n'était encore unie avec Rome par aucun traité, (2) et que maintenant on avait déjà, avec le roi Attale, à cause de la guerre menée avec lui contre Philippe, un commencement d'amitié, on pensa qu'il ferait ce qu'il pourrait pour le peuple romain. (3) On décide de lui envoyer comme ambassadeurs Marcus Valerius Laevinus, qui avait été deux fois consul et avait fait campagne en Grèce, Marcus Caecilius Metellus, ancien préteur, Servius Sulpicius Galba, ancien édile, et deux anciens questeurs, Cneius Tremellius Flaccus et Marcus Valerius Falto. (4) Un décret leur donne cinq quinquérèmes, pour qu'ils abordent d'une façon conforme à la dignité du peuple romain sur ces terres où il fallait donner du prestige au nom romain.

(5) Les ambassadeurs, en gagnant l'Asie, ayant, chemin faisant, débarqué à Delphes, allèrent demander à l'oracle, pour la mission qu'on les envoyait remplir de Rome, quel espoir de la mener à bien il leur donnait, à eux et au peuple romain. (6) L'oracle répondit, à ce qu'on rapporte, que, grâce au roi Attale, ils obtiendraient ce qu'ils demandaient; et que, quand ils auraient transporté à Rome la déesse, ils devaient veiller à ce que ce fût l'homme le meilleur de Rome qui lui donnât l'hospitalité. (7) À Pergame, ils arrivèrent chez le roi. Il les reçut aimablement, les conduisit à Pessinonte en Phrygie, leur remit la pierre sacrée dont les habitants disaient qu'elle était la Mère des Dieux, et les invita à l'emporter à Rome. (8) Envoyé en avant par ses compagnons d'ambassade, Marcus Valerius Falto annonça qu'on apportait la déesse, et qu'il fallait rechercher l'homme le meilleur de la cité, pour qu'il lui offrît l'hospitalité selon la prescription de l'oracle.

(9) Quintus Caecilius Metellus fut nommé, par le consul alors dans le Bruttium, dictateur aux élections, et son armée licenciée; le maître de la cavalerie fut Lucius Veturius Philo. (10) Le dictateur présida les élections. On nomma consuls Marcus Cornelius Cethegus, et Publius Sempronius Tuditanus, qui était absent, ayant la "province" de Grèce. (11) Puis on nomma préteurs Tiberius Claudius Nero, Marcus Marcus Ralla, Lucius Scribonius Libo, Marcus Pomponius Matho. Les élections achevées, le dictateur se démit de sa charge.

(12) On recommença trois journées des Jeux Romains, sept des Jeux Plébéiens. Les édiles curules étaient Cneius et Lucius Cornelius Lentulus; Lucius avait la "province" d'Espagne; il avait obtenu la charge d'édile étant absent, il l'exerça étant absent. (13) Tiberius Claudius Asellus et Marcus Junius Pennus furent édiles plébéiens.

Marcus Marcellus dédia cette année-là, près de la porte Capène, le temple de la Valeur, seize ans après que son père, pendant son premier consulat, en eut fait le voeu en Gaule, à Clastidium.

(14) Cette année-là aussi mourut le flamine de Mars, Marcus Aemilius Regillus.

[29,12] Conclusion de la paix avec Philippe à Phoenice (205)

(1) Pendant les deux dernières années, on avait négligé les affaires de Grèce. Aussi Philippe, les Étoliens étant privés du secours des Romains, le seul auquel ils se fiassent, les força à demander et à conclure la paix aux conditions qu'il voulut. (2) S'il n'avait hâté de toutes ses forces la conclusion de cette affaire, pendant qu'il se serait trouvé en guerre contre les Étoliens, le proconsul Publius Sempronius, envoyé, pour succéder à Sulpicius dans son commandement, avec dix mille fantassins, mille cavaliers et trente-cinq vaisseaux de guerre, appoint considérable pour porter secours à des alliés, l'aurait écrasé.

(3) À peine la paix faite, la nouvelle parvint au roi que les Romains étaient arrivés à Dyrrachium, que les Parthini et d'autres nations voisines s'étaient soulevés dans l'espoir d'une révolution, et que Dimallum était attaqué: (4) les Romains s'étaient tournés de ce côté au lieu d'aller là où ils étaient envoyés, au secours des Étoliens, dans leur colère de voir que ceux-ci, sans leur assentiment, et contrairement au traité, avaient fait la paix avec le roi. (5) À cette nouvelle, Philippe, craignant un soulèvement plus important chez les nations et les peuples voisins, se dirige à grandes étapes sur Apollonie, où Sempronius s'était retiré après avoir envoyé son lieutenant Laetorius, avec une partie des troupes et quinze vaisseaux, en Étolie, pour examiner la situation, et, si possible, troubler la paix.(6) Philippe dévasta le territoire d'Apollonie et, approchant ses troupes de la ville, offrit la bataille au Romain; (7) quand il vit que celui-ci se contentait de garder tranquillement les remparts, n'étant pas assez sûr de ses forces pour attaquer la place et désirant faire, avec les Romains comme avec les Étoliens, la paix, s'il le pouvait, sinon, une trêve, au lieu d'attiser encore les haines par une nouvelle bataille, il se retira dans son royaume.

(8) Pendant la même époque, les Épirotes, dégoûtés de la longueur de la guerre, après avoir sondé les dispositions des Romains, envoyèrent des ambassadeurs proposer à Philippe une paix générale, (9) affirmant leur conviction qu'elle serait conclue, s'il venait à une entrevue avec Publius Sempronius, le général en chef romain. (10) On obtint facilement du roi - car il ne répugnait pas à faire la paix - qu'il passât en Épire. (11) Phoenice est une ville d'Épire. Le roi, après s'y être entretenu avec Aeropus, Darda et Philippe, préteurs des Épirotes, se rencontre avec Publius Sempronius. (12) Assistèrent à l'entrevue Amynander, roi des Athamani, et d'autres personnages, magistrats des Épirotes et des Acarnaniens. Le préteur Philippe parla le premier, et demanda à la fois au roi et au général romain de mettre fin à la guerre, d'accorder cette faveur aux Épirotes. (13) Publius Sempronius mit pour conditions à la paix que les Parthini, Dimallum, Bargullum, et Eugenium appartiendraient aux Romains, que l'Atintania, si une ambassade envoyée à Rome l'obtenait du sénat, serait incorporée à la Macédoine. (14) La paix conclue à ces conditions, on fit comprendre dans le traité, du côté du roi Prusias, roi de Bithynie, les Achéens, les Béotiens, les Thessaliens, les Acarnaniens, les Épirotes; du côté des Romains, les gens d'Ilion, le roi Attale, Pleuratus, Nabis, tyran de Lacédémone, les Éléens, les Messéniens et les Athéniens. (15) Telles furent les conditions rédigées et signées en commun; et l'on conclut une trêve de deux mois, le temps d'envoyer des courriers à Rome pour faire voter par le peuple la paix à ces conditions. (16) Toutes les tribus la votèrent, parce que, les hostilités étant tournées contre l'Afrique, on voulait pour le moment être débarrassé de toutes les autres guerres. Publius Sempronius, la paix faite, quitta la province pour Rome, afin d'y exercer son consulat.

[29,13] Attribution des postes (mars 204)

(1) Aux consuls Marcus Cornelius et Publius Sempronius - en cette quinzième année de la guerre punique - un décret donna comme "provinces" à Cornelius, l'Étrurie, avec une armée ancienne, à Sempronius, le Bruttium, avec permission de lever de nouvelles légions. (2) Quant aux préteurs, le sort donna à Marcus Marcius la préture urbaine, à Lucius Scribonius Libo la préture pérégrine; et à tous deux en même temps, la "province" de Gaule; à Marcus Pomponius Matho la Sicile; à Tiberius Claudius Néron la Sardaigne.( 3) À Publius Scipion, avec l'armée, avec la flotte qu'il avait, on prorogea pour un an son commandement. Il en fut de même pour Publius Licinius, afin qu'il gardât le Bruttium avec deux légions, tant que le consul jugerait utile à l'État qu'il restât dans cette province avec son commandement. (4) Marcus Livius et Spurius Lucretius, eux aussi, chacun avec les deux légions avec lesquelles ils avaient défendu la Gaule contre Magon, virent leur commandement prorogé; (5) Cneius Octavius également, afin qu'après avoir remis la Sardaigne et sa légion à Tiberius Claudius, il protégeât lui-même, avec quarante vaisseaux de guerre, le rivage de la mer, dans les limites qu'aurait fixées le sénat. (6) Au préteur Marcus Pomponius, un décret donna, en Sicile, l'armée de Cannes, deux légions; Titus Quinctius devait garder Tarente, Caius Hostilius Tubulus Capoue, comme propréteurs, ainsi que l'année précédente, l'un et l'autre avec la garnison ancienne. (7) Quant au commandement en Espagne, la désignation des deux proconsuls à envoyer dans cette province fut laissée au peuple. Toutes les tribus élurent les mêmes hommes, Lucius Cornelius Lentulus et Lucius Manlius Acidinus, comme proconsuls pour garder, ainsi qu'ils l'avaient fait l'année précédente, ces provinces. (8) Les consuls se mirent à lever des troupes, et afin d'enrôler de nouvelles légions pour le Bruttium, et afin de fournir des renforts aux autres armées: ainsi le leur avait ordonné le sénat.

[29,14] Réception de la Grande déesse à Rome (4 avril 204)

(1) Quoique aucun décret n'eût encore fait ouvertement de l'Afrique une province (le sénat, je crois, gardait le secret là-dessus pour ne pas avertir d'avance les Carthaginois), Rome était tendue vers l'espoir qu'on irait, cette année, combattre en Afrique, et que la fin de la guerre punique était proche. (2) Cela avait rempli les esprits de superstitions: ils inclinaient à annoncer des prodiges et à y croire. (3) On n'en racontait que davantage: on avait vu deux soleils; pendant la nuit, il y avait eu des moments de clarté; à Setia, on avait aperçu une traînée de feu allant de l'orient à l'occident; à Tarracine une porte, à Anagnia une porte et le rempart, à plusieurs endroits, avaient été frappés de la foudre; dans le temple de Junon Sospita, à Lanuvium, il s'était produit un bruit accompagné de craquements affreux. (4) Pour détourner l'effet de ces prodiges il y eut un jour de supplications, et l'on fit un sacrifice de neuvaine pour une pluie de pierres.

(5) À cela s'ajouta le débat sur la réception de la Mère de l'Ida; non seulement Marcus Valerius, un des ambassadeurs, envoyé en avant, avait annoncé qu'elle serait bientôt en Italie, mais un messager était là depuis peu, disant qu'elle se trouvait déjà à Tarracine. (6) Il était d'importance, le jugement qui occupait le sénat: il cherchait l'homme le meilleur de la cité; (7) une victoire si véritable, sur un tel sujet, chacun l'eût préférée à tout commandement, à toute charge donnés par le vote soit du sénat, soit du peuple. (8) Ce fut Publius Scipion, fils du Cneius Scipion qui était tombé en Espagne, un jeune homme qui n'avait pas encore été questeur, qu'on jugea le meilleur de tous les citoyens. (9) Pour quelles vertus en jugea-t-on ainsi? Comme, si cela nous avait été rapporté par les écrivains les plus proches de cette époque, je le rapporterais volontiers à la postérité, de même je ne ferai pas intervenir des suppositions personnelles, en essayant de deviner une chose ensevelie par les ans.

