Livre XXVIII : Les événements des années 207 à 205

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Livre XXVIII : Les événements des années 207 à 205

Message par Belain le Sam 15 Avr 2017, 18:37

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Plan

       1ère partie: [28,1 à 8] Campagnes d'Espagne et de Grèce (207)
       2ème partie: [28,9 à 16] Situation en Italie. Fin de la guerre d'Espagne (206)
       3ème partie: [28,17 à 37] Activité diplomatique et militaire de Scipion en Espagne et en Afrique (206-205)
       4ème partie: [28,38 à 46] Situation en Italie (205)


Crédits

   Tite-Live. Histoire romaine. Tome sixième. Traduction nouvelle de Eugène Lasserre, Paris, 1949. La traduction de E. Lasserre a parfois été très légèrement modifiée. Quant aux intertitres, ils ont été repris à A. Flobert, Tite-Live. La Seconde Guerre Punique. II. Histoire romaine. Livres XXVI à XXX, Paris, 1994 (Garnier- Flammarion - GF 940).

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1ère partie: [28,1 à 8] Campagnes d'Espagne et de Grèce (207)


[28,1] Situation en Espagne (automne)

       (1) Alors que le passage d'Hasdrubal en Italie, faisant peser sur ce pays une partie de la guerre, semblait avoir d'autant soulagé les Espagnes, on vit soudain renaître là une guerre égale à la première. (2) Les Espagnes, à ce moment, étaient occupées par les Romains et les Carthaginois de la façon suivante: Hasdrubal, fils de Gisgon, s'était retiré jusqu'à la côte la plus reculée de l'Océan et à Gadès; (3) le rivage de notre mer et presque toute l'Espagne, du côté tourné vers l'Orient, étaient sous les ordres de Scipion et de Rome. (4) Un nouveau général, Hannon - venu d'Afrique, à la place d'Hasdrubal descendant de Barca, avec une nouvelle armée, et uni à Magon - ayant dans la Celtibérie, qui se trouve au centre, entre les deux mers, armé rapidement un grand nombre d'hommes, (5) Scipion envoya contre lui Marcus Silanus avec dix mille hommes au plus, et cinq cents cavaliers.

       (6) Silanus, grâce à des étapes aussi longues que possible, quoique gêné par le mauvais état des chemins et par des gorges au milieu de bois épais, comme il arrive le plus souvent en Espagne, devança non seulement les messagers, mais le bruit même de son arrivée, et, guidé par des déserteurs de cette même région, de Celtibérie, parvint à l'ennemi. (7) On apprit aussi de ces guides, alors que l'on était à dix milles environ de l'ennemi, qu'il y avait deux camps près de la route qu'on suivait: à gauche celui des Celtibères, troupe récente de plus de neuf mille hommes, à droite celui des Carthaginois. (8) Ce dernier, des postes, des sentinelles, tout un service de garde régulier le rendaient sûr et solide; l'autre était indiscipliné et négligé, comme il est naturel avec des barbares, des recrues, des gens qui ont moins de craintes à la pensée qu'ils sont sur leur terre. (9) Pensant que c'était le premier à attaquer, Silanus ordonne à ses troupes d'appuyer le plus possible à gauche, de peur d'être aperçu par quelque poste carthaginois; et lui-même, après avoir envoyé des éclaireurs, se dirige rapidement vers l'ennemi.

[28,2] Silanus bat et met en fuite l'armée de Magon

       (1) Il était à trois milles environ des ennemis, qu'aucun d'eux ne s'en était encore aperçu. Le pays était difficile, occupé par des collines couvertes de broussailles; (2) là, dans une vallée profonde, et, pour cela, cachée aux regards, il ordonne à ses soldats de faire halte et de manger. Cependant les éclaireurs revinrent, confirmant les dires des déserteurs. (3) Alors, ayant entassé sur place leurs bagages, les Romains prennent les armes, et, en formation régulière, marchent au combat. Ils étaient à mille pas quand l'ennemi les aperçut, et commença à s'agiter; de son côté Magon, au galop, arrive de son camp au premier cri, au premier tumulte.

       (4) Il y avait dans les troupes celtibères quatre mille hommes armés de boucliers longs et deux cents cavaliers; cette légion régulière - force de cette armée - Magon la met en première ligne; les autres soldats, l'infanterie légère, il les place en réserve. (5) Comme il les faisait, ainsi rangés, sortir du camp, à peine avaient-ils franchi le retranchement que les Romains lancèrent sur eux leurs javelots; (6) les Espagnols se baissent devant les javelots envoyés par l'ennemi, puis se lèvent pour envoyer les leurs; les Romains les ayant reçus, comme d'habitude, en se serrant, sur leurs boucliers rapprochés, on engagea le combat pied à pied, et l'on commença à se battre à l'épée. (7) Mais les difficultés du terrain rendaient inutile l'agilité des Celtibères, accoutumés, dans la bataille, à courir tantôt sur un point, tantôt sur un autre, et n'était nullement défavorable aux Romains, habitués au combat de pied ferme, (8) si ce n'est que l'étroitesse des passages, et les buissons qui y poussaient, rompaient les rangs, et forçaient de combattre un à un ou deux à deux, comme entre adversaires appariés. (9) Les difficultés qui empêchaient l'ennemi de fuir l'offraient, comme enchaîné, au carnage; (10) et déjà, presque tous les Celtibères armés de boucliers longs ayant été tués, les troupes légères, et les Carthaginois qui, de l'autre camp, étaient venus à leurs secours, repoussés, étaient massacrés. (11) Deux mille fantassins au plus, et toute la cavalerie - celle-ci alors que le combat était à peine engagé - s'enfuirent avec Magon; Hannon, l'autre général, fut pris vivant avec les troupes arrivées les dernières, quand la bataille était déjà perdue; (12) Magon, que, dans sa fuite, presque toute la cavalerie et les vétérans de l'infanterie avaient suivis, arriva neuf jours après dans la province de Gadès, auprès d'Hasdrubal; les Celtibères, soldats novices, après s'être dispersés dans les forêts les plus proches, se réfugièrent ensuite chacun chez eux. (13) Cette victoire si opportune avait étouffé moins une guerre déjà formée que les éléments de la guerre qui aurait eu lieu, si l'on avait laissé les Carthaginois, après avoir soulevé la nation celtibère, appeler aux armes d'autres peuples encore. (14) Aussi, après avoir félicité de grand coeur Silanus, Scipion, trouvant là un espoir de terminer la guerre, à condition de ne pas l'écarter lui-même par ses hésitations, marche vers les restes de la guerre, vers l'extrémité de l'Espagne, contre Hasdrubal. (15) Le Carthaginois, qui se trouvait alors avoir son camp dans la Bétique pour maintenir ses alliés dans la fidélité, part brusquement et emmène ses troupes, en fuite plutôt qu'en marche, jusqu'au fond de l'Espagne, à l'Océan et à Gadès. (16) Mais pensant que tant qu'il tiendra son armée rassemblée, il sera pour les Romains un objectif de guerre, sans attendre de passer le détroit de Gadès, il la répartit toute, çà et là, dans des villes, pour que leurs murs en même temps la protègent et soient protégés par ses armes.

[28,3] Prise d'Orongis (fin de l'été 207)