(10) Publius Cornelius reçut l'ordre d'aller, avec toutes les matrones, à Ostie, au-devant de la déesse; de la prendre lui-même au bateau, et, après l'avoir apportée à terre, de la donner à porter aux matrones. (11) Quand le bateau fut arrivé devant l'embouchure du Tibre, il se fit conduire au large, suivant les ordres qu'il avait reçus, par une barque, prit la déesse des mains des prêtres et la porta à terre. (12) Les femmes les plus nobles de la cité la reçurent; le nom d'une d'elles, Claudia Quinta, est célèbre: sa réputation, auparavant douteuse, dit-on, fit remarquer davantage, après qu'elle eut pu remplir un si saint ministère, sa chasteté à la postérité. (13) Se passant ensuite la déesse, de main en main, les unes aux autres, tandis que tous les citoyens se répandaient sur son chemin, après avoir placé des brûle-parfums devant leur porte là où elle passait, et que l'encens allumé, ils la priaient d'entrer de bon gré et favorable dans la ville de Rome, les femmes la portèrent au temple de la Victoire qui se trouve sur le Palatin, la veille des Ides d'avril; et ce jour resta férié. (14) Un peuple nombreux apporta au Palatin des offrandes à la déesse, et il y eut un lectisterne et des jeux, qu'on appela Mégalésiens.

[29,15] Rappel à l'orde de douze colonies qui avaient refusé de fournir des contingents

(1) Alors qu'on délibérait sur les renforts à envoyer aux légions des provinces, certains sénateurs suggérèrent que c'était le moment, après avoir, dans une situation incertaine, souffert tant bien que mal certains abus, de ne pas les tolérer davantage maintenant que la bienveillance des dieux avait enfin fait disparaître la crainte. (2) Ayant ainsi excité l'attention du sénat, ils ajoutèrent que les douze colonies latines qui, sous le consulat de Quintus Fabius et de Quintus Fulvius, avaient refusé de fournir des soldats étaient, depuis près de six ans déjà, exemptes d'obligations militaires, comme si l'on voulait leur accorder un honneur ou une faveur, (3) tandis que les alliés dévoués et obéissants, en échange de leur fidélité et de leur docilité envers le peuple romain, étaient épuisés par les levées de troupes faites tous les ans sans exception.

(4) Ces paroles rappelèrent aux sénateurs le souvenir d'une affaire déjà presque effacée, et n'irritèrent pas moins leur colère. (5) Aussi décident-ils, sans permettre aux consuls de leur soumettre avant aucune autre question, de leur faire mander à Rome les magistrats et dix notables de chacune des villes de Nepete, Sutrium, Ardea, Calès, Albe, Carseoli, Sora, Suessa, Setia, Cercei, Narnia et Interamna - c'étaient les colonies en cause -, (6) d'ordonner à chacune d'elles de fournir, comme fantassins, le double du plus grand nombre de soldats qu'elle aurait fourni au peuple romain depuis que l'ennemi était en Italie, et, en outre, cent vingt cavaliers; (7) si l'une d'elles ne pouvait atteindre ce nombre de cavaliers, il lui serait permis, ajouta le sénat, de donner trois fantassins pour un cavalier; fantassins et cavaliers seraient choisis aussi riches que possible, et envoyés partout où, hors de l'Italie, on aurait besoin de renfort. (8) Si certains refusaient, on retiendrait à Rome les magistrats et les envoyés de cette colonie, et on ne leur accorderait aucune audience du sénat - s'ils le demandaient - avant qu'ils eussent fait ce qu'on leur ordonnait. (9) En outre, comme tribut, on imposerait à ces colonies, et l'on exigerait d'elles chaque année, un as pour mille recensés; le cens y serait établi selon une règle donnée par les censeurs de Rome (10) - on décida que ce serait la même que pour le peuple romain -, et les rôles seraient présentés à Rome par les censeurs assermentés des colonies avant leur sortie de charge.

(11) Par suite de ce sénatus-consulte, les magistrats et les notables de ces colonies furent mandés à Rome; et, les consuls leur ordonnant de fournir les soldats et le tribut, ils refusaient à l'envi, se récriaient, déclaraient impossible de fabriquer tant de soldats; (12) ils auraient de la peine, disaient-ils, si l'on exigeait d'eux le simple chiffre prévu par le traité d'alliance, à se tirer d'affaire; ils priaient, ils adjuraient les consuls de leur permettre de se présenter au sénat pour le supplier de les épargner. (13) Ils n'avaient, ajoutaient-ils, commis aucun crime qui méritât la mort; mais même s'ils devaient périr, ni leur faute, ni la colère du peuple romain ne pouvaient leur faire fournir plus de soldats qu'ils n'en avaient. (14) Les consuls, inflexibles, ordonnent aux notables de rester à Rome, aux magistrats d'aller chez eux faire les levées: s'ils n'amenaient pas à Rome le nombre total de soldats exigé d'eux, nul ne leur accorderait une audience du sénat. (15) Voyant ainsi fauché leur espoir de se présenter au sénat et de le supplier, ils menèrent à bien les levées de troupes dans les douze colonies, sans difficulté, la longue exemption dont ils avaient joui ayant accru le nombre des mobilisables.

[29,16] Remboursement de la dette publique

(1) Une seconde affaire, presque aussi longtemps négligée et passée sous silence, fut rappelée à l'attention par Marcus Valerius Laevinius, qui dit que les sommes avancées à l'État sous son consulat et celui de Marcus Claudius par des particuliers, il était équitable de les leur rendre enfin; (2) personne, ajouta-t-il, ne devait s'étonner qu'il eût un souci particulier de cet engagement public; car, outre qu'il touchait en quelque sorte personnellement le consul de l'année où ces sommes avaient été avancées, c'était lui-même qui avait pris l'initiative de ces contributions, alors que le trésor était vide et que le peuple ne suffisait pas au tribut. (3) Ce rappel fut bien accueilli par le sénat; les consuls ayant été invités à mettre l'affaire à l'ordre du jour, on décida que ces dettes seraient acquittées en trois paiements, les consuls actuels faisant immédiatement le premier, les consuls en charge deux ans et cinq ans après faisant les deux autres.

(4) Tous les autres soucis cédèrent ensuite la place à un seul, quand les malheurs des Locriens, ignorés jusqu'à ce jour, furent connus par suite de l'arrivée de leurs envoyés. (5) Ce fut moins le crime de Pleminius que la complaisance intéressée ou la négligence de Scipion à son sujet qui irrita les colères. (6) Dix députés des Locriens, couverts de vêtements de deuil, tendant aux consuls, assis au comitium, les rameaux à bandelettes des suppliants - des branches d'olivier, selon la coutume grecque - se prosternèrent devant le tribunal, avec des cris lamentables. (7) Aux questions des consuls, ils répondirent qu'ils étaient Locriens, et qu'ils avaient souffert du légat Quintus Pleminius et des soldats romains un traitement tel, que même aux Carthaginois le peuple romain ne voudrait pas le faire souffrir; ils demandaient, ajoutèrent-ils, qu'on leur permît de se présenter au sénat et de s'y plaindre de leur infortune.

[29,17] Audience au sénat des délégués de Locres

(1) L'audience du sénat leur ayant été accordée, le plus âgé dit:

"Pour le cas que vous ferez, Pères Conscrits, de nos plaintes devant vous, ce qui a, je le sais, le plus d'importance, c'est que vous sachiez bien et comment Locres a été livrée à Hannibal, et comment, la garnison d'Hannibal chassée, cette ville a été replacée sous vos ordres; (2) si, en effet, le crime de défection avait été commis sans décision de son conseil public, si son retour sous vos ordres était manifestement le fait, non seulement de notre volonté, mais de notre énergie et de notre courage, vous vous indigneriez davantage que de bons et fidèles alliés aient été si indignement outragés par votre légat et vos soldats. (3) Mais l'exposé de nos deux défections, je crois, pour ma part, devoir le remettre à un autre moment, pour deux raisons: (4) l'une, c'est le désir de le faire devant Publius Scipion, qui a repris Locres, qui est témoin de tous nos actes, bons et mauvais; l'autre, c'est que, quels que nous soyons, nous n'aurions pas dû souffrir ce que nous avons souffert."

(5) "Nous ne pouvons dissimuler, Pères Conscrits, que, tant que nous avions une garnison carthaginoise dans notre citadelle, nous avons souffert, de la part du chef de cette garnison, Hamilcar, de ses Numides, de ses Africains, bien des outrages honteux et indignes: mais que sont-ils, comparés à ceux que nous souffrons aujourd'hui ! (6) Je vous en prie, Pères Conscrits, écoutez avec indulgence ce que je vais dire à contre-coeur: le genre humain se trouve au moment décisif pour savoir si c'est vous ou les Carthaginois qu'il verra les maîtres du monde. (7) Si c'était d'après le traitement que nous, Locriens, nous avons souffert de ceux-ci, ou que nous souffrons, maintenant plus que jamais, de votre garnison, qu'il fallait juger la domination des Romains et celle des Carthaginois, il n'est personne qui ne les préférerait à vous comme maîtres ! (8) Et pourtant, voyez quelles ont été les dispositions des Locriens envers vous! Quand les outrages des Carthaginois envers nous étaient tellement moins graves que les vôtres, c'est à votre général que nous avions recours; quand vos troupes nous traitent plus mal que des ennemis, ce n'est pas ailleurs qu'à vous que nous portons nos plaintes. (9) Ou vous aurez un regard de pitié pour notre situation désespérée, Pères Conscrits, ou il ne nous reste même plus une prière à adresser aux Immortel!"

(10) "Le légat Quintus Pleminius a été envoyé, avec des troupes, pour reprendre Locres aux Carthaginois, et y a été laissé avec ces mêmes troupes. (11) En cet homme, en votre légat - le malheur extrême donne le courage de parler librement - il n'y a rien d'un homme, Pères Conscrits, sauf la figure et l'apparence, rien d'un citoyen romain, sauf l'attitude, les vêtements et les accents de la langue latine: (12) c'est un fléau, une bête féroce, semblable aux monstres qui, jadis, occupaient le détroit qui nous sépare de la Sicile pour perdre les navigateurs, à ce que rapportent les légendes. (13) Encore, si ses violences; ses débauches, sa cupidité, il se contentait de les exercer seul sur vos alliés, ce gouffre profond, certes, mais unique, nous le comblerions, grâce à notre patience; (14) en réalité, de tous vos centurions, de tous vos soldats, (tant il a voulu voir chez tous indistinctement l'arbitraire et le vice!) il a fait des Pleminius; (15) tous pillent, dépouillent, frappent, blessent, tuent, déshonorent les femmes, les jeunes filles, les enfants libres arrachés aux bras de leurs parents; (16) c'est chaque jour qu'on prend notre ville, chaque jour qu'on la met à sac; jour et nuit, tous les quartiers retentissent, çà et là, des lamentations des femmes et des enfants qu'on ravit et qu'on enlève. (17) Il s'étonnerait, l'homme qui saurait comment nous, nous arrivons à supporter tout ce mal, ou comment ceux qui le font ne sont pas encore rassasiés de si grands outrages. Je ne peux, moi, passer en revue, et ce n'est pas, pour vous, la peine d'entendre ce que nous avons chacun souffert: je prendrai tout en bloc. (18) Il n'y a pas, je l'affirme, une maison à Locres, il n'y a pas une personne qui ait été exempte d'outrage; il n'y a pas, je l'affirme, une sorte de crime, de débauche, de cupidité, qui ait été épargnée à qui pouvait la souffrir. (19) Il est difficile de calculer à quel moment le sort d'un peuple est le plus affreux, quand des ennemis prennent sa ville, ou quand un tyran funeste l'opprime par la violence et les armes. (20) Tout ce que souffre une ville prise, nous l'avons souffert, et nous le souffrons maintenant plus que jamais; tous les crimes que les tyrans les plus cruels, les plus intraitables, commettent contre des citoyens opprimés, Pleminius les a commis contre nous, nos enfants et nos femmes."

[29,18] Discours du chef de la délégation locrienne (suite)

(1) "Il y a pourtant un fait dont nous devons spécialement nous plaindre, à cause du respect de la religion gravé dans nos âmes, et dont nous voulons que vous, Pères Conscrits, vous l'appreniez, pour laver votre État d'un tel sacrilège, si vous le jugez bon; (2) nous avons vu, en effet, avec quelle piété non seulement vous honorez vos dieux, mais vous recevez des dieux étrangers. (3) Un sanctuaire se trouve chez nous; consacré à Proserpine, un temple de la sainteté duquel le bruit, je pense, est venu jusqu'à vous pendant la guerre contre Pyrrhus, (4) qui, passant, en revenant de Sicile, avec sa flotte, devant Locres, entre autres actes honteux accomplis contre notre cité à cause de sa fidélité envers vous, pilla les trésors de Proserpine, auxquels nul n'avait touché jusqu'à ce jour, et, cet argent ainsi embarqué sur ses navires, prit lui-même la route de terre. (5) Qu'arriva-t-il donc, Pères Conscrits? Le lendemain, là flotte fut mise en pièces par une tempête affreuse, et tous les bateaux qui portaient de l'argent sacré furent jetés sur nos côtes. (6) Apprenant enfin par un si grand désastre qu'il existait des dieux, ce roi si superbe fit rechercher et rapporter tout cet argent au trésor de Proserpine. Toutefois, après cela, il ne lui arriva jamais rien d'heureux; et, chassé de l'Italie, il tomba d'une mort obscure et sans gloire, pour être entré de nuit, imprudemment, dans Argos. (7) Quoique votre légat et ses tribuns militaires eussent entendu raconter cette histoire, et mille autres, qu'on leur rapportait non pour augmenter leur vénération pour la déesse, mais comme des manifestations actives de sa puissance, souvent reconnues par nous et par nos ancêtres, (8) ils n'en ont pas moins osé porter une main sacrilège sur ces trésors que nul n'avait touchés, et, par ce butin impie, souiller eux-mêmes leurs maisons et vos soldats. (9) Avec ces soldats, Pères Conscrits (nous vous le demandons en votre nom, et sur votre conscience), n'entreprenez rien, sans vous être d'abord purifiés de leur crime, ni en Italie, ni en Afrique, de peur que le sacrilège qu'ils ont commis, ils ne l'expient non seulement par leur sang, mais par un désastre touchant tout votre peuple."

(10) "Toutefois, dès maintenant même, Pères Conscrits, à l'égard de vos généraux, de vos soldats, la colère de la déesse n'est pas en retard: plusieurs fois déjà, ils se sont attaqués en bataille rangée; un parti avait pour chef Pleminius, l'autre les deux tribuns. (11) Avec autant de violence que contre les Carthaginois, ils ont lutté entre eux par le fer, et leur folie aurait offert à Hannibal l'occasion de reprendre Locres, si, appelé par nous, Scipion n'était intervenu. (12) Mais, direz-vous, ce sont les soldats, souillés par le sacrilège, que cette folie tourmente; envers les chefs eux-mêmes, aucune puissance divine ne s'est manifestée pour les punir. (13) Au contraire, c'est là surtout qu'elle a été visible: les tribuns ont été battus de verges sur ordre du légat; puis le légat, isolé des siens dans une embuscade, non seulement le corps tout déchiré, mais le nez et les oreilles coupés, a été laissé exsangue sur la place; (14) ensuite, le légat, guéri de ses blessures, ayant jeté les tribuns militaires dans les fers, les a fait périr sous les coups et dans tous les supplices réservés aux esclaves; puis, quand ils ont été morts, il a défendu de les ensevelir. (15) Tels sont les châtiments que tire la déesse des hommes qui dépouillent son temple, et elle ne cesse de les poursuivre de toutes les furies, tant que l'argent sacré n'a pas été remis à son trésor. (16) Jadis nos ancêtres, lors d'une guerre redoutable contre Crotone, voulurent, le temple étant hors de la ville, transporter cet argent dans la ville. Pendant la nuit, on entendit sortir du sanctuaire une voix leur disant de ne pas y mettre la main: la déesse défendrait son temple. (17) La crainte religieuse de déplacer le trésor ainsi jetée en eux, ils voulurent entourer le temple d'un mur. On l'avait déjà poussé à une certaine hauteur, quand, brusquement, il s'écroula."

(18) "Mais si maintenant, et alors, et bien d'autres fois, la déesse ou a défendu sa demeure et son temple, ou a tiré de ceux qui les avaient violés une dure expiation, les outrages subis par nous, nul autre que vous, Pères Conscrits, ne peut les venger, et nous ne souhaitons pas que nul autre le puisse; (19) c'est auprès de vous, sous votre protection, qu'en suppliants nous nous réfugions. Nulle différence pour nous entre une ville de Locres laissée par vous sous la domination de ce légat et de cette garnison, ou livrée à Hannibal irrité et aux Carthaginois pour la supplicier. Nous ne vous demandons pas de nous croire aussitôt, sur un accusé absent, sans qu'il ait plaidé sa cause: (20) qu'il vienne, qu'il nous écoute parler devant lui, qu'il nous réfute lui-même. Si un seul des crimes qu'un homme peut commettre contre des hommes, il nous l'a épargné, nous ne refusons pas, nous, de souffrir à nouveau tous ces mêmes excès - à condition de pouvoir les souffrir -, et lui, de le voir absous de tout crime contre les dieux et contre les hommes".

[29,19] Délibération au sénat sur la situation des Locriens

(1) Après ces paroles des envoyés de Locres, Quintus Fabius leur ayant demandé s'ils avaient porté leurs plaintes devant Publius Scipion, ils répondirent qu'ils lui avaient envoyé des députés, mais qu'il était pris tout entier par les préparatifs de la guerre, et qu'il était déjà passé en Afrique, ou y passerait d'ici quelques jours; (2) et ils avaient éprouvé, ajoutèrent-ils, combien le crédit du légat était grand auprès du général, quand, ayant connu du différend entre lui et les tribuns il avait jeté les tribuns dans les fers, tandis que le légat, aussi coupable qu'eux, et même plus, il le maintenait dans ses pouvoirs.

(3) Les envoyés invités à sortir du temple, non seulement Pleminius, mais Scipion furent maltraités par les principaux sénateurs dans leurs discours. Avant tous, Quintus Fabius accusait Scipion d'être né pour corrompre la discipline militaire: (4) ainsi, disait-il, en Espagne, on avait presque plus perdu par les révoltes des soldats que par la guerre; suivant l'usage étranger, l'usage des rois, Scipion était à la fois complaisant pour la licence des soldats et rigoureux envers eux. (5) À ces considérations, Quintus Fabius ajouta un projet de décision aussi rude que son discours: le légat Pleminius devait être amené, enchaîné, à Rome, y plaider sa cause enchaîné, et, si les plaintes des Locriens étaient fondées, être mis à mort dans sa prison, tandis que ses biens seraient confisqués; (6) Publius Scipion, pour avoir quitté sa province sans ordre du sénat, serait rappelé, et l'on négocierait avec les tribuns de la plèbe pour qu'ils proposent au peuple d'abroger son commandement; (7) aux Locriens, le sénat répondrait, de vive voix, que les outrages dont ils se plaignaient, ni le sénat, ni le peuple ne les approuvaient; on les appellerait hommes d'honneur, alliés et amis; on leur rendrait leurs enfants, leurs femmes, et les autres biens qui leur avaient été enlevés; tout l'argent enlevé au trésor de Proserpine, on le rechercherait, on remettrait à ce trésor le double de cette somme, (8) et l'on ferait une cérémonie expiatoire, après avoir demandé au collège des pontifes, pour le déplacement, l'ouverture, la violation de ce trésor sacré, quelle expiation, à quels dieux et avec quelles victimes il jugeait bon de faire; (9) les soldats qui étaient à Locres seraient tous transportés en Sicile; quatre cohortes d'alliés latins seraient amenées à Locres en garnison.

(10) On ne put demander ce jour-là l'avis de tous les sénateurs, les passions étant enflammées pour et contre Scipion. (11) Outre le forfait de Pleminius et le malheur des Locriens, le genre de vie, non seulement peu romain, mais peu militaire, du général lui-même était fort discuté: (12) il se promenait, disait-on, en manteau et en souliers grecs au gymnase, il s'appliquait à des livres méprisables, aux exercices de la palestre; avec une paresse, une mollesse égales, tout son état-major goûtait les agréments de Syracuse; (13) Carthage et Hannibal étaient sortis de leur mémoire; toute l'armée, gâtée par la licence, comme elle l'avait été sur le Sucro, en Espagne, comme maintenant à Locres, était plus redoutable pour les alliés que pour l'ennemi.

[29,20] La proposition de Metellus est adoptée

(1) Quoique ces reproches fussent les uns vrais, les autres mêlés de vrai et de faux, et par là vraisemblables, l'avis qui l'emporta fut celui de Quintus Metellus, qui, approuvant sur le reste Maximus, s'en sépara au sujet de Scipion: (2) quelle logique y aurait-il en effet pour les citoyens, dit-il, après avoir récemment choisi ce jeune homme comme un général absolument unique pour recouvrer l'Espagne, après l'avoir - l'Espagne recouvrée - nommé consul pour terminer la guerre punique, après avoir, dans leur espoir, compté sur lui pour arracher Hannibal de l'Italie et conquérir l'Afrique, (3) à le rappeler soudain de sa province, presque condamné déjà sans avoir même plaidé sa cause, tout comme Quintus Pleminius, alors que les crimes impies dont se plaignaient les Locriens avaient été commis, de leur propre aveu, sans même que Scipion fût présent, et qu'on pouvait blâmer seulement la tolérance et la timidité qui lui avaient fait épargner son légat? (4) Métellus proposait donc ceci: le préteur Marcus Pomponius, à qui la "province" de Sicile était échue par le sort, partirait dans les trois jours pour cette province; les consuls choisiraient dans le sénat dix délégués, ceux qui leur plairaient, pour les envoyer avec le préteur, en même temps que deux tribuns de la plèbe et un édile; assisté de ce conseil, le préteur connaîtrait de l'affaire; (5) si les actes dont se plaignaient les Locriens avaient été commis sur l'ordre ou avec l'assentiment de Scipion, ils devaient lui ordonner de quitter sa province; (6) si Publius Scipion était déjà passé en Afrique, les tribuns de la plèbe et l'édile, avec deux des délégués, ceux que le préteur jugerait les plus aptes, devraient partir pour l'Afrique, (7) les tribuns et l'édile, pour en ramener Scipion, les délégués, pour commander l'armée en attendant qu'un nouveau général y fût arrivé; (8) si Marcus Pomponius et les dix délégués reconnaissaient que ce n'était ni sur l'ordre, ni avec l'assentiment de Scipion que ces actes avaient été commis, Scipion devait rester à l'armée et mener la guerre suivant son plan.