       (1) Quand Scipion s'aperçoit que l'objet de la guerre s'est ainsi dispersé, et qu'aller assiéger des villes l'une après l'autre, c'est une opération plus longue que difficile, il rebrousse chemin. (2) Cependant, pour ne pas abandonner cette région aux ennemis, il envoie son frère Lucius Scipion, avec dix mille fantassins et mille cavaliers, attaquer la ville la plus riche de ces contrées - les barbares l'appellent Orongis. (3) Elle se trouve dans le pays des Maesessi, [peuple espagnol], territoire fertile; ses habitants retirent en outre du sol de l'argent. Elle avait servi de citadelle à Hasdrubal pour faire des expéditions sur les confins des peuples de l'intérieur. (4) L. Scipion, ayant établi son camp près de la ville, sans l'investir encore d'un retranchement, envoya vers ses portes des émissaires pour sonder les sentiments des habitants, en leur parlant de près, et leur conseiller d'éprouver l'amitié plutôt que la force des Romains. (8) N'obtenant aucune réponse pacifique, il divisa, après avoir entouré la ville d'un fossé et d'une double palissade, son armée en trois parties, de sorte que l'une attaquât toujours la ville pendant que deux se reposaient. (6) Quand la première division entreprit l'attaque, la lutte fut affreuse et incertaine: il n'était facile ni d'arriver au pied des remparts, ni d'y apporter des échelles, à cause des traits qui tombaient; (7) même ceux qui avaient dressé des échelles contre le mur, les uns étaient renversés avec des fourches faites pour cela, les autres voyaient s'abattre sur eux des grappins de fer, qui les mettaient en danger d'être soulevés et tirés à l'intérieur des murs. (8) Alors, L. Scipion, remarquant que le trop petit nombre des siens rendait la lutte égale, et que même l'ennemi avait l'avantage parce qu'il se battait du haut de ses murs, attaqua avec deux divisions à la fois, après avoir retiré la première. (9) Cela inspira tant d'épouvante aux assiégés, déjà fatigués par le combat avec les premiers assaillants, que les gens de la ville, s'enfuyant soudain, abandonnèrent les remparts, et que la garnison punique, craignant qu'une trahison n'eût déjà livré la place, abandonna ses divers postes pour se rassembler. (10) Puis la crainte saisit les assiégés que, si l'ennemi entrait dans la ville, il ne massacrât, sans distinction de Carthaginois ou d'Espagnols, tous ceux qu'il rencontrerait çà et là; (11) aussi, par une porte brusquement ouverte, ils se jetèrent en grand nombre hors de la place, tenant devant eux leurs boucliers pour éviter que, de loin, on ne leur lançât des traits, et montrant avec insistance leur main droite nue, pour qu'on vît bien qu'ils avaient jeté leurs épées. (12) Le vit-on mal de loin, ou soupçonna-t-on là une ruse, ce point n'est pas éclairci; on chargea ces déserteurs, on les massacra comme une troupe ennemie; et par la porte par où ils étaient sortis, les enseignes, comme pour une attaque, pénétrèrent dans la ville. (13) Sur d'autres points, les haches et les dolabres coupaient et brisaient les portes, et chaque cavalier, sitôt entré, allait au galop - suivant l'ordre reçu - occuper le forum. (14) On avait ajouté aux cavaliers un corps de triaires; les légionnaires se répandent dans le reste de la ville. Ils s'abstinrent de piller, et de tuer les personnes qu'ils rencontraient, sauf celles qui résistaient les armes à la main. (15) Tous les Carthaginois furent emprisonnés, et aussi trois cents habitants environ, qui avaient fermé les portes; aux autres, on confia l'administration de leur ville, on rendit leurs biens.(16) Il tomba à l'attaque de cette place environ deux mille ennemis, et quatre-vingt-dix Romains au plus.

[28,4] La flotte romaine ravage le littoral africain (courant de l'été 207)

       (1) Agréable fut la prise de cette ville à ceux qui l'emportèrent comme au général en chef et au reste de l'armée; brillante aussi fut l'arrivée des vainqueurs, à cause de la foule de prisonniers qu'ils poussaient devant eux. (2) Ayant comblé son frère d'éloges en égalant - honneur le plus grand qu'il pût lui accorder en paroles - à la prise de Carthagène, accomplie par lui, la prise d'Orongis accomplie par son frère, (3) Scipion, comme l'approche de l'hiver ne rendait possible ni tentative sur Gadès, ni poursuite de l'armée d'Hasdrubal dispersée çà et là dans la province, ramena toutes ses troupes dans l'Espagne citérieure; (4) puis, après avoir réparti ses légions dans leurs cantonnements d'hiver et envoyé à Rome son frère, Lucius Scipion, avec le général ennemi Hannon et les autres prisonniers nobles, il se retira lui-même à Tarragone.

       (5) La même année, la flotte romaine commandée par le proconsul Marcus Valerius Laevinus, étant passée de Sicile en Afrique, dévasta sur une large étendue les territoires d'Utique et de Carthage. Aux frontières de Carthage, autour des murs mêmes d'Utique, on enleva du butin. (6) Comme les Romains regagnaient la Sicile, la flotte punique - elle comptait soixante-dix vaisseaux de guerre - se présenta. On lui prit dix-sept navires, on en coula quatre; on dispersa et mit en fuite le reste de la flotte. (7) Vainqueur sur terre et sur mer, le Romain, avec un important butin de toute sorte, regagne Lilybée. Par la mer désormais sûre, les navires ennemis ayant été chassés, de grands convois de blé furent amenés à Rome.

[28,5] Événements de Grèce (207)

       (1) Au début de la campagne d'été où se passèrent ces événements, le proconsul. Publius Sulpicius et le roi Attale, ayant hiverné (comme on l'a dit) à Égine, passèrent à Lemnos avec leurs flottes réunies - vingt-cinq quinquérèmes romaines et trente-cinq royales. (2) Philippe, lui, pour être prêt - qu'il dût aller à l'ennemi par terre ou par mer - à tous les efforts, descendit vers la mer, à Démétriade; il fixa à son armée une date pour se rassembler à Larissa. (3) De tous côtés, au bruit de la venue du roi, des délégations de ses alliés affluèrent à Démétriade. (4) En effet, les Étoliens avaient repris courage grâce à l'alliance de Rome, et surtout après l'arrivée d'Attale, et ils pillaient les peuples voisins; (5) non seulement les Acarnaniens, les Béotiens et les habitants de l'Eubée éprouvaient de grandes craintes, mais aussi les Achéens, qu'effrayait, outre la guerre avec les Étoliens, Machanidas, tyran de Lacédémone, avec son camp établi non loin de la frontière Argienne. (6) Tous ces députés, exposant chacun quels dangers, sur terre et sur mer, s'annonçaient ainsi pour sa ville, demandaient du secours au roi. (7) Son royaume même, d'après les nouvelles, n'était pas tranquille: Scerdilaedus et Pleuratus s'étaient soulevés, et, parmi les Thraces, les Maedi, en particulier, étaient prêts, si quelque guerre lointaine retenait le roi, à faire des incursions sur les confins de la Macédoine. (8) En tout cas, les Béotiens et les peuples de l'intérieur de la Grèce annonçaient que le défilé des Thermopyles, où une gorge resserrée rétrécit le chemin, avait été coupé par les Étoliens d'un fossé et d'un retranchement, pour ne pas livrer passage à Philippe allant protéger les villes de ses alliés.

       (9) Même un général sans énergie aurait pu être poussé à l'action en voyant tant de soulèvements s'étendre autour de lui. Philippe renvoie les ambassades en leur promettant, dans la mesure où les circonstances et la situation le permettraient, de porter secours à tous; (10) pour le moment - c'était le plus urgent - il envoie des troupes à Peparethus, à la ville d'où on lui annonçait qu'Attale, venu de Lemnos avec sa flotte, avait dévasté tout le territoire alentour. (11) Il envoie Polyphantas avec un petit détachement en Béotie, et aussi un certain Ménippe - un de ses généraux - avec mille peltastes (la pelta ne diffère guère de la cetra) à Chalcis; (12) on ajouta à ceux-ci cinq cents Agriani, pour pouvoir défendre toutes les parties de l'île. Le roi lui-même partit pour Scotusa, où il fit passer aussi, de Larissa, les troupes macédoniennes. (13) Là, on lui annonça qu'une assemblée des Étoliens était convoquée à Héraclée, et que le roi Attale y viendrait délibérer sur l'ensemble des opérations. (14) Pour troubler cette réunion par son arrivée soudaine, il conduit son armée à grandes étapes vers Héraclée. (15) L'assemblée était déjà dispersée quand il y arriva; il dévaste cependant les moissons, qui étaient déjà presque mûres, surtout dans le golfe des Aeniani, puis ramène ses troupes à Scotusa. Laissant là toute l'armée, il se retire avec la garde royale à Démétriade. (16) Puis, pour pouvoir accourir à tout mouvement de l'ennemi, il envoie en Phocide, en Eubée et à Peparethus choisir des sommets, d'où des feux allumés soient visibles; (17) il établit lui-même sur le Tisaeus - montagne dont la cime s'élève très haut - un observatoire, afin de recevoir en un moment un signal, grâce aux feux qui s'élèveraient au loin, quand les ennemis entreprendraient quelque opération.

       (18) Le général en chef romain et le roi Attale firent passer leurs forces de Peparethus à Nicée; de là ils envoient leur flotte en Eubée prés de la ville d'Oreus: pour qui gagne, du golfe de Démétriade, Chalcis et l'Euripe, c'est, sur la gauche, la première des villes de l'Eubée. (19) Il fut convenu entre Attale et Sulpicius que les Romains l'attaqueraient par la mer, les gens du roi par la terre.