(9) Après ce sénatus-consulte, on s'entend avec les tribuns de la plèbe afin qu'ils choisissent, à l'amiable ou par le sort, deux d'entre eux pour accompagner le préteur et les délégués du sénat; (10) on s'en rapporta au collège des pontifes pour l'expiation des impiétés commises à Locres, dans le temple de Proserpine, en touchant, en violant et en emportant certains objets. (11) Les tribuns de la plèbe qui partirent avec le préteur et les dix délégués du sénat furent Marcus Claudius Marcellus et Marcus Cincius Alimentus; on leur donna un édile de la plèbe pour que, si Scipion, en Sicile, n'écoutait pas le préteur, ou s'il était déjà passé en Afrique, les tribuns pussent ordonner à l'édile de l'arrêter et le ramener ainsi, grâce aux droits de leur puissance sacro-sainte. La commission se proposait de se rendre à Locres avant d'aller à Messine.

[29,21] Condamnation de Pléminius

(1) Mais il y a deux versions en ce qui concerne Pleminius. D'après les uns, comme, en apprenant ce qui s'était passé à Rome, il partait en exil pour Naples, il tomba par hasard sur Quintus Metellus, l'un des délégués, et fut ramené par lui, de force, à Regium; (2) d'après les autres, Scipion lui-même envoya un de ses lieutenants, avec trente cavaliers des plus nobles, pour mettre aux fers Pleminius, et, avec lui, les chefs de la révolte. (3) Tous ces hommes furent remis, soit, auparavant, sur l'ordre de Scipion, soit, alors, sur celui du préteur, à la garde des gens de Regium.

(4) Le préteur et les délégués du sénat, partis pour Locres, s'y occupèrent d'abord, suivant leurs instructions, de ce qui touchait la religion: tout l'argent sacré qui était en possession soit de Pleminius, soit des soldats, ils le recherchèrent, et, y joignant la somme qu'ils avaient apportée, ils le remirent dans le trésor de la déesse; ils accomplirent aussi une cérémonie expiatoire. (5) Puis, convoquant les soldats à l'assemblée, le préteur leur ordonne de sortir en rangs de la ville, et les fait camper dans les champs, en menaçant par un édit de peines sévères tout soldat qui restera dans la ville ou en emportera ce qui ne lui appartient pas; aux Locriens, il permet de reprendre ce que chacun reconnaîtra comme sien, et de réclamer les biens qu'ils ne retrouveront pas; (6) avant tout, il décide de faire rendre sans retard à leur famille les personnes libres: le châtiment, annonce-t-il, ne sera pas léger pour qui ne les rendra pas.

(7) Le préteur tient ensuite une assemblée des Locriens, et leur dit que leur liberté et leurs lois leur sont rendues par le peuple romain et par le sénat; si quelqu'un veut accuser Pleminius ou tout autre, il doit le suivre à Regium; (8) au sujet de Publius Scipion, si les Locriens veulent se plaindre officiellement de ce que les actes impies commis à Locres, contre les dieux et contre les hommes, l'ont été sur l'ordre ou avec l'assentiment de Publius Scipion, ils doivent envoyer des députés à Messine: là, il connaîtra de l'affaire avec son conseil.

(9) Les Locriens remercient le préteur et les délégués, le sénat et le peuple romain; ils iront, disent-ils, accuser Pleminius; (10) quant à Scipion, quoiqu'il se soit trop peu inquiété des outrages subis par leur cité, c'est un homme tel qu'ils aiment mieux l'avoir comme ami que comme ennemi; ils tiennent pour certain que ce n'est ni sur son ordre, ni avec son assentiment que tant de crimes abominables ont été commis; (11) ou il a eu trop de confiance en Pleminius, trop peu de confiance en eux-mêmes; ou certains hommes ont un tel caractère qu'ils désirent qu'on ne commette pas de fautes plus qu'ils n'ont d'énergie pour les punir.

On soulageait d'un beau poids le préteur et la commission en leur évitant une enquête sur Scipion; (12) ils condamnèrent Pleminius et trente-deux personnes environ avec lui, et les envoyèrent enchaînés à Rome. (13) Quant à eux, ils se rendirent auprès de Scipion pour vérifier encore de leurs yeux ce qu'on avait raconté sur le genre de vie, l'indolence de ce général, le relâchement de la discipline dans son armée, et le rapporter à Rome.

[29,22] Réhabilitation de Scipion. Mort de Pleminius

(1) Comme ils se dirigeaient vers Syracuse, Scipion prépara, pour se disculper, des faits, non des discours. Il ordonna à toute son armée de se rassembler là, à la flotte de se préparer, comme s'il fallait, en ce jour, combattre les Carthaginois sur terre et sur mer. (2) Le jour de l'arrivée des délégués, on les reçut comme des hôtes, aimablement. Le lendemain, Scipion leur montra son armée et sa flotte non seulement rangés en bataille, mais les soldats manoeuvrant, et la flotte, elle aussi, se livrant, dans le port, à un simulacre de combat naval. (3) Puis, il fit faire au préteur et aux délégués le tour des arsenaux, des magasins, de tout ce qu'on avait encore préparé pour la guerre; (4) et ils furent frappés d'une si grande admiration pour ces préparatifs, en détail et dans leur ensemble, qu'ils restèrent convaincus que ce général et cette armée pouvaient vaincre le peuple carthaginois, ou que nuls autres ne le pourraient, (5) et qu'ils invitèrent Scipion - en souhaitant que ce dessein tournât heureusement! - à passer en Afrique, à faire, de l'espoir conçu le jour où les centuries unanimes l'avaient nommé consul le premier, une réalité aussi prochaine que possible pour le peuple romain; (6) et ils s'en allèrent le coeur aussi joyeux que s'ils allaient annoncer à Rome une victoire, et non pas seulement de magnifiques préparatifs de guerre.

(7) Pleminius et les hommes mis en cause avec lui, une fois arrivés à Rome, furent aussitôt emprisonnés. D'abord, quand les tribuns les présentèrent au peuple, ils n'obtinrent, des esprits prévenus par les malheurs des Locriens, aucune pitié; (8) puis, comme on les représentait plusieurs fois, tandis que les haines devenaient moins fraîches, les colères faiblissaient, et les mutilations mêmes de Pleminius, le souvenir de Scipion absent, gagnaient aux accusés la sympathie de la foule. (9) Toutefois Pleminius mourut dans les fers, trop tôt pour que le jugement du peuple eût été rendu à son sujet. (10) Ce Pleminius, Clodius Licinus, dans le troisième livre de son histoire romaine, rapporte que pendant les jeux votifs que l'Africain, consul pour la seconde fois, célébra à Rome, il tenta, grâce à des complices soudoyés, de faire mettre le feu en plusieurs points de la ville, pour avoir une occasion de briser la porte de sa prison et de s'enfuir, mais que, ce complot découvert, il fut transporté dans le Tullianum, conformément à un sénatus-consulte.

(11) De Scipion, on ne parla nulle part, sauf au sénat, où tous les délégués et les tribuns, en portant aux nues la flotte, l'armée et le général, firent décider au sénat qu'il fallait passer en Afrique le plus tôt possible, (12) et firent autoriser Scipion à choisir lui-même, dans les armées qui se trouvaient en Sicile, les hommes qu'il ferait passer avec lui en Afrique, et ceux qu'il laisserait à la garde de la province.

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Re: Livre XXIX : Les événements des années 205 et 204

Message par Belain le Sam 15 Avr 2017, 18:53

3ème partie: [29, 23 à 38] Débarquement de Scipion en Afrique (204)

[29,23] Syphax épouse la fille d'Hasdrubal (fin de l'année 205)

(1) Tandis que cela avait lieu à Rome, les Carthaginois, de leur côté, ayant établi des postes d'observation sur tous leurs promontoires, et passé, à s'informer et à s'effrayer de chaque nouvelle, l'hiver dans l'inquiétude, (2) se renforcèrent, eux aussi, pour défendre l'Afrique, par une aide d'importance, une alliance avec le roi Syphax, après avoir cru que c'était surtout en se fiant à lui que le Romain se proposait de passer en Afrique. (3) Hasdrubal fils de Gisgon avait avec Syphax non seulement les liens d'hospitalité dont on a déjà parlé, quand, venant d'Espagne, Scipion et Hasdrubal arrivèrent par hasard chez lui tous deux en même temps, mais un projet d'alliance qui ferait épouser au roi une fille d'Hasdrubal. (4) Parti pour conclure cette affaire et fixer la date des noces (car déjà la jeune fille était nubile), Hasdrubal, quand il s'aperçut que Syphax brûlait de désir (et les Numides, plus que tous les barbares, s'abandonnent au pouvoir de Vénus) fait venir la jeune fille de Carthage et hâte les noces; (5) et, entre autres sujets de félicitations, pour ajouter au lien privé un lien public, une alliance entre le peuple de Carthage et le roi, se promettant mutuellement d'avoir désormais mêmes amis; mêmes ennemis, est sanctionnée par un serment.

(6) Mais Hasdrubal, qui se rappelait l'alliance du roi et de Scipion, et combien le naturel des barbares est frivole et changeant, craignant que, si Scipion passait en Afrique, ce mariage ne fût un lien bien faible, (7) profite de ce qu'il tient alors le Numide, brûlant de son nouvel amour, et l'amène, en se faisant même aider par les caresses de la jeune femme, à envoyer à Scipion, en Sicile, des députés, qui l'avertissent de ne pas compter sur ses promesses antérieures pour passer en Afrique: (8) lié, dit-il, et par son mariage avec une Carthaginoise, fille d'Hasdrubal que Scipion a vu chez lui comme hôte, et même par un traité officiel avec le peuple carthaginois, (9) il souhaite d'abord que les Romains, comme ils l'ont fait jusqu'ici, mènent hors de l'Afrique leur guerre contre les Carthaginois, pour qu'il ne soit pas obligé de prendre part à leur lutte, et de suivre les armes de ceux-ci ou de ceux-là, en dénonçant son alliance avec l'autre parti; (10) mais, si Scipion ne reste pas en dehors de l'Afrique, et amène son armée devant Carthage, il devra, lui aussi, combattre et pour la terre d'Afrique, sur laquelle il est né comme les Carthaginois, et pour la patrie de sa femme, pour son père et pour ses pénates.

[29,24] Scipion s'apprête à passer en Afrique (courant de l'été 204)

(1) Les députés du roi, envoyés à Scipion avec ces instructions, le rencontrent à Syracuse. (2) Quoique privé d'un secours d'importance pour sa campagne d'Afrique, et d'un grand espoir, Scipion, renvoyant en hâte, sans attendre que la nouvelle se répande, ces députés en Afrique, leur remet, pour leur roi, une lettre, (3) par laquelle il l'avertit à plusieurs reprises de ne manquer ni aux lois de l'hospitalité qui l'unissent à lui, ni à celles de l'alliance qui l'unissent au peuple romain, ni au droit religieux, ni à la bonne foi, ni aux poignées de mains échangées, ni aux dieux, témoins et arbitres des conventions.

(4) Mais, comme on ne pouvait cacher l'arrivée des députés numides - car ils s'étaient promenés en ville et avaient stationné devant le quartier général -; comme, si l'on taisait ce qu'ils étaient venus demander, on pouvait craindre que la vérité, du seul fait qu'on la cacherait, ne s'en répandît que mieux toute seule, et que l'armée ne fût frappée de la peur d'avoir à combattre en même temps le roi et les Carthaginois, Scipion détourna les esprits de la vérité en les occupant d'abord d'une fausse nouvelle, (5) et, convoquant les soldats à l'assemblée, leur dit qu'il ne fallait pas tarder davantage; les rois, ses alliés, le pressaient de passer en Afrique le plus tôt possible; Masinissa, d'abord, était venu en personne trouver Laelius, en se plaignant de ce qu'on perdait le temps à hésiter; (6) maintenant Syphax envoyait des députés, en s'étonnant d'un retard si long dont il se demandait la cause, et en réclamant ou que l'armée passât enfin en Afrique, ou que, si l'on avait changé de plan, on le lui fît savoir, pour qu'il pût, lui aussi, veiller sur lui-même et sur son royaume. (7) C'est pourquoi, conclut Scipion, tout étant déjà réglé et préparé, et l'affaire n'admettant plus de retard, il avait l'intention, après avoir amené la flotte à Lilybée et concentré au même endroit toutes les troupes d'infanterie et de cavalerie, au premier jour favorable pour le départ, avec l'aide des dieux, de passer en Afrique.