[28,6] Prise d'Oréos. Les Romains renoncent à attaquer Chalcis

       (1) Quatre jours après que la flotte eut abordé, ils assaillirent la ville: ce délai avait été employé à des conciliabules secrets avec Plator, mis par Philippe à la tête de la ville. (2) La place a deux citadelles, l'une dominant la mer; l'autre est au milieu de l'agglomération. De là, par un tunnel, un chemin mène à la mer; du côté de la mer, une tour à cinq étages, défense exceptionnelle, le barrait. (3) C'est là que s'engagea d'abord une lutte terrible, la tour étant pourvue de projectiles de toute sorte, et des machines de jet et de siège ayant été débarquées des vaisseaux pour l'attaquer. (4) Comme ce combat avait attiré l'attention et les regards de tous, par la porte de la citadelle située au bord de la mer Plator fit entrer les Romains, et en un moment cette citadelle fut prise. Les habitants chassés de là se dirigèrent vers le milieu de la ville, du côté de l'autre citadelle; (5à il y avait encore là des hommes postés pour leur en fermer les portes. Laissés ainsi à l'extérieur, les habitants sont massacrés ou pris sur la voie publique. (6) La garnison macédonienne, groupée au pied du mur de la citadelle, résista, sans prendre la fuite en désordre, sans engager non plus un combat très acharné. (7) Plator, avec la permission de Sulpicius, fit monter ces troupes sur des bateaux et les débarqua à Demetrium de Phthiotide; lui-même se retira auprès d'Attale.

       (8) Sulpicius, emporté par le succès si facile d'Oréos, part tout droit de là pour Chalcis avec sa flotte victorieuse; mais l'événement n'y répondit pas du tout à ses espoirs. (9) Après s'être étendue largement des deux côtés, la mer, resserrée à cet endroit en un défilé, peut offrir d'abord à qui la regarde l'aspect d'un port double, tourné vers deux entrées; mais il serait difficile de trouver un mouillage plus dangereux pour une flotte; (10) car les vents, venant des montagnes très élevées des deux terres qui le bordent, s'abattent en tempêtes soudaines, et par lui-même, le détroit de l'Euripe ne voit pas sept fois par jour, comme on le raconte, monter et descendre la marée; mais, au hasard, la mer, à la façon d'un vent tournant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, s'y précipite, comme un torrent roulant du haut d'une montagne escarpée. Ainsi ni jour, ni nuit elle ne laisse de repos aux navires. (11) Ce mouillage si dangereux reçut la flotte; quant à la ville, d'un côté fermée par la mer, de l'autre, du côté de la terre, remarquablement fortifiée et fermement défendue par une forte garnison, et surtout par la loyauté des chefs militaires et des notables, qui avait été flottante et trompeuse à Oréos, elle était solide et inexpugnable. (12) Étant donnée la témérité de l'entreprise, le Romain agit du moins prudemment en ceci, qu'ayant vu ses difficultés, il l'abandonna rapidement pour ne pas y perdre son temps, et fit passer de là sa flotte à Cynus de Locride - c'est le marché de la ville des Opuntii, qui est située à mille pas de la mer.

[28,7] Vains efforts de Philippe pour contrôler la situation en Grèce

       (1) Quant à Philippe, les signaux de feu d'Oréos l'avaient bien averti, mais, par la perfidie de Plator, ils avaient été émis trop tard de l'observatoire; d'autre part, l'infériorité de ses forces maritimes ne rendait pas facile à sa flotte l'accès de l'île; ainsi les retards firent abandonner l'affaire. (2) Pour Chalcis, au contraire, au premier signal, il marcha sans hésiter à son secours; car quoique Chalcis soit, elle aussi, une ville de la même île, elle est séparée par un bras de mer si étroit du continent, qu'un pont l'y rattache, et que l'accès en est plus facile par terre que par mer. (3) Donc Philippe, parti de Démétriade pour Scotusa, et de cette ville à la troisième veille, après avoir chassé les troupes, et dispersé les Étoliens établis dans le défilé des Thermopyles, refoulant ses ennemis sur Héraclée, gagna lui-même en un seul jour Elatia de Phocide, à plus de soixante milles de là. (4) À peu près le même jour, le roi Attale pillait la ville des Opuntii, qu'on avait prise: Sulpicius avait abandonné au roi ce butin, parce qu'Oréos, quelques jours avant, avait été pillé par les soldats romains, à l'exclusion de ceux du roi. (5) La flotte romaine s'était retirée à Oréos, et Attale, ignorant l'arrivée de Philippe, passait son temps à tirer de l'argent des notables; (6) l'arrivée de Philippe fut si imprévue que si certains Crétois, qui, par hasard, étaient allés assez loin de la ville faire du fourrage, n'avaient aperçu de loin l'armée ennemie, Attale aurait pu être surpris. (7) Sans armes, dans le désordre, il gagne en une fuite éperdue la mer et ses vaisseaux; tandis qu'on s'efforce de les éloigner du rivage, Philippe survient, et, même de la terre, inspire l'effroi aux marins. (8) De là, il revint à Oponte, accusant dieux et hommes de lui avoir fait perdre l'occasion d'une affaire si importante, qu'on lui avait ravie presque à ses yeux. (9) La même colère lui fit blâmer aussi les Opuntii, car, au lieu de faire traîner le siège jusqu'à son arrivée - comme ils le pouvaient, d'après lui - sitôt vu l'ennemi, ils en étaient presque venus à une capitulation volontaire.

       Après avoir réglé les affaires de la région d'Oponte, Philippe partit pour Toronè. (10) Attale, lui, partit d'abord pour Oréos; puis, au bruit que Prusias, roi de Bithynie, avait envahi son royaume, laissant ses opérations contre les Romains et la guerre d'Étolie, il passa en Asie. (11) Sulpicius aussi retira sa flotte, à Égine, d'où il était parti au début du printemps. Sans avoir à lutter beaucoup plus qu'Attale pour prendre Oponte, Philippe prit Toronè. (12) Cette ville avait pour habitants des réfugiés de Thèbes en Phthiotide: leur patrie prise par Philippe, ils étaient venus se mettre sous la protection des Étoliens, qui leur avaient donné comme séjour cette ville dévastée et dépeuplée par la première guerre du même Philippe. (13) Puis de Toronè, prise à nouveau, comme on l'a dit plus haut, il partit, et prit Tithronion et Drumias, petites places peu connues de la Doride.

       De là il vint à Elatia, où on avait dit aux ambassadeurs de Ptolémée et des Rhodiens de l'attendre. (14) Comme on y parlait de terminer la guerre étolienne, - ces ambassadeurs venaient d'assister à Héraclée à l'assemblée des Romains et des Étoliens - on apporte la nouvelle que Machanidas, tandis que les Éléens préparent la solennité des Jeux Olympiques, a décidé de les attaquer. (15) Pensant que cette affaire devait passer avant les autres, Philippe, ayant renvoyé les ambassadeurs avec cette réponse favorable "qu'il n'avait pas été cause de cette guerre, et ne retarderait pas la paix, pourvu qu'il fût permis de la faire à des conditions équitables et honorables", (16) partit avec une colonne légère, descendit à travers la Béotie à Mégare, puis à Corinthe, d'où, après avoir pris des vivres, il gagne Phlionte et Phénée. (17) Il était déjà arrivé à Heraea, quand il entend dire que Machanidas, effrayé par la nouvelle de sa venue, s'est réfugié à Lacédémone; il se rend à Aegium à l'assemblée des Achéens, pensant en même temps trouver là la flotte punique qu'il avait demandée pour avoir aussi quelque force sur mer. (18) Quelques jours avant, les Carthaginois étaient passés aux îles d'Oxeae; de là ils avaient gagné les ports des Acarnaniens, en apprenant qu'Attale et les Romains étaient partis d'Oréos, de peur qu'on ne marchât contre eux et qu'on ne les surprît dans le détroit de Rhium - c'est l'embouchure du golfe de Corinthe.

[28,8] Philippe à l'assemblée des Achéens

       (1) Philippe était, à la vérité, chagrin et anxieux en voyant que, malgré sa rapidité à marcher en toutes circonstances, il n'était arrivé à temps pour aucune affaire, et que la fortune, lui ravissant toutes les occasions sous ses yeux, s'était jouée de sa célérité; (2) mais, à l'assemblée, dissimulant son dépit, il parla avec une fière assurance, attestant les dieux et les hommes qu'en aucun lieu, à aucun moment, il n'avait manqué, là où résonnaient les armes ennemies, d'aller le plus vite possible; (3) mais on avait peine, ajouta-t-il, à calculer si, dans cette guerre, c'était lui qui montrait plus d'audace, ou les ennemis plus d'ardeur à la fuite; ainsi d'Oponte s'était échappé Attale, ainsi Sulpicius de Chalcis, ainsi, ces derniers jours, Machanidas lui avait échappé des mains. (4) Mais la fuite n'était pas toujours heureuse, et l'on ne devait pas tenir pour difficile une guerre dans laquelle, à condition de rencontrer l'ennemi, on était vainqueur. (5) L'essentiel, c'était que les ennemis avouaient ne pas être égaux à lui; bientôt il aurait une victoire indiscutable, et ses adversaires n'obtiendraient pas, de leur lutte contre lui, de meilleurs résultats qu'ils n'en espéraient.

       Avec plaisir, les alliés écoutèrent le roi. (6) Il rendit ensuite aux Achéens Heraea et Triphylia; quant à Aliphera, il la restitua aux Megalopolitains, parce qu'ils prouvaient clairement qu'elle avait appartenu à leur territoire. (7) Ensuite, ayant reçu des Achéens des bateaux - trois quadrirèmes et autant de birèmes - il passa à Anticyre.

       (8) Puis, avec sept quinquérèmes et plus de vingt barques (qu'il avait envoyées, pour s'y joindre à la flotte carthaginoise, dans le golfe de Corinthe), étant parti pour Erythrae des Étoliens, près d'Eupalium, il y fit une descente. (9) Il ne trompa pas les Étoliens: ce qu'il y avait d'hommes dans les champs ou dans les châteaux forts voisins de Potidania et d'Apollonia se réfugia dans les forêts et les montagnes; (10) mais les troupeaux, qu'ils n'avaient pu emmener dans leur hâte, furent enlevés et poussés dans les bateaux. Après avoir envoyé, avec eux et le reste du butin, Nicias, préteur des Achéens, à Aegium, Philippe, ayant gagné Corinthe, fit emmener de là, par terre, son infanterie à travers la Béotie; (11) lui-même, de Cenchrei, longeant en bateau l'Attique et remontant au-delà du cap Sunium, en traversant presque les flottes ennemies, parvint à Chalcis. (12) Puis, après avoir comblé d'éloges la loyauté et le courage des habitants, dont ni la crainte, ni l'espoir n'avait fait fléchir les âmes, et les avoir exhortés à rester, à l'avenir, aussi fidèles à l'alliance, s'ils préféraient leur sort à celui des Oritani et des Opontii, (13) il va par mer de Chalcis à Oréos; et, ayant remis à ceux des notables qui, après la prise de leur cité, avaient mieux aimé fuir que se livrer aux Romains, l'ensemble des affaires et la garde de leur ville, il passa lui-même d'Eubée à Démétriade, premier point d'où il était parti pour secourir ses alliés. (14) Ensuite, après avoir mis en chantier, à Cassandrea, cent coques de bateaux de guerre, et réuni pour ce travail une foule d'ouvriers navals, comme la situation, en Grèce, était tranquille grâce au départ d'Attale, et à l'aide que lui-même il avait portée, à temps, à ses alliés dans la peine, il retourna dans son royaume, pour porter la guerre chez les Dardani.


Dernière édition par Belain le Sam 15 Avr 2017, 18:55, édité 1 fois

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Re: Livre XXVIII : Les événements des années 207 à 205

Message par Belain le Sam 15 Avr 2017, 18:39

2ème partie: [28,9 à 16] Situation en Italie. Fin de la guerre d'Espagne (206)

[28,9] Célébration du triomphe à Rome (début de l'année 206)

(1) À la fin de l'été où ces faits se passèrent en Grèce, le légat Quintus Fabius, fils de Maximus, envoyé par le consul Marcus Livius au sénat, à Rome, ayant annoncé que, d'après ce consul, pour garder la province de Gaule, il suffisait de Lucius Porcius et de ses légions, et que lui-même pouvait en revenir et en ramener son armée consulaire, (2) les sénateurs invitèrent à rentrer à Rome non seulement Marcus Livius, mais son collègue Caius Claudius. (3) La seule différence dans les décrets du sénat fut que à Marcus Livius il ordonnait de ramener son armée, à Néron de laisser, dans sa province, ses légions en face d'Hannibal. (4) Les consuls convinrent par lettres que, comme ils avaient dirigé les affaires d'un même coeur, ainsi, quoique venant de directions opposées, ils arriveraient à Rome en même temps: (5) celui qui se trouverait le premier à Préneste devrait y attendre son collègue. Le hasard fit qu'ils y arrivèrent tous deux le même jour. Après avoir, de là, envoyé un édit pour que, le surlendemain, le sénat en nombre se trouvât réuni au temple de Bellone, ils s'avancèrent vers Rome. (6) Tous les citoyens, répandus autour d'eux, non seulement les saluaient, mais, désirant chacun toucher leurs mains victorieuses, les uns les félicitaient, les autres leur rendaient grâce d'avoir, par leur action, sauvé l'État. (7) Au sénat, après avoir, comme tous les généraux, rendu compte de leurs actes, quand ils eurent demandé, en récompense de leur administration vaillante et heureuse des affaires publiques, des honneurs pour les Immortels, et, pour eux-mêmes, l'entrée en triomphe dans Rome, (8) les Pères conscrits répondirent qu'assurément ils décrétaient ce qu'ils demandaient, comme l'avaient bien mérité d'abord les dieux, puis, après les dieux, les consuls. (9) Quand on eut décrété des prières publiques au nom de tous deux et le triomphe pour chacun d'eux, ils convinrent - pour éviter, après avoir mené la guerre en pleine communauté d'idées, de séparer leurs triomphes - (10) que, la bataille s'étant livrée dans la province de Marcus Livius, celui-ci se trouvant, le jour où l'on avait combattu, avoir les auspices, et son armée revenant à Rome, tandis que celle de Néron n'avait pu être ramenée de sa province, Marcus Livius entrerait en ville sur un quadrige, suivi de ses soldats, et que Caius Claudius irait à cheval, sans soldats.

(11) Ce triomphe ainsi partagé accrut la gloire des deux consuls, mais surtout de celui qui, dépassant son collègue en mérite, lui cédait d'autant les honneurs. (12) Ce cavalier, disait-on, avait, en six jours, parcouru l'Italie dans toute sa longueur, et livré une bataille rangée à Hasdrubal, en Gaule, un jour où Hannibal croyait qu'il avait son camp en Apulie, en face de lui; (13) ainsi ce consul, seul, avait, des deux côtés de l'Italie, à deux généraux, à deux commandants en chef, opposé ici son adresse, là sa personne. (14) Le renom de Néron avait suffi pour retenir Hannibal dans son camp; quant à Hasdrubal, qu'était-ce, sinon l'arrivée de Néron, qui l'avait écrasé et fait périr? (15) Aussi l'autre consul pouvait s'avancer, élevé sur un char attelé de tous les chevaux qu'il voulait; un seul cheval portait dans Rome celui qui obtenait le vrai triomphe, et Néron, même s'il allait à pied, serait illustre ou par la gloire qu'il avait acquise dans la guerre, ou par celle qu'il dédaignait dans ce triomphe. (16) Voilà les propos dont les spectateurs accompagnèrent Néron jusqu'au Capitole.

La somme versée au trésor public fut de trois millions de sesterces et quatre-vingt mille as. (17) À chacun de ses soldats Marcus Livius distribua cinquante-six as. Caius Claudius en promit autant à ses soldats absents, quand il serait revenu à son armée. (18) On remarqua que, ce jour-là, les soldats, dans leurs plaisanteries, lancèrent plus de chansons en l'honneur de Caius Claudius (Néron) que de leur propre consul; (19) les cavaliers mirent très haut par leurs louanges les légats Lucius Veturius et Quintus Caecilius, et exhortèrent la plèbe à les nommer consuls l'année suivante; (20) à ce premier suffrage des cavaliers s'ajouta l'autorité des consuls, qui, le lendemain, dans une réunion publique, racontèrent quelle aide courageuse et sûre ils avaient trouvée en particulier chez ces deux lieutenants.

[28,10] Début d'une nouvelle année de guerre (206)

(1) Comme l'époque des comices approchait, et que le sénat avait décidé de les faire présider par un dictateur, le consul Caius Claudius nomma dictateur son collègue Marcus Livius, Livius nomma maître de la cavalerie Quintus Caecilius. (2) Le dictateur Marcus Livius proclama consuls Lucius Veturius et Quintus Caecilius, celui-là même qui était maître de la cavalerie. (3) Puis on élut les préteurs; on nomma Caius Servilius, Marcus Caecilius Metellus, Tiberius Claudius Asellus, Quintus Mamilius Turrinus, alors édile de la plèbe. (4) Les élections faites, le dictateur, ayant abdiqué sa magistrature et licencié son armée, partit pour sa "province" d'Étrurie en vertu d'un sénatus-consulte, afin de rechercher (5) quelles tribus des Étrusques ou des Ombriens avaient, à l'approche d'Hasdrubal, discuté le projet d'abandonner Rome pour Hasdrubal, (6) quelles tribus l'avaient aidé au moyen de renforts, de vivres, ou de secours quelconques.