(8) À Marcus Pomponius, Scipion écrit de venir, s'il lui plaît, à Lilybée, afin d'y délibérer avec lui sur les légions et le nombre de soldats qu'il emmènera de préférence en Afrique. (9) Il fait faire aussi le tour de toute la côte, pour qu'on saisisse et amène à Lilybée tous les bateaux de charge. (10) Alors que tout ce qu'il y avait de soldats et de navires en Sicile était réuni à Lilybée, et que ni la ville ne pouvait contenir cette foule d'hommes, ni le port tous ces bateaux,( 11) si générale était l'ardeur pour passer en Afrique, que ces hommes ne semblaient pas conduits à la guerre, mais au pillage assuré du butin après une victoire. En particulier, les survivants de l'armée de Cannes croyaient que c'était sous ce chef, non sous un autre, qu'ayant bien servi l'État, ils pouvaient en finir avec leur maintien infamant sous les drapeaux. (12). Et Scipion ne méprisait nullement cette catégorie de soldats, en homme qui savait bien et que ce n'était pas leur lâcheté qui avait causé le désastre de Cannes, et qu'il n'y avait point dans l'armée romaine d'aussi vieux soldats, ni d'aussi éprouvés non seulement dans les divers combats, mais dans l'attaque des villes. (13) C'étaient les cinquième et sixième légions qui étaient formées d'anciens soldats de Cannes; après avoir annoncé qu'il les emmènerait en Afrique, Scipion en examina les soldats un à un, et, laissant ceux qu'il jugeait inaptes, il les remplaça par des hommes qu'il avait amenés d'Italie; (14) il compléta ces légions de façon à leur donner à chacune six mille deux cents fantassins, et trois cents cavaliers. De même, parmi les alliés latins, il choisit des fantassins et des cavaliers venant de l'armée de Cannes.

[29,25] Embarquement de l'armée romaine

(1) Le nombre des soldats transportés en Afrique ne varie pas peu suivant les auteurs consultés: (2) ici, je trouve dix mille fantassins et deux mille deux cents cavaliers; là, seize mille fantassins et seize cents cavaliers: ailleurs on augmente de plus de moitié, et ce sont trente-cinq mille fantassins et cavaliers qu'on fait monter sur les navires. (3) Certains n'ont pas donné de chiffre dans leur récit, et moi-même, sur ce point incertain, je préférerai me ranger parmi eux. Coelius, s'il s'abstient de donner un chiffre, étend à l'infini l'aspect de la foule de ces soldats: (4) il dit que leur cri fit tomber les oiseaux à terre, et qu'il s'embarqua une telle multitude, qu'il semblait ne rester aucun mortel en Italie ni en Sicile.

(5) Pour les soldats, Scipion se chargea lui-même de les faire embarquer en bon ordre et sans trouble; les matelots, Caïus Laelius, commandant de la flotte, les retint sur les navires, après les y avoir fait monter les premiers; (6) l'embarquement des vivres fut confié au préteur Marcus Pomponius: on chargea quarante-cinq jours de blé, dont quinze jours de pain cuit d'avance. (7) Quand tous étaient déjà embarqués, Scipion envoya des canots faire le tour des vaisseaux, et amener, de chacun d'eux, le pilote, le capitaine et deux soldats jusqu'au forum, pour prendre ses ordres. (8) Quand ils y furent, il leur demanda d'abord s'ils avaient embarqué l'eau nécessaire aux hommes et aux animaux pour aussi longtemps que du blé. (9) Quand ils eurent répondu qu'il y avait de l'eau pour quarante-cinq jours sur les navires, il ordonna aux soldats de laisser avec discipline, en silence, tranquillement, les matelots, sans se disputer avec eux, faire leur service. (10) Avec vingt bateaux de guerre, Lucius Scipion et lui, à l'aile droite, à l'aile gauche, avec le même nombre de bateaux, Caïus Laelius, commandant de la flotte, et Marcus Porcius Caton - alors questeur - veilleraient, dit-il, sur les transports; (11) il y aurait un feu sur les bateaux de guerre, deux sur les bateaux de charge; le bateau amiral aurait, pour se distinguer pendant la nuit, trois feux. (12) Scipion dit aux pilotes de se diriger sur Emporia. Le territoire en est très fertile; par suite, la région abonde en ressources de toute sorte; les barbares y sont peu guerriers, comme il arrive le plus souvent sur un riche terroir, et l'on aurait, semblait-il, le temps, avant qu'on vînt à leur secours de Carthage, de les écraser. (13) Ces ordres donnés, on dit à tous de regagner leur bateau, et le lendemain, avec l'aide des dieux, au signal donné, de lever l'ancre.

[29,26] Le départ de l'armée

(1) Beaucoup de flottes romaines étaient parties de Sicile, et de ce port même; mais non seulement dans cette guerre, - et ce n'est pas étonnant, car la plupart de ces flottes n'étaient parties que pour piller - mais même dans la guerre précédente, aucun départ n'avait offert un spectacle aussi imposant. (2) Pourtant si l'on jugeait de ces flottes par leur importance, deux consuls avec leurs deux armées consulaires avaient fait plusieurs fois cette traversée, et il y avait dans leurs flottes presque autant de bateaux de guerre que Scipion emmenait de bateaux de charge; (3) car, outre ses quarante vaisseaux longs, il avait quatre cents transports environ pour faire passer son armée. (4) Mais la, seconde guerre punique paraissait aux Romains plus affreuse que la première, depuis qu'on se battait en Italie, et surtout après les grands massacres de tant d'armées, accompagnés de la mort de leurs généraux; (5) et un chef comme Scipion, partie par ses exploits, partie par sa chance personnelle, vraiment puissante pour accroître sa gloire, avait obtenu des éloges qui avaient attiré l'attention, (6) comme le faisait son idée de passer en Afrique (ce qu'aucun général n'avait encore tenté dans cette guerre), parce qu'il avait répandu le bruit qu'il allait là-bas afin d'attirer Hannibal hors de l'Italie, de porter et terminer la guerre en Afrique. (7) Pour assister à ce départ était accourue au port la foule non seulement des habitants de Lilybée, mais de toutes les députations de Sicile qui étaient venues escorter Scipion pour lui rendre leurs devoirs, et avaient suivi le préteur de la province, Marcus Pomponius. (8) En outre, les légions qu'on laissait en Sicile s'étaient avancées pour accompagner leurs camarades; ainsi, non seulement la flotte, pour ceux qui la regardaient de la terre, mais toute la terre environnante, couverte de foule, pour ceux qui partaient sur les bateaux, formaient un beau spectacle.

[29,27] La traversée

(1) Alors, ayant fait faire le silence par le héraut, Scipion dit: "Dieux, Déesses qui habitez les mers et les terres, je vous en prie, je vous le demande, (2) que tout ce qui s'est fait, se fait et se fera durant mon commandement, pour moi, pour le patriciat et la plèbe de Rome, pour les alliés et les Latins, pour ceux qui suivent le parti du peuple romain et le mien, mes ordres et mes auspices, sur la terre, sur la mer et sur les fleuves que cela tourne bien; tout cela, puissiez-vous l'aider, le faire prospérer par un développement prospère; (3) puissiez-vous dans nos maisons ramener mes soldats et moi sains et saufs, ayant vaincu les ennemis, en vainqueurs, ornés de leurs dépouilles, chargés de butin, et triomphants; rendez-nous possible la vengeance contre ceux qui nous veulent du mal et ceux qui nous font la guerre; (4) et tout le mal que le peuple de Carthage s'est efforcé de faire à notre État, donnez-nous, au peuple romain et à moi, le pouvoir de le faire, de façon exemplaire, à l'État carthaginois". (5) Après cette prière, il jeta à la mer, selon l'usage, les entrailles crues de la victime que l'on avait sacrifiée, et fit donner par la trompette le signal du départ.

(6) Partis par un vent favorable, assez fort, ils furent bientôt emportés hors de la vue de la terre. À partir de midi, il commença à y avoir un tel brouillard que les navires avaient peine à s'éviter; le vent devint plus faible en pleine mer. (7) Pendant la nuit suivante, la même brume persista; le soleil levant la dissipa, et le vent gagna en force. Déjà on distinguait la terre. (8) Peu après, le pilote dit à Scipion que l'Afrique n'était pas à plus de cinq milles, qu'il distinguait le promontoire de Mercure; s'il ordonnait de se diriger sur ce point, bientôt toute la flotte serait au port. (9) Scipion ayant, quand la terre fut en vue, demandé aux dieux que ce fût pour le bien de l'État et pour le sien qu'il voyait l'Afrique, ordonne de larguer les voiles et de chercher plus bas un autre point pour faire aborder les vaisseaux. (10) Le même vent les poussait toujours; mais le brouillard, se levant à peu près à la même heure que la veille, ôta la vue de la terre, et le vent, étouffé par ce brouillard, tomba. (11) Ensuite, la nuit augmenta encore l'incertitude en toutes choses. Aussi jeta-t-on les ancres, de peur que les navires ne se heurtent entre eux ou ne soient portés contre la côte. (12) Au jour, le même vent, s'étant levé, dispersa le brouillard, et découvrit toute la côte d'Afrique. Scipion, ayant demandé quel était le promontoire le plus proche et appris qu'on l'appelait "promontoire du Beau", déclara: "Ce présage me plaît, dirigez vers ce point les navires". (13) La flotte y alla rapidement, et l'on débarqua toutes les troupes.

Si j'ai rapporté que la traversée fut heureuse, sans crainte ni désordre, c'est sur la foi de très nombreux auteurs grecs et latins. (14) Coelius expose qu'à cela près que les navires ne furent pas engloutis par les flots, ils connurent toutes les terreurs qui peuvent venir du ciel et de la mer; qu'enfin la flotte fut emportée, par la tempête, de l'Afrique à l'île d'Aegimure; (15) que, de là, elle eut de la peine à rectifier sa course, et que, les navires étant près d'être engloutis, les soldats, sans ordre du général, sur les canots, comme des naufragés, gagnèrent sans armes la terre au milieu d'un grand désordre.