Voilà ce qu'on fit cette année-là à l'intérieur et à l'extérieur. (7) Les jeux Romains furent entièrement recommencés trois fois par les édiles curules Cneius Servilius Caepio et Servius Cornelius Lentulus; les Jeux Plébéiens furent recommencés aussi entièrement, mais une seule fois, par les édiles de la plèbe Marcus Pomponius Matho et Quintus Mamilius Turrinus.

(8) La treizième année de la guerre punique, sous le consulat de Lucius Veturius Philo et de Quintus Caecilius Metellus, on leur donna à tous deux, pour mener la guerre contre Hannibal, le Bruttium comme province". (9) Puis les préteurs tirèrent au sort, Marcus Caecilius Metellus, la préture urbaine, Quintus Mamilius, la préture pérégrine, Caius Servilius, la Sicile, Tiberius Claudius, la Sardaigne. (10) Les armées furent ainsi réparties: à l'un des consuls, l'ancienne armée de Caius Claudius, consul l'année précédente, à l'autre, celle du propréteur Quintus Claudius - elles avaient l'une et l'autre deux légions; (11) en Étrurie, le propréteur Caius Terentius passerait ses deux légions de volontaires esclaves au proconsul Marcus Livius, à qui son commandement était prorogé pour un an; (12) on décréta aussi que Quintus Mamilius, ayant laissé sa juridiction à son collègue, tiendrait la Gaule avec l'armée qu'avait commandée le propréteur Lucius Porcius, et il reçut l'ordre de dévaster les terres des Gaulois qui étaient passés aux Carthaginois au moment de l'approche d'Hasdrubal. (13) À Caius Servilius, avec les deux légions de soldats de Cannes, on confia la défense de la Sicile, dans les conditions où l'avait tenue Caius Mamilius. (14) De Sardaigne, on ramena la vieille armée qu'avait commandée Aulus Hostilius; une nouvelle légion, que Tiberius Claudius dut y emmener, fut enrôlée par les consuls. (15) Afin de laisser à Quintus Claudius Tarente, à Caius Hostilius Tubulus Capoue comme "provinces", on les prorogea pour un an dans leur commandement. (16) Le proconsul Marcus Valerius, qui avait commandé la défense des côtes autour de la Sicile, reçut l'ordre, après avoir laissé trente navires à Caius Servilius, de revenir à Rome avec tout le reste de sa flotte.

[28,11] Conjuration des prodiges. Les consuls encouragent le retour à la terre

(1) Dans une cité troublée par une période de guerre si critique, où l'on faisait remonter aux dieux les causes de tous les événements, favorables ou contraires, on annonçait beaucoup de prodiges: (2) à Terracine le temple de Jupiter, à Satricum celui de Mater Matuta avaient été frappés de la foudre; ce qui n'effrayait pas moins les Satricani, c'était que dans le temple de Jupiter, par la porte même, deux serpents s'étaient glissés; d'Antium, on annonça que des moissonneurs avaient vu des épis sanglants; (3) à Caerè étaient nés un porc à deux têtes et un agneau à la fois mâle et femelle. À Albe, rapportait-on encore, on avait vu deux soleils, et, pendant la nuit, à Frégelles, le jour avait soudain paru; (4) sur le territoire de Rome, un boeuf avait parlé, disait-on, et l'autel de Neptune avait ruisselé de sueur dans le cirque Flaminius; et les sanctuaires de Cérès, de Salus, de Quirinus, avaient été frappés de la foudre. (5) On invita les consuls à détourner l'effet de ces prodiges par des victimes adultes et à présider des prières publiques pendant une journée. C'est ce qu'on fit, conformément au sénatus-consulte. (6) Mais, plus que tous les prodiges soit annoncés de l'extérieur, soit vus à Rome, ce qui effraya les esprits, ce fut l'extinction du feu dans le temple de Vesta, et l'on frappa du fouet la Vestale de garde cette nuit-là, sur l'ordre du pontife Publius Licinius. (7) Quoiqu'il n'y eût là aucun avertissement des dieux, mais un accident venant d'une négligence humaine, on décida et d'en détourner l'effet par le sacrifice de victimes adultes, et de faire des prières publiques au temple de Vesta. (8) Sans attendre que les consuls partissent pour la guerre, le sénat les invita à s'inquiéter de ramener la plèbe aux champs: par la bienveillance des dieux, la guerre avait été écartée de Rome et du Latium, et l'on pouvait sans crainte habiter les champs: il était bien peu logique de s'inquiéter davantage de la culture de la Sicile que de celle de l'Italie. (9) Mais la chose était loin d'être facile à la population, les cultivateurs libres ayant été enlevés par la guerre, les esclaves manquant, le bétail ayant été pillé, les fermes ruinées ou brûlées; pourtant une grande partie des paysans, poussée par l'ascendant des consuls, retourna à ses champs. (10) Ceux qui avaient soulevé cette affaire, c'étaient les députés de Plaisance et de Crémone, qui se plaignaient de voir leur territoire en butte aux incursions et aux ravages des Gaulois, leurs voisins, une grande partie de leurs colons dispersée, leurs villes déjà dépeuplées, leurs campagnes dévastées et désertes. (11) On chargea le préteur Mamilius de protéger ces colonies contre l'ennemi; et les consuls, conformément à un sénatus-consulte, ordonnèrent aux citoyens de Crémone et de Plaisance, de retourner dans ces colonies avant un jour fixé. Puis, au début du printemps, eux-mêmes partirent pour la guerre.

(12) Le consul Quintus Caecilius reçut son armée de Caius Néron, Lucius Veturius du propréteur Quintus Claudius; Veturius compléta la sienne avec les recrues qu'il avait lui-même enrôlées. (13) Les consuls menèrent leurs armées sur le territoire de Consentia; et, l'ayant ravagé çà et là, alors que leur colonne était déjà alourdie par le butin, ils furent, dans un étroit ravin boisé, mis en désordre par les Bruttii et les lanceurs de javelots numides, (14) au point que non seulement le butin, mais les soldats se trouvèrent en péril. Ce fut là pourtant une alarme plus qu'un combat, et, le butin envoyé en avant, les légions, intactes elles aussi, débouchèrent dans une plaine cultivée. (15) De là les consuls partirent pour le pays des Lucani; cette nation tout entière revint, sans combat, sous les ordres du peuple romain.

[28,12] Situation des armées carthaginoises à la fin de 207

(1) Contre Hannibal, on ne fit rien cette année-là. Car, de lui-même, il ne se présenta pas au combat, après le coup si récent porté à sa patrie et à sa famille, et les Romains ne troublèrent pas son repos: tant ils croyaient de force, quoique tout croulât autour de lui, en ce seul général. (2) Et peut-être a-t-il été plus étonnant dans les revers que dans le succès, (3) lui qui, faisant la guerre en territoire ennemi, pendant treize ans, si loin de chez lui, avec des fortunes diverses, à la tête non d'une armée nationale, mais d'un mélange trouble d'hommes de toutes nations qui n'avaient ni lois, ni coutumes, ni langue communes, différents par l'extérieur, différents par le vêtement, différents par les armes, différents par leurs rites, différents par leurs cérémonies, différents presque par leurs dieux, (4) les unit tous si bien par un véritable lien, qu'il ne se produisit aucune sédition ni entre eux, ni contre leur général, (5) quoiqu'on manquât souvent, en territoire ennemi, d'argent pour la solde et de vivres, faute de quoi, dans la première guerre punique, mainte abomination avait été commise entre généraux et soldats. (6) Et après la destruction de l'armée d'Hasdrubal et de son chef, sur qui reposait tout espoir de victoire, après qu'en se retirant dans un coin du Bruttium on eut abandonné tout le reste de l'Italie, qui ne trouverait étonnant qu'il n'y ait eu aucune émeute dans le camp d'Hannibal? (7) Car, à toutes les autres difficultés, il s'était ajouté qu'on espérait seulement, même pour nourrir cette armée, sur le territoire du Bruttium, qui, même cultivé tout entier, était petit pour nourrir une si grande armée; (8) or à ce moment une grande partie de sa jeunesse, enlevée à la culture des champs, était prise par la guerre; et il y avait encore la coutume - défaut inné chez la nation des Bruttii - de piller le pays en faisant campagne. (9) D'autre part, de Carthage on n'envoyait rien à Hannibal, les Carthaginois s'inquiétant de garder l'Espagne, comme si tout allait bien pour eux en Italie!

(10) En Espagne, la situation était en partie la même qu'en Italie, en partie bien différente: la même, en ce que les Carthaginois, vaincus au combat, ayant perdu leur général, avaient été refoulés sur les côtes extrêmes de l'Espagne, jusqu'à l'océan; (11) différente, en ce que l'Espagne, plus que l'Italie, plus même que toute autre partie du monde, était capable de préparer à nouveau une guerre, grâce aux caractères du pays comme des hommes. (12) C'est ainsi qu'en fait cette province, la première où aient pénétré les Romains, du moins sur le continent, a été la dernière de toutes, et seulement à notre époque, sous la conduite et les auspices de César Auguste, à être complètement domptée. (13) Alors Hasdrubal fils de Gisgon, le plus grand et le plus célèbre des généraux de cette guerre, après ceux de la famille Barca, revenant de Gadès dans l'espoir de reprendre la guerre, avec l'aide de Magon fils d'Amilcar, grâce à des levées faites dans l'Espagne ultérieure, arma environ cinquante mille fantassins et quatre mille cinq cents cavaliers. (14) Sur les troupes de cavalerie, les auteurs sont à peu près d'accord; pour les fantassins, certains écrivent que soixante-dix mille furent amenés à Silpia. (15) Là, sur un point dominant des plaines ouvertes, les deux généraux carthaginois campèrent, dans l'intention de ne pas refuser le combat.

[28,13] Accrochages entre l'armée de Scipion et l'armée d'Hasdrubal fils de Gisgon

(1) Au bruit qu'une si grande armée avait été réunie, Scipion pensant qu'avec les légions romaines il serait inférieur à une telle multitude, si on ne lui opposait pas, ne fût-ce que pour l'apparence, des auxiliaires barbares, (2) mais qu'il ne fallait pas leur donner assez de force pour que leur trahison, qui avait été cause de la défaite de son père et de son oncle, fût d'un grand poids, (3) envoya en avant Silanus chez Culchas, qui régnait sur vingt-huit cités, pour recevoir de lui les fantassins et les cavaliers qu'il avait promis d'enrôler pendant l'hiver, (4) et, partant lui-même de Tarragone, en tirant, sur sa route, de petits contingents des alliés qui la bordaient, il arriva à Castulon. (5) Là Silanus lui amena des renforts, trois mille fantassins et cinq cents cavaliers. De là il s'avança jusqu'à Baecula avec toutes ses troupes de citoyens et d'alliés, soit, fantassins et cavaliers, quarante-cinq mille hommes.

(6) Comme ils établissaient leur camp, Magon et Masinissa les attaquèrent avec toute leur cavalerie, et ils auraient mis le désordre parmi les travailleurs, si, placés par Scipion derrière un tertre fort opportunément disposé pour cela, des cavaliers n'avaient chargé à l'improviste ces ennemis dispersés. (7) Les plus résolus, ceux qui, les premiers, s'étaient portés, tout près du retranchement, contre les travailleurs mêmes, furent chassés, le combat à peine engagé. Avec les autres, ceux qui s'étaient avancés sous leurs enseignes et en ordre de marche, la lutte fut plus longue et longtemps incertaine. (8) Mais comme d'abord, des avant-postes, des cohortes sans bagages, puis des soldats enlevés aux travaux et invités à s'armer venaient, toujours plus nombreux, et sans blessures, relever les Romains fatigués, et que déjà une forte colonne se précipitait du camp au combat, Carthaginois et Numides tournèrent franchement le dos. (9) D'abord ils se retiraient par escadrons, sans que la peur ou la hâte troublassent en rien leurs rangs; puis, quand les Romains tombèrent plus vivement sur les derniers d'entre eux, quand ils ne purent soutenir leurs charges, oubliant leurs rangs, ils se mirent à fuir çà et là, chacun par la voie la plus proche. (10) Et quoique ce combat eût sensiblement augmenté le courage des Romains, et diminué celui de leurs ennemis, pas un instant, pendant les quelques jours suivants, les escarmouches de cavalerie et de troupes légères ne s'interrompirent.

[28,14] Bataille de Silpia

(1) Quand les adversaires eurent assez tâté leurs forces dans ces légers combats, Hasdrubal le premier amena ses troupes en ligne; puis les Romains s'avancèrent. (2) Mais chaque armée resta rangée devant ses retranchements; et sans qu'aucune eût commencé le combat, le jour tombant déjà, le Carthaginois d'abord, puis le Romain ramenèrent leurs troupes dans leur camp. (3) On fit de même pendant quelques jours. Le premier, toujours, le Carthaginois faisait sortir ses troupes du camp; le premier, à ses soldats fatigués de se tenir en ligne, il donnait le signal de se retirer; d'aucun côté on ne courait en avant, on ne lançait un javelot, on ne poussait un cri. (4) Le centre était formé ici de Romains, là de Carthaginois mêlés à des Africains, les ailes, d'alliés - c'étaient de part et d'autre des Espagnols -; en avant des ailes, devant la ligne carthaginoise, les éléphants, de loin, semblaient des bastions.

(5) Déjà, dans les deux camps, on disait qu'on combattrait dans l'ordre où l'on s'était rangé, que les centres, les Romains et les Carthaginois, que séparait le motif de la guerre, se courraient sus avec un courage et des armements également forts. (6) Quand Scipion remarqua qu'on en était convaincu, il changea tout, à dessein, pour le jour où il voulait livrer bataille. (7) Il donne, le soir, dans le camp, des instructions pour qu'avant le jour hommes et chevaux soient prêts, aient mangé, et que les cavaliers, en armes, tiennent leurs chevaux bridés et sellés. (8) Le jour n'était pas encore bien clair qu'il lançait toute sa cavalerie et ses troupes légères contre les postes puniques; aussitôt après il s'avança lui-même avec l'infanterie lourde des légions, (9) les soldats romains, contrairement à la ferme croyance des siens et des ennemis, renforçant les ailes, tandis que les alliés trouvaient place au centre. (10) Attiré par les cris des cavaliers, Hasdrubal, quand il bondit hors de sa tente, quand il voit cette attaque soudaine arrivant à ses retranchements, l'agitation des siens, avec, au loin, les enseignes brillantes des légions et la plaine couverte d'ennemis, lance aussitôt toute sa cavalerie contre les cavaliers romains; (11) lui-même, avec la colonne d'infanterie, sort du camp, et, en déployant ses lignes, il ne change rien à leur ordre habituel. (12) Depuis longtemps déjà, le combat de cavalerie était indécis; et il ne pouvait arriver à une décision par lui-même, parce que les cavaliers repoussés - et cela arrivait aux uns et aux autres tour à tour, ou à peu près - trouvaient dans leurs lignes d'infanterie un refuge sûr; (13) mais dès qu'il n'y eut plus que cinq cents pas entre les lignes ennemies, Scipion, faisant sonner la retraite et ouvrir les rangs, reçoit toute sa cavalerie et ses troupes légères au centre, puis, les divisant en deux groupes, les place en réserve derrière les ailes. (14) Ensuite, sitôt le moment venu de commencer le combat, il ordonne aux Espagnols (qui formaient le centre de son armée) de s'avancer posément; (15) et lui-même, de l'aile droite, - où il commandait - envoie dire à Silanus et à Marcius d'étendre leur aile vers la gauche comme ils le verraient s'étendre vers la droite, (16) et d'engager, avec leurs fantassins et leurs cavaliers disponibles, la lutte contre l'ennemi, sans attendre que les centres puissent en venir aux mains. (17) Les ailes s'étant ainsi étendues, leurs commandants conduisaient chacun, rapidement, contre l'ennemi, trois cohortes de fantassins et trois de cavaliers, augmentées de leurs vélites, les autres cohortes les suivant en formant une ligne oblique. (18) Il y avait un rentrant au milieu, là où les enseignes des Espagnols s'avançaient plus lentement; (19) et l'on se battait déjà aux ailes que la principale force de l'armée ennemie - les vétérans carthaginois et les Africains - n'était pas encore arrivée à portée de trait, et n'osait courir aux deux ailes aider les combattants, de peur d'ouvrir le centre aux ennemis qui venaient face à elle. (20) Ces ailes se trouvaient pressées par un combat sur deux fronts: les cavaliers et les troupes légères, les vélites, les ayant enveloppées, les chargeaient de flanc, et les cohortes les pressaient de face, pour les couper du reste de leurs lignes.