[29,28] Établissement du camp romain. Panique à Carthage

(1) Leurs troupes débarquées, les Romains jalonnent leur camp sur les hauteurs les plus proches. (2) Déjà ce n'était pas seulement dans les campagnes de la côte que, d'abord, la vue de la flotte, puis l'irruption des hommes descendus à terre avaient répandu la peur et l'effroi, mais dans les villes mêmes. (3) Non seulement en effet une foule d'hommes, mêlée à des files de femmes et d'enfants, avait couvert çà et là tous les chemins, mais les paysans poussaient devant eux leurs troupeaux de sorte qu'on eût dit qu'on abandonnait soudain l'Afrique. (4) Dans les villes mêmes, ces fuyards provoquaient un effroi plus grand que celui qu'ils y avaient eux-mêmes apporté; à Carthage, en particulier, l'émoi fut presque aussi grand que si la ville avait été prise. (5) C'est que, depuis les consuls Marcus Atilius Regulus et Lucius Manlius, soit près de cinquante ans, ses habitants n'avaient pas vu d'armée romaine, excepté les flottes qui, venues pour piller, faisaient des débarquements dans les campagnes côtières, (6) d'où, ayant enlevé ce que le hasard leur avait offert, les soldats revenaient toujours à leurs navires sans attendre que les cris d'alarme eussent rassemblé les paysans. D'autant plus grandes furent alors la fuite et la peur dans la ville. (7) Et, ma foi, les Carthaginois n'avaient chez eux ni armée solide, ni général à opposer aux Romains. Hasdrubal fils de Gisgon, par sa naissance, son renom, sa fortune, et maintenant, en outre, son alliance avec un roi, était de loin le premier personnage de l'État; (8) mais on se rappelait que le Scipion qui venait de débarquer l'avait, en plusieurs batailles, battu et repoussé en Espagne, et que le général des Carthaginois ne valait pas plus le général romain que leur armée improvisée l'armée romaine. (9) C'est pourquoi, comme si Scipion allait attaquer la ville sur le champ, on cria aux armes, on ferma à la hâte les portes, des troupes, des sentinelles et des postes furent disposés sur les murs, et l'on veilla pendant la nuit suivante. (10) Le lendemain, cinq cents cavaliers, envoyés du côté de la mer en observation et pour gêner le débarquement, tombèrent sur des postes romains. (11) Déjà en effet Scipion, ayant envoyé sa flotte à Utique, avait lui-même, sans s'avancer beaucoup loin du rivage, occupé les hauteurs les plus voisines, et employé sa cavalerie soit en la plaçant à des endroits favorables pour établir des postes, soit en l'envoyant piller la campagne.

[29,29] L'arrivée de Masinissa (fin de l'été 204)

(1) Ces derniers cavaliers, ayant engagé le combat avec les cavaliers carthaginois, tuèrent quelques-uns d'entre eux dans la lutte même, et la plupart des autres dans la fuite où ils les poursuivirent, entre autres leur commandant Hannon, un jeune noble. (2) Non content de piller la campagne à l'entour, Scipion enleva une ville indigène toute proche et assez importante, (3) où, en dehors de tout le butin embarqué aussitôt sur des transports, et envoyé en Sicile, il prit huit mille têtes d'hommes libres et d'esclaves. (4) Cependant le fait le plus heureux pour les Romains, au début de leur expédition, fut l'arrivée de Masinissa; certains disent qu'il arriva avec deux cents cavaliers au plus, la plupart avec une cavalerie forte de deux mille hommes. (5) Au reste, comme il fut de beaucoup le plus grand de tous les rois de son temps, et celui qui aida le plus Rome, il vaut la peine, me semble-t-il, de faire une digression, pour raconter par quelles vicissitudes de la fortune il perdit et recouvra le royaume paternel.

(6) Il combattait pour les Carthaginois en Espagne quand son père mourut (il s'appelait Gala). Le pouvoir passa suivant l'usage des Numides, au frère du roi, Oezalcès, qui était tres âgé. (7) Peu de temps après, Oezalcès étant mort aussi, l'aîné de ses deux fils, Capussa - l'autre étant un enfant en bas âge - reçut le pouvoir paternel. (8) Mais, comme il l'obtenait à cause des lois de son peuple plus que par son autorité parmi les siens ou sa puissance matérielle, il se leva un certain Mazaetullus, qui était non étranger au sang de ces rois, mais d'une branche qui leur avait toujours été hostile et avait disputé, avec des fortunes diverses, le pouvoir à ceux qui le détenaient. (9) Cet homme, ayant soulevé ses compatriotes, auprès desquels il avait beaucoup d'autorité parce qu'ils détestaient leurs rois, établit ouvertement un camp et força ainsi le roi Capussa à descendre en ligne et à combattre pour son trône. (10) Dans cette bataille, Capussa tomba, ainsi que beaucoup de grands; tout le peuple des Maesulii passa sous les ordres et l'autorité de Mazaetullus. (11) Il s'abstient cependant de prendre le nom de roi, et, se contentant du titre modeste de tuteur, il nomme roi le jeune Lacumazès, survivant de la famille royale. (12) Il épouse une noble carthaginoise, fille d'une soeur d'Hannibal mariée dernièrement au roi Oezalcès, dans l'espoir de devenir l'allié des Carthaginois, (13) et il rajeunit les liens d'hospitalité qui l'unissaient depuis longtemps à Syphax en lui envoyant des députés; il se préparait en tout cela autant d'aides contre Masinissa.

[29,30] Masinissa part à la reconquête de son royaume (206)

(1) Masinissa, de son côté, en apprenant que son oncle était mort, puis que son cousin germain avait été tué, passa d'Espagne en Maurétanie. Le roi des Maures était alors Baga. (2) En le suppliant, en lui adressant les prières les plus humbles, il obtint de lui, pour l'escorter sur la route - faute de pouvoir en obtenir pour combattre - quatre mille Maures. (3) Avec eux, après avoir envoyé un message aux amis de son père et aux siens, il arriva aux frontières de son royaume, où cinq cents Numides environ vinrent à lui. (4) Renvoyant alors les Maures, comme c'était convenu, à leur roi, quoique la troupe qui était venue se grouper autour de lui fût sensiblement plus faible qu'il ne l'avait espéré, et insuffisante pour oser sans hésiter une si grande entreprise, (5) pensant que par son action et ses efforts pour augmenter ses forces il réunirait encore quelques troupes, il court du côté de Thapsus au devant du petit roi Lacumazès, qui partait pour se rendre auprès de Syphax. 6. L'escorte de Lacumazès s'étant réfugiée en tremblant dans la ville, Masinissa l'enlève au premier assaut, et, parmi les gens du roi, accueille les uns, qui se livrent à lui, massacre les autres qui préparent la résistance; mais la plupart, avec le jeune roi lui-même, au milieu du désordre, parviennent jusque chez Syphax, où ils voulaient aller.

(7) Le bruit de ce succès, modeste, mais remporté au début d'une campagne, tourna les Numides du côté de Masinissa; de tous côtés affluaient, venant des campagnes et des bourgs, les vieux soldats de Gala, et ils poussaient le jeune homme à reconquérir le royaume de son père. (8) Par le nombre de ses troupes, Mazaetullus l'emportait sensiblement: car il avait, par lui-même, et l'armée avec laquelle il avait vaincu Capussa, et quelques détachements qu'il avait accueillis après la mort du roi; et le jeune Lacumazès lui avait amené de chez Syphax de gros renforts. (9) Mazaetullus disposait ainsi de quinze mille fantassins et de dix mille cavaliers; Masinissa leur livra bataille, quoique étant loin d'avoir autant d'infanterie et de cavalerie. La victoire alla cependant à la valeur des vieux soldats et à l'habileté d'un général exercé au milieu des luttes entre Romains et Carthaginois. (10) Le jeune roi, avec son tuteur et une petite troupe de Masaesulii, se réfugia sur le territoire de Carthage.

Ayant ainsi recouvré le royaume de son père, Masinissa, qui voyait bien qu'il lui restait encore à soutenir contre Syphax une lutte qui, par son importance, ne l'emportait pas de peu sur la première, jugea que le mieux était de se réconcilier avec son cousin germain; (11) il envoya des députés chargés de faire espérer au jeune roi, que, s'il se confiait à la loyauté de Masinissa, il aurait les mêmes honneurs qu'avait eus Oezalcès auprès de Gala, (12) et de promettre à Mazaetullus, outre l'impunité, la restitution loyale de tous ses biens; et tous deux, préférant à l'exil une fortune modeste dans leur patrie, malgré tous les efforts concertés des Carthaginois pour empêcher cette entente, se laissèrent gagner par Masinissa.

[29,31] Hasdrubal pousse Syphax à combattre Masinissa (fin de 205)

(1) Lors de ces événements, Hasdrubal se trouvait par hasard auprès de Syphax. Le Numide ne se jugeant pas très intéressé à ce que le royaume des Maesulii appartînt à Lacumazès ou à Masinissa, Hasdrubal lui dit qu'il se trompait beaucoup (2) s'il croyait que Masinissa se contenterait du même pouvoir que son père Gala ou son oncle Oezalcès: il était, dit-il, doué de courage et de talent plus qu'aucun homme de sa nation ne l'avait jamais été; (3) souvent, en Espagne, il avait donné l'exemple d'une valeur rare à ses alliés comme à ses ennemis. Et Syphax et les Carthaginois, s'ils n'étouffaient pas ce feu naissant, seraient bientôt embrasés par un énorme incendie, alors qu'il n'y aurait plus aucun moyen de lui résister; (4) au contraire, ses forces étaient encore tendres et frêles, tandis qu'il pansait les blessures de son royaume qui se cicatrisaient à peine.

Par ces instances et ces excitations, Hasdrubal obtint que Syphax amenât son armée aux frontières des Maesulii, (5) et allât camper sur un territoire à propos duquel, avec Gala, on s'était souvent non seulement disputé, mais battu, comme s'il lui appartenait incontestablement; si quelqu'un voulait le repousser - chose souhaitable entre toutes - Syphax livrerait bataille; (6) si au contraire, par crainte, on lui cédait ce territoire, il devait s'avancer jusqu'au centre du royaume: ou les Maesulii se soumettraient à lui sans combat, ou, dans la lutte, ils lui seraient fort inférieurs.

(7) Poussé par ces paroles, Syphax porte la guerre chez Masinissa. Dans la première bataille, il disperse et met en fuite les Maesulii; Masinissa, avec quelques cavaliers, s'enfuit du champ de bataille sur un massif montagneux que les habitants du pays nomment mont Bellus. (8) Quelques familles y suivent leur roi avec leurs tentes et leurs troupeaux - c'est là leur fortune -; le reste du peuple des Maesulii se soumit à Syphax. (9) Sur le massif qu'avaient occupé les exilés il y avait de l'herbe et de l'eau; étant propre à nourrir des troupeaux, il suffisait aussi largement à l'alimentation de gens qui se nourrissaient de viande et de lait. (10) De là partirent d'abord des incursions nocturnes et furtives, puis un brigandage qui ne se cachait plus; tous les environs en furent désolés; les gens de Masinissa portaient surtout la flamme sur les territoires carthaginois, parce qu'il y avait là plus de butin que chez les Numides, et que le brigandage y était moins dangereux. (11) Et déjà ils se moquaient de leurs ennemis si impudemment, qu'apportant leur butin jusqu'à la côte, ils le vendaient à des marchands qui accostaient pour cela, et que les Carthaginois tués ou pris étaient plus nombreux qu'il n'arrive souvent dans une guerre régulière. (12) Les Carthaginois s'en plaignaient auprès de Syphax; déjà irrité par lui-même, il se voyait poussé par eux à poursuivre ces restes de la guerre. Mais il avait peine à juger digne d'un roi de poursuivre un brigand errant dans les montagnes.

[29,32] Masinissa échappe de justesse à la mort

(1) Parmi les généraux du roi, ce fut Bucar, homme ardent et actif, qu'on choisit pour cette tâche; on lui donna quatre mille fantassins et deux mille cavaliers; et on lui fit espérer qu'on le comblerait des plus grandes récompenses, s'il rapportait la tête de Masinissa, ou si - joie inestimable! - il le prenait vivant. (2) Bucar, trouvant dispersés sans défiance les partisans de Masinissa, les attaque par surprise, et, coupant de leurs défenseurs une quantité de troupeaux et de gens, rejette Masinissa lui-même, avec quelques hommes, vers le sommet du massif. (3) Puis, comme si déjà la guerre était presque finie, ayant envoyé à Syphax non seulement le butin - troupeaux et prisonniers - mais une partie de ses troupes, trop nombreuses, à son jugement, pour la campagne qu'il restait à faire, (4) avec cinq cents fantassins au plus et deux cents cavaliers, il poursuit Masinissa descendu de sa crête, et l'enferme, en occupant les défilés qui la terminent de part et d'autre, dans une vallée étroite où l'on fait un grand massacre de Maesulii. (5) Masinissa, avec cinquante cavaliers tout au plus, passant par des sinuosités de la montagne inconnues de ceux qui le poursuivaient, se tira de là; (6) cependant Bucar resta sur ses traces, et, l'ayant rejoint dans les plaines qui s'étendent près de Clupea, le cerna si bien qu'excepté quatre cavaliers, il tua tous les autres jusqu'au dernier. Mais, avec les premiers, il laissa encore Masinissa, blessé, lui échapper presque des mains dans le tumulte. Ces fuyards étaient en vue; (7) toute une division de cavalerie, dispersée dans la vaste plaine, certains de ces hommes galopant en oblique pour couper la route aux fuyards, poursuivait cinq ennemis. (8) Un grand cours d'eau les reçut - car sans hésiter, en hommes que pressait une crainte plus grande, ils y lancèrent leurs chevaux; - et, emportés par le courant, ils furent entraînés en biais. 9. Deux d'entre eux, sous les yeux de l'ennemi, furent engloutis par le courant très violent; mais Masinissa lui-même, que l'on crut mort, et, avec lui, les deux cavaliers qui lui restaient, prirent pied dans les buissons de l'autre rive. Là s'arrêta la poursuite de Bucar, qui n'osa pas entrer dans le fleuve, ne croyant plus, d'ailleurs, avoir à poursuivre personne qui en valût la peine. (10) Il s'en retourna donc affirmer, par erreur, au roi que Masinissa avait été englouti; on envoya des courriers porter ce grand sujet de joie à Carthage; et la diffusion dans toute l'Afrique du bruit de la mort de Masinissa y affecta diversement les esprits.

(11) Masinissa, qui, dans une caverne cachée, soignait sa blessure avec des herbes, y vécut quelques jours de ce que volaient ses deux cavaliers. (12) Dès que la cicatrice se fut formée et parut capable de supporter les secousses de la route, il entreprit, avec une grande audace, d'aller reconquérir son royaume; il réunit sur sa route quarante cavaliers tout au plus; mais, étant arrivé chez les Maesulii en proclamant désormais ouvertement qui il était, (13) l'attachement qu'on avait eu pour lui, et surtout la joie inespérée de le voir sain et sauf après l'avoir cru mort, provoquèrent un tel mouvement en sa faveur, qu'en quelques jours six mille fantassins, quatre mille cavaliers vinrent le rejoindre, (14) et que non seulement il se trouva, désormais, en possession du royaume de son père, mais qu'il attaqua les peuples alliés de Carthage et le territoire des Masaesulii, c'est-à-dire le royaume de Syphax. De là, après avoir amené Syphax à la guerre, il alla s'établir entre Cirta et Hippone, sur une chaîne de montagnes satisfaisant à tous les besoins de la guerre.

[29,33] Victoire de Syphax. Masinissa part en exil (début de 204?)

(1) Donc Syphax, jugeant l'affaire trop importante pour la faire mener par des lieutenants, envoie une partie de son armée avec son jeune fils, nommé Vermina, et lui ordonne de faire un mouvement tournant, et, quand l'ennemi sera occupé par lui, Syphax, de l'attaquer de dos. (2) Vermina partit de nuit, car il devait attaquer sans avoir été vu; Syphax, lui, quitta son camp de jour, par un chemin découvert, en homme qui devait combattre en bataille rangée. (3) Le moment venu où l'on jugea que les troupes envoyées pour le mouvement tournant pouvaient avoir atteint leur poste, Syphax lui-même, par une pente douce menant à l'ennemi, confiant dans le nombre de ses troupes et surtout dans l'embuscade préparée, fait gravir à son armée le mont qui lui fait face. (4) Masinissa, confiant surtout dans le terrain, qui allait lui permettre de lutter beaucoup plus favorablement, aligne lui aussi les siens.

La lutte fut terrible et longtemps incertaine, l'avantage du terrain et de la valeur des soldats étant pour Masinissa, celui du nombre - vraiment trop considérable - pour Syphax. (5) Ces troupes nombreuses, divisées en deux corps, l'un pressant Masinissa de front, l'autre déployé dans son dos par un mouvement tournant, donnèrent à Syphax une victoire incontestable; et même aucun refuge ne s'ouvrait à ses ennemis, enfermés de front et de dos. (6) Aussi tous, fantassins et cavaliers, furent-ils massacrés ou pris; seuls deux cents cavaliers environ, que Masinissa avait groupés autour de lui et divisés, par escadrons, en trois corps, reçurent de lui l'ordre de se frayer un passage, après qu'il leur eut indiqué un point où se réunir à la suite de leur fuite en ordre dispersé. (7) Masinissa lui-même, par le chemin qu'il s'était fixé, s'échappa au milieu des javelots ennemis; les deux autres escadrons furent arrêtés: l'un, ayant peur, se rendit à l'ennemi; le plus acharné à résister fut écrasé, criblé de traits. (8) Vermina le serrant de prés, comme à la trace, Masinissa, se jouant de lui par des détours incessants d'une route à l'autre, le dégoûta, le lassa en lui ôtant tout espoir, et le força enfin à abandonner sa poursuite; avec soixante cavaliers, il arriva à la petite Syrte. (9) Là, avec la conscience fière et rare d'avoir plusieurs fois essayé de reconquérir le royaume de ses pères, il passa, entre les Empories carthaginoises et la nation des Garamantes, tout le temps qui s'écoula jusqu'à l'arrivée en Afrique de Caïus Laelius et de la flotte romaine. (10) C'est ce qui me porte à croire que Masinissa vint trouver Scipion, par la suite, avec une troupe de cavaliers plutôt modeste qu'importante: car les troupes nombreuses dont on parle conviennent à qui règne, la petite escorte, à la fortune d'un exilé.

[29,34] Scipion, avec l'aide de Masinissa, remporte une victoire décisive près d'Utique (fin de 204)

(1) Les Carthaginois, ayant perdu une division de cavaliers avec son chef, réunissent d'autres cavaliers par une nouvelle levée et mettent à leur tête Hannon fils d'Hamilcar. (2) Ils mandent à plusieurs reprises Hasdrubal et Syphax par des lettres et des courriers, à la fin même par des ambassadeurs; à Hasdrubal, ils ordonnent de porter secours à sa patrie presque assiégée; quant à Syphax, ils le prient de venir à l'aide de Carthage, de l'Afrique entière.

(3) Scipion campait alors près d'Utique, à mille pas environ de cette ville, ayant transporté là, de la côte, le campement qu'il y avait occupé quelques jours en liaison avec sa flotte. (4) Hannon, ayant reçu une cavalerie qui était loin d'être assez forte non seulement pour harceler l'ennemi, mais même pour défendre les campagnes du pillage, s'occupa avant tout d'augmenter par le racolement le nombre de ses cavaliers. (5) Sans dédaigner ceux des autres nations, il enrôla surtout des Numides: ce sont de loin les meilleurs cavaliers de l'Afrique. (6) Il avait déjà quatre mille cavaliers environ, quand il occupa une ville nommée Salaeca, à quinze mille pas environ du camp romain.

(7) Quand on l'annonça à Scipion: "Des cavaliers cantonnés l'été dans des maisons!" s'écria-t-il, "qu'ils soient encore plus nombreux, pourvu qu'ils gardent un tel chef!" (8) Et pensant qu'il devait d'autant moins rester inactif que ses adversaires menaient l'affaire avec plus d'indolence, il envoie en avant Masinissa avec sa cavalerie, en lui ordonnant de chevaucher devant les portes de Salaeca et d'attirer les ennemis au combat quand toute leur foule se sera répandue hors de la ville, et qu'il trouvera la lutte trop pénible pour pouvoir la soutenir facilement, il n'aura qu'à se replier peu à peu lui-même, Scipion, marchera au combat au moment opportun. (9) Après avoir attendu le temps qui parut nécessaire pour permettre à Masinissa d'attirer l'ennemi, Scipion, le suivant avec la cavalerie romaine, couvert par des hauteurs qui, très à propos, se trouvaient entre l'ennemi et lui aux tournants de la route, s'avança sans être vu.

(10) Masinissa, selon le plan prévu, jouant tantôt l'homme qui inspire l'effroi, tantôt celui qui a peur, ou galopait vers les portes mêmes de la ville, ou, en se retirant, en donnant, par une peur feinte, de la hardiesse aux ennemis, cherchait à les amener à le poursuivre sans précaution. (11) Tous n'étaient pas encore sortis, et leur chef se fatiguait de diverses façons, forçant les uns, lourds de vin et de sommeil, à prendre les armes et à brider leurs chevaux, s'opposant à ce que les autres, dispersés, sans ordre, sans rangs, sans enseignes, ne courussent au dehors par toutes les portes. (12) D'abord, tant qu'ils s'élançaient sans prendre garde à rien, Masinissa les recevait; bientôt, un plus grand nombre d'entre eux, passant la porte ensemble en groupe serré, avaient rendu la lutte égale; à la fin, toute la cavalerie étant engagée, Masinissa ne put soutenir plus longtemps l'attaque. (13) Ce n'est pas cependant en fuyant éperdument, mais en reculant peu à peu qu'il recevait les charges de l'ennemi, jusqu'au moment où il l'attira vers les hauteurs qui cachaient la cavalerie romaine. (14) Ces cavaliers, sortant de là avec des forces intactes, des chevaux frais, enveloppèrent Hannon et ses Africains, fatigués de leur combat et de leur poursuite; et Masinissa, tournant brusquement ses chevaux, revint à la lutte. (15) Mille ennemis environ - l'avant-garde de la colonne - pour lesquels la retraite se trouva difficile, furent, avec le général Hannon lui-même, coupés des autres et massacrés; (16) les autres, effrayés surtout par la mort de leur chef, fuyant en désordre, les vainqueurs les poursuivirent l'espace de trente mille pas, et les prirent ou les massacrèrent au nombre d'environ deux mille (sans compter les premiers). (17) Parmi eux, il fut reconnu qu'il n'y avait pas moins de deux cents chevaliers carthaginois, dont certains étaient notables par leur fortune et par leur naissance.

[29,35] Scipion assiège vainement Utique pendant quarante jours. L'armée se retire pour l'hiver (fin de l'automne 204)

(1) Par hasard, le jour même de ce combat, les navires qui avaient transporté le butin en Sicile revinrent avec un chargement de vivres, comme s'ils avaient présagé qu'ils venaient rechercher un second butin.

(2) Que deux généraux carthaginois portant le même nom aient été tués dans deux combats équestres, tous les historiens ne le rapportent pas, de crainte, je crois, de se tromper en racontant deux fois la même chose; Coelius et Valerius disent même que le seul Hannon dont ils parlent fut pris.

(3) Scipion accorda aux chefs et aux cavaliers, selon leur mérite, et avant tous à Masinissa, des récompenses remarquables; (4) puis, laissant à Salaeca une garnison solide, il part avec le reste de l'armée, non seulement pillant la campagne partout où il passe, mais prenant même certaines villes et certains bourgs, (5) et répandant au loin la terreur de la guerre; et six jours après son départ, traînant une quantité d'hommes, de troupeaux et de butin de toute sorte, il revient à son camp, et renvoie ses navires, chargés à nouveau des dépouilles de l'ennemi.