[28,15] Défaite carthaginoise

(1) En aucun point du tout la lutte n'était égale, surtout parce que la foule des Baléares et des recrues espagnoles se trouvait opposée aux soldats romains et latins; (2) puis, le jour s'avançant déjà, les forces commençaient à manquer aux troupes d'Hasdrubal, surprises par une alerte matinale, et obligées, sans avoir eu le temps de se réconforter en mangeant, d'aller précipitamment en ligne. (3) C'était pour cela qu'à dessein Scipion avait traîné en longueur, afin que la bataille eût lieu tard: à partir de la septième heure seulement les enseignes d'infanterie se chargèrent aux ailes, (4) et le combat ne gagna le centre que sensiblement plus tard, si bien que la chaleur du soleil de midi et la fatigue de rester debout sous les armes, jointes à la faim et à la soif, éprouvèrent ces soldats avant qu'on n'en vint aux mains. Aussi restèrent ils appuyés sur leur bouclier. (5) Qui plus est les éléphants mêmes, affolés par la façon désordonnée de combattre qu'avaient les cavaliers, les vélites et les troupes légères, s'étaient jetés des ailes au centre. (6) Ainsi, las de corps et d'âmes, les Carthaginois reculèrent, tout en gardant leurs rangs, comme une ligne intacte cédant du terrain sur l'ordre de son chef. (7) Mais comme les vainqueurs n'en furent que plus ardents, quand ils sentirent que l'affaire penchait en leur faveur, à attaquer de tous côtés, et que leurs assauts n'étaient pas faciles à soutenir, (8) Hasdrubal eut beau retenir les fuyards, leur barrer la route, en leur criant sans cesse qu'ils avaient derrière eux des hauteurs et un refuge sûr, s'ils se repliaient en ordre; (9) la peur l'emportant sur l'honneur, comme tous ceux qui étaient les plus près de l'ennemi tombaient, ils tournèrent le dos sur-le-champ, et s'enfuirent tous en se dispersant. (10) Ils s'arrêtèrent d'abord au pied des collines et l'on commença à remettre en rangs les soldats, les Romains hésitant à faire gravir à leurs troupes la hauteur qui leur faisait face; puis quand les Carthaginois les virent y porter résolument leurs enseignes, se remettant à fuir, ils se pressent effrayés dans leur camp.

(11) Les Romains n'étaient pas loin de ses retranchements, et auraient pris ce camp - tant était grand alors leur élan - si à un soleil brûlant, tel qu'il brille entre des nuages lourds de pluie, n'avait succédé une chute d'eau si violente, que les vainqueurs eurent peine à se retirer dans leur camp, que certains même eurent scrupule à rien tenter de plus ce jour-là. (12) Les Carthaginois, épuisés par la fatigue et les blessures, se voient bien invités par la nuit et la pluie à un repos nécessaire; (13) mais, comme la crainte et le danger ne leur laissent pas le temps de rester inactifs - les ennemis ayant, pensent-ils, l'intention d'attaquer leur camp à l'aube - avec des pierres ramassées de tous côtés alentour, dans les vallons voisins, ils renforcent leur retranchement, pour se défendre par leurs fortifications, puisque leurs armes les protègent trop mal. (14) Mais la défection de leurs alliés leur fit juger la fuite plus sûre que la résistance. Elle commença par Attene, roitelet des Turdetani: il déserta avec une troupe nombreuse de ses concitoyens. (15) Ensuite deux places fortes, avec leurs garnisons, furent livrées par leurs commandants au Romain. (16) Craignant qu'une fois les esprits portés à la défection, le mal ne s'étendît plus loin, Hasdrubal, dans le silence de la nuit suivante, leva le camp.

[28,16] Fin de la guerre d'Espagne (206)

(1) Dès qu'à l'aube les sentinelles des avant-postes annoncent à Scipion le départ de l'ennemi, lançant la cavalerie en avant, il ordonne de partir, (2) et l'on mena la marche si rapidement que, si les Romains avaient marché droit sur ses traces, ils l'auraient sans aucun doute atteint; mais on crut des guides disant qu'il y avait un chemin plus court pour gagner le Baetis, afin d'attaquer les ennemis quand ils passeraient ce fleuve. (3) Hasdrubal, se voyant fermer le passage, infléchit sa marche vers l'Océan, et désormais ses soldats allèrent dispersés comme des fuyards. Il mit ainsi un peu d'intervalle entre les Romains et lui; (4) pourtant les cavaliers et les troupes légères, en l'attaquant tantôt de dos, tantôt sur les flancs, le fatiguaient et le retardaient; (5) mais comme, fréquemment, des attaques soudaines l'arrêtaient, et que tantôt les deux cavaleries, tantôt, contre les vélites et les fantassins auxiliaires, des éléments carthaginois engageaient le combat, les légions arrivèrent aussi. (6) Dès lors, ce ne fut plus une bataille, mais une sorte de boucherie, jusqu'au moment où le général lui-même, donnant l'exemple de la fuite, s'échappa vers les hauteurs les plus proches, avec six mille hommes environ, à moitié armés. Tous les autres furent massacrés ou pris. (7) Précipitamment, les Carthaginois fortifièrent un camp improvisé sur la colline la plus élevée, et, l'ennemi s'étant vainement efforcé d'en gravir la pente raide, s'y défendirent sans difficulté. (8) Mais le blocus, sur un terrain nu et sans ressources, était à peine supportable quelques jours; aussi passait-on à l'ennemi; et à la fin le général lui-même, faisant venir ses vaisseaux - la mer n'était pas loin - quitta de nuit son armée pour se réfugier à Gadès.

(9) En apprenant la fuite du général ennemi, Scipion laisse dix mille fantassins, mille cavaliers à Silanus pour assiéger le camp; (10) lui-même part avec le reste de ses troupes et, en soixante-dix étapes, étudiant sur sa route la cause de chaque roitelet et de chaque cité, pour pouvoir accorder des récompenses suivant une juste connaissance des mérites, revient à Tarragone. (11) Après son départ, Masinissa, s'étant rencontré en secret avec Silanus, passa, pour avoir un peuple aussi disposé que lui-même à suivre ses nouveaux desseins, en Afrique, avec quelques-uns de ses compatriotes; (12) et l'on vit moins, à cette époque, la raison de ce changement soudain, qu'on ne vit plus tard, dans la fidélité de Masinissa envers les Romains, si constante jusqu'à l'extrême vieillesse, la preuve qu'alors même, il n'agit pas sans motif plausible. (13) Ensuite Magon, à qui Hasdrubal avait renvoyé les vaisseaux, gagna Gadès; le reste de l'armée, abandonnée par ses chefs, se dispersa soit en désertant, soit en s'enfuyant dans les cités les plus proches, sans former désormais aucune troupe remarquable par son nombre ni par ses forces.

(14) Voilà, en gros, comment, sous le commandement et les auspices de Publius Scipion, on chassa d'Espagne les Carthaginois, treize ans après le début de la guerre, quatre ans après que Publius Scipion eut reçu cette province et cette armée. (15) Peu de temps après, Silanus vint, en annonçant que la guerre était terminée, rejoindre Scipion à Tarragone.

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Re: Livre XXVIII : Les événements des années 207 à 205

Message par Belain le Sam 15 Avr 2017, 18:58

3ème partie: [38,28-38] Établissement de la paix en Grèce et en Asie (188)

[38,28] Le siège de Samè sur l'île de Céphallénie (hiver 189-188)

(1) Pendant que l'Asie était le théâtre de ces événements, le calme régnait dans les autres provinces. À Rome, les censeurs T. Quinctius Flamininus et M. Claudius Marcellus firent le recensement du sénat. (2) On nomma pour la troisième fois, prince du sénat, P. Scipion l'Africain: il n'y eut que quatre noms de rayés; aucun n'avait joui des honneurs curules. L'ordre des chevaliers fut également soumis à une censure très douce. (3) On mit en adjudication des travaux de substruction au Capitole en haut de la place Aequimélium ainsi que le pavement de la rue qui va de la porte Capène au temple de Mars. (4) Les Campaniens demandèrent au sénat où se ferait leur dénombrement. Le sénat décréta qu'il se ferait à Rome. Il y eut des crues d'eaux considérables cette année; le Tibre inonda douze fois le Champ de Mars et les quartiers bas de la ville.

(5) Cn. Manlius ayant terminé la guerre d'Asie contre les Gaulois, l'autre consul M. Fulvius, l'Étolie soumise, passa dans l'île de Céphallénie, et fit demander aux villes si elles aimaient mieux se livrer aux Romains ou tenter le sort de la guerre. (6) La terreur fit prendre partout le parti de la soumission; on exigea des otages en proportion de la faiblesse du pays: les Craniens, les Paliens et les gens de Samè en donnèrent chacun vingt.