(6) Alors, abandonnant les petites expéditions et les pillages, il applique toutes ses forces à l'attaque d'Utique, dans l'intention, s'il prenait cette ville, d'en faire sa base pour poursuivre ses autres entreprises. (7) En même temps les équipages, partant de la flotte du côté où la ville est baignée par la mer, et l'armée de terre, du côté d'une hauteur qui domine presque les remparts eux-mêmes, s'approchent de la ville.( 8) Des machines de jet et de siège, Scipion en avait apporté avec lui et reçu de Sicile avec ses approvisionnements, et il en faisait faire de nouvelles dans un arsenal, où il avait enfermé à dessein beaucoup d'ouvriers propres à de tels travaux. (9) Les habitants d'Utique, complètement bloqués par une telle masse de forces, mettaient tout leur espoir dans le peuple carthaginois, les Carthaginois dans Hasdrubal, à condition qu'il décidât Syphax à marcher. Mais on apportait plus de lenteur que ne le désiraient ceux qui avaient besoin de secours à mettre tout en branle.

(10) Hasdrubal, quoique ayant obtenu par un racolement très rigoureux environ trente mille fantassins et trois mille cavaliers, n'osa pas, avant l'arrivée de Syphax, approcher son camp de l'ennemi. (11) Syphax, avec cinquante mille fantassins et dix mille cavaliers, arrive, et, éloignant aussitôt son camp de Carthage, s'établit non loin d'Utique et des retranchements romains. (12) L'arrivée de ces troupes eut au moins pour effet que Scipion, après avoir assiégé Utique pendant près de quarante jours, en essayant en vain de tous les moyens pour la prendre, se retira, renonçant à son entreprise. (13) Et - l'hiver approchant déjà - il fortifie des quartiers d'hiver sur un promontoire qui, tenant à la terre par une crête étroite, s'avance assez loin dans la mer. (14) Le même retranchement y enferme également le campement de la flotte. Les légions campent sur la crête au milieu de l'isthme; le côté qui regarde le nord est occupé par les vaisseaux tirés à sec et les équipages, la vallée, exposée au midi, qui descend vers la côte opposée, par la cavalerie. (15) Voilà ce qu'on fit en Afrique jusqu'à la fin de l'automne.

[29,36] Activité des consuls en Italie (courant de 204)

(1) Outre le blé rassemblé de tous côtés grâce au pillage des campagnes environnantes, outre les vivres apportés de Sicile et d'Italie, le propréteur Cneius Octavius apporta de Sardaigne, de la part du préteur Tiberius Claudius, qui avait cette province, une grande quantité de froment. (2) Non seulement les greniers déjà faits se trouvèrent remplis, mais on en construisit de nouveaux. L'armée manquait de vêtements; on chargea Octavius de voir avec le préteur ce qu'on pouvait en réunir et en envoyer de cette province. Cette affaire aussi fut traitée activement: (3) en peu de temps, on envoya douze cents toges et douze mille tuniques.

(4) Pendant l'été où l'on agit ainsi en Afrique, le consul Publius Sempronius, qui avait pour province le Bruttium, rencontra Hannibal, sur le territoire de Crotone, en pleine marche, dans un combat livré à l'improviste. (5) Ce furent deux colonnes plutôt que deux fronts de bataille qui se heurtèrent; les Romains furent repoussés, et dans cette affaire, rencontre désordonnée plutôt que combat, il tomba environ douze cents hommes de l'armée du consul. (6) Elle rentra précipitamment dans son camp, que, cependant, les ennemis n'osèrent attaquer. Mais le consul, partant dans le silence de la nuit suivante, après avoir fait dire au proconsul Publius Licinius d'amener ses légions, joignit ses troupes aux siennes. Ce furent ainsi deux généraux, deux armées qui revinrent contre Hannibal; (7) et l'on ne mit aucun retard à combattre, les forces doublées du consul, la victoire récente du Carthaginois remplissant d'ardeur l'un et l'autre. (8) Sempronius conduisit ses légions en première ligne, et plaça en réserve celles de Publius Licinius. Le consul, au début de la lutte, voua un temple à la Fortune Primigénie, pour le cas où, ce jour-là, il battrait l'ennemi; et son voeu se réalisa. (9) On battit et l'on mit en fuite les Carthaginois, on leur tua plus de quatre mille hommes; on en prit vivants un peu moins de trois cents, avec quarante chevaux et onze drapeaux. Abattu par cette défaite, Hannibal ramena son armée à Crotone.

(10) En même temps, le consul Marcus Cornelius, de l'autre côté de l'Italie, contenait, moins par ses armes que par la terreur qu'inspiraient ses jugements, l'Étrurie, qui se tournait presque tout entière du côté de Magon, et de l'espoir d'une révolution amenée par lui. (11) Il fit ces enquêtes, conformément à un sénatus-consulte, sans la moindre complaisance; et beaucoup de nobles Étrusques, qui étaient allés eux-mêmes ou avaient envoyé parler à Magon de la défection de leurs peuples, d'abord furent condamnés en personne; (12) puis, ayant conscience de leur faute et s'exilant d'eux-mêmes, ces nobles furent condamnés par contumace, et, ayant mis leur corps à l'abri, offrirent seulement leurs biens, qu'on pouvait confisquer, comme gages au châtiment.

[29,37] Fin de l'exercice des censeurs. Rivalité de Marcus Livius et de Claudius Néron

(1) Tandis que les consuls agissaient ainsi dans des directions opposées, à Rome les censeurs Marcus Livius et Caius Claudius lurent la liste des sénateurs. Ils choisirent pour la première place Quintus Fabius Maximus, prince du sénat pour la seconde fois; ils notèrent d'infamie sept sénateurs, dont aucun, toutefois, ne s'était assis sur un siège curule. (2) Ils inspectèrent avec une clairvoyance et une conscience très grandes les bâtiments réparés; ils adjugèrent la construction d'une rue allant du Marché aux boeufs au Temple de Vénus, en faisant le tour des loges du cirque, et celle d'un temple de la Grande Mère sur le Palatin. (3) Ils décidèrent aussi de tirer un nouveau revenu pour l'État du cours du sel. Le sel coûtait un sextant à Rome comme dans l'Italie entière. Ils en affermèrent la vente, à Rome, au même prix, mais à un prix plus élevé dans les marchés et les lieux de réunion des paysans, ce prix variant d'ailleurs suivant l'endroit. (4) On croyait fermement que cette augmentation de prix avait été inventée par l'un des censeurs, irrité contre le peuple parce qu'il avait (disait-il) porté jadis contre lui un jugement injuste; on croyait qu'elle pesait surtout sur les tribus dont le vote l'avait fait condamner. D'où le surnom de Salinator (saulnier) donné à Livius.

(5) Le "lustre" fut accompli plus tard que d'habitude, parce que les censeurs envoyèrent demander dans les provinces le nombre de citoyens romains qu'il y avait dans chaque armée. (6) On recensa, ceux-ci compris, deux cent quatorze mille personnes. Le lustre fut accompli par Caius Claudius Néron. (7) Ensuite les censeurs reçurent - ce qu'on n'avait jamais fait avant - le recensement des douze colonies, apporté par les censeurs de ces colonies mêmes, afin qu'une trace durable de leurs moyens, d'après le nombre de leurs soldats et leur fortune, restât dans les registres publics. (8) Puis on commença le recensement des chevaliers; or il se trouvait par hasard que les deux censeurs avaient un cheval de l'État. Quand on arriva à la tribu Pollia, dans laquelle était inscrit Marcus Livius, comme le héraut hésitait à citer le censeur lui-même: (9) "Cite, lui dit Néron, Marcus Livius!" Et soit par un reste de vieux dissentiment, soit qu'il fût plein d'une vantardise de sévérité peu opportune, Néron ordonna à Marcus Livius, puisqu'il avait été condamné par un jugement du peuple, de vendre son cheval. (10) De même Marcus Livius, quand on en vint à la tribu de l'Arno et au nom de son collègue, ordonna à Caius Claudius (Néron) de vendre son cheval, pour deux raisons: d'abord, pour avoir porté un faux témoignage contre lui, puis, pour ne pas s'être réconcilié avec lui de bonne foi. (11) Tout aussi scandaleuse fut la lutte que ces censeurs se livrèrent pour flétrir, chacun, la réputation de l'autre, au détriment de sa propre réputation, à l'issue de leur censure. (12) Caius Claudius, après avoir juré qu'il avait agi selon les lois et être monté au trésor, donna, parmi les noms des hommes qu'il laissait soumis à la capitation, celui de son collègue. (13) Ensuite Marcus Livius vint au trésor, et, excepté la tribu Maecia, qui ne l'avait ni condamné, ni, une fois condamné, nommé consul ou censeur, il laissa tout le peuple romain - trente-quatre tribus! - soumis à la capitation, (14) parce que, dit-il, elles l'avaient à la fois condamné innocent, et, après l'avoir condamné, nommé consul et censeur, et qu'ainsi elles ne pouvaient nier qu'elles avaient été en faute ou une fois, dans leur jugement, ou deux fois, dans leurs élections. (15) Au milieu de ces trente-quatre tribus, ajouta-t-il, Caius Claudius, lui aussi, serait soumis à la capitation: mais s'il avait, lui, Marcus Livius, un exemple d'un même homme deux fois soumis à la capitation, il aurait encore laissé Caius Claudius soumis nommément à cet impôt déshonorant. (16) Fâcheuse rivalité de flétrissures entre censeurs; mais blâme de l'inconstance du peuple vraiment digne d'un censeur, et de la gravité de ces temps-là!

(17) Les censeurs étant impopulaires, Cneius Baebius, tribun de la plèbe, voyant là une occasion de grandir à leurs dépens, les cita l'un et l'autre devant le peuple. Mais le sénat, d'accord, écarta cette affaire, pour éviter que la censure ne fût, par la suite, exposée au vent des jugements populaires.

[29,38] Élections à Rome (pour l'année 203)

(1) Pendant le même été, dans le Bruttium, Clampetia fut enlevée de force par le consul; Consentia, Pandosia et d'autres cités peu connues se soumirent volontairement. (2) Comme l'époque des élections approchait déjà, on décida de mander de préférence à Rome Cornelius, qui était en Étrurie, où il n'y avait pas de guerre. (3) Il proclama consuls Cneius Servilius Caepio et Caius Servilius Geminus. (4) Puis on élut les préteurs. On proclama élus Publius Cornélius Lentulus, Publius Quintilius Varus, Publius Aelius Paetus, et Publius Villius Tappulus, ces deux derniers étant nommés préteurs alors qu'ils étaient édiles de la plèbe. (5) Le consul, les élections achevées, retourne à son armée d'Étrurie.

(6) Quelques prêtres moururent cette année-là et furent remplacés: Tiberius Veturius Philo fut nommé et consacré flamine de Mars à la place de Marcus Aemilius Regillus, mort l'année précédente; (7) à la place de Marcus Pomponius Matho, augure et décemvir, on nomma comme décemvir Marcus Aurelius Cotta, comme augure Tiberius Sempronius Gracchus, un tout jeune homme, chose très rare alors dans l'attribution des sacerdoces.

(8) Cette année-là, des quadriges dorés furent placés au Capitole par les édiles curules Caius Livius et Marcus Servilius Geminus. On recommença deux jours des Jeux Romains; deux jours des Jeux Plébéiens furent aussi recommencés par les édiles Publius Aelius et Publius Villius; et l'on offrit un festin à Jupiter, à cause des jeux.

FIN DU LIVRE XXIX DE TITE-LIVE

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