(7) Une paix inespérée commençait à régner à Céphallénie, lorsque tout à coup l'une des cités, Samè, sans qu'on sache pourquoi, se détacha des Romains. (8) "La situation avantageuse de leur ville leur faisait craindre, disaient les habitants, que les Romains ne les forçassent à la quitter." Cette crainte leur était-elle venue naturellement, était-ce un scrupule imaginaire qui les avait fait renoncer à la paix, ou bien était-ce un bruit venu de Rome à Céphallénie, on ne sait. (9) Quoi qu'il en soit, à peine avaient-ils livré leurs otages qu'ils fermèrent leurs portes, sans que les prières de ces malheureux, envoyés par le consul au pied des remparts pour attendrir leurs parents et leurs amis, pussent les arracher à leur résolution. (10) Le consul assiégea Samè, quand il vit qu'on rejetait la paix. Machines, instruments de siège, il avait tout fait venir de devant Ambracie; (11) quant aux travaux nécessaires, les soldats les eurent promptement achevés. On fit donc sur deux points agir le bélier.

[38,29] Capitulation de la ville (printemps 188)

(1) Les habitants, de leur côté, n'omirent rien de ce qui pouvait écarter les machines ou les assaillants. Deux moyens surtout leur réussirent. (2) Le premier était de remplacer toujours un mur détruit par un mur nouveau placé derrière et également solide; l'autre de faire des sorties subites, tantôt contre les ouvrages, tantôt contre les postes ennemis; et presque toujours dans ces attaques ils avaient l'avantage. (3) Pour les tenir en arrêt, on eut recours à un expédient qui mérite d'être rappelé ici.

(4) On fit venir cent frondeurs d'Égium, de Patras et de Dymè. Dès l'enfance, ces hommes étaient exercés, suivant l'usage de leur pays, à faire voler avec la fronde à la surface de la mer ces galets qui se trouvent dans le sable sur les côtes. (5) Aussi manient-ils la fronde de plus loin, avec un coup d'oeil plus sûr et d'une main plus forte que les frondeurs des îles Baléares. (6) De plus leur fronde n'est pas faite d'une seule courroie, comme dans les îles Baléares et ailleurs; elle a une assiette de trois cuirs, réunis par une quantité de coutures, pour que la balle ne coule pas sur la corde et ne bouge pas au moment du jet, mais qu'elle reste bien en équilibre dans le mouvement de rotation et soit chassée comme un trait.

(7) Aussi, habitués à tirer dans des cercles de peu d'étendue, d'une grande distance, ces frondeurs frappaient l'ennemi non seulement à la tête, mais à tel endroit du visage qu'ils visaient. (8) Cette arme terrible empêcha les Saméens de faire ces sorties si fréquentes et si audacieuses: ils en vinrent même jusqu'à prier du haut de leurs murs les Achéens de se tenir à quelque distance et de rester tranquilles spectateurs de leurs combats avec les Romains. (9) Pendant quatre mois, Samè soutint le siège. Le nombre des assiégés, déjà fort peu considérable, s'affaiblissait de jour en jour par la mort ou les blessures, et ceux qui restaient étaient brisés de corps et d'âme. (10) Enfin les Romains pénétrèrent la nuit par escalade dans la citadelle nommée Cymatis (car la ville, inclinée vers la mer, regarde l'occident), et débouchèrent sur la place publique. (11) Les Saméens, voyant une partie de leur ville au pouvoir de l'ennemi, se réfugièrent avec femmes et enfants dans leur plus grande citadelle. Le lendemain ils capitulèrent, la ville fut saccagée et tous les habitants vendus à l'encan.

[38,30] Réunion de la confédération achéenne à Argos (février 188)

(1) Le consul, ayant tout terminé à Céphallénie, mit une garnison à Samè, et passa dans le Péloponnèse où il était depuis longtemps appelé par les habitants d'Égium et de Lacédémone. (2) Égium, dès le début de la ligue achéenne, avait toujours été le siège des assemblées nationales, privilège accordé soit à la dignité, soit à la situation avantageuse de la ville. (3) Cet usage, Philopoemen voulait cette année, pour la première fois, y porter atteinte, et il préparait une loi pour que toutes les villes de la confédération achéenne fussent successivement le rendez-vous de la diète. (4) Avant l'arrivée du consul, tandis que les Damiurges, principaux magistrats des cités, faisaient les convocations pour Égium, Philopoemen (alors préteur) donnait rendez-vous à Argos. (5) Prévoyant que ce serait dans cette dernière ville que l'on se réunirait en assemblée générale, le consul s'y rendit aussi, quoique très porté pour Égium. On discuta, et voyant que Philopoemen allait l'emporter, il se désista de son projet.

(6) Les débats de Lacédémone appelèrent aussi son attention. Cette ville était tenue en alarme par les exilés, dont la plupart habitaient des bourgades et des villes de la côte de Laconie, tout entière enlevée à la domination lacédémonienne. (7) Cette situation irritait les Lacédémoniens qui voulaient avoir quelque part libre communication avec la mer, pour pouvoir envoyer des ambassades à Rome ou ailleurs, et aussi pour avoir un port, un entrepôt des marchandises étrangères dont ils avaient besoin. Ils se portèrent de nuit sur un bourg maritime appelé Las, dont ils se rendirent maîtres par surprise. (8) Les habitants du bourg, et les exilés de l'endroit, furent d'abord dans la consternation; mais au lever du jour ils s'assemblèrent, et, après une faible résistance, chassèrent les Lacédémoniens. (9) Cependant la terreur gagna toute la côte; châteaux, bourgs, exilés établis dans le pays, partout on envoya en commun des députés aux Achéens.

[38,31] Les Lacédémoniens dénoncent l'alliance avec les Achéens

(1) Le préteur Philopoemen, depuis longtemps attaché à la cause des exilés et qui ne cessait d'exhorter les Achéens à diminuer la puissance et la considération des Lacédémoniens, ouvrit le conseil aux plaintes des envoyés, (2) et fit décréter, "que les Achéens ayant été chargés par T. Quinctius et les Romains de la garde des châteaux et bourgs de la côte de Laconie, et les Lacédémoniens qui devaient, aux termes du traité, respecter cette côte, ayant assiégé le bourg de Las et massacré les habitants, les auteurs et les complices de cet attentat devaient être livrés aux Achéens, sans quoi le traité était violé."

(3) Pour réclamer les coupables, on envoya aussitôt une ambassade à Lacédémone. Les Lacédémoniens y virent un ordre si arrogant et si tyrannique que s'ils avaient été au temps de leur antique splendeur, sans nul doute ils auraient aussitôt couru aux armes. (4) Une crainte surtout les tourmentait: obéir aux premiers ordres, c'était recevoir le joug, et faciliter le projet dès longtemps conçu par Philopoemen, de livrer Lacédémone aux exilés. (5) Emportés par la fureur, ils égorgent trente de leurs concitoyens qui avaient des intelligences avec Philopoemen et les exilés, renoncent par un décret à l'alliance des Achéens. Ils envoient aussitôt des ambassadeurs à Céphallénie pour remettre Lacédémone au pouvoir des Romains (6) et prier le consul M. Fulvius de venir dans le Péloponnèse recevoir la soumission de Lacédémone.

[38,32] La délégation lacédémonienne est reçue à Rome en présence des Achéens (hiver 189-188)

(1) Sur le rapport de leurs ambassadeurs, les Achéens, du consentement de toutes les cités de la ligue, déclarèrent la guerre aux Lacédémoniens. L'ouverture immédiate de la campagne fut empêchée par l'hiver seul. (2) Cependant de petites excursions qui ressemblaient plutôt à des brigandages qu'à des hostilités, et même des descentes par mer, portèrent la désolation sur les frontières de l'ennemi.

(3) Ces troubles amenèrent le consul dans le Péloponnèse. Sur son ordre, l'assemblée fut convoquée à Élis et les Lacédémoniens y furent appelés pour plaider leur cause. (4) Ce ne fut pas seulement une discussion, mais une vraie altercation. Le consul qui, par son adresse à ménager les deux partis, avait jusque là répondu d'une manière évasive, mit fin aux débats par l'injonction formelle de ne pas toucher aux armes avant qu'on n'eût envoyé des ambassadeurs à Rome auprès du sénat.

(5) On en envoya des deux côtés. Les exilés de Lacédémone remirent également leur cause et leur défense aux Achéens. (6) Diophane et Lycortas, tous deux de Mégalopolis, furent mis à la tête de la députation achéenne; mais, divisés dans leur patrie, ils ne parlèrent pas dans cette circonstance d'une manière moins contradictoire. (7) Diophane faisait le sénat arbitre souverain de la contestation: c'était lui qui pouvait le mieux terminer les différends des Achéens et des Lacédémoniens. (8) Lycortas, d'après les instructions de Philopoemen, demandait que les Achéens, aux termes du traité et conformément à leurs lois, fussent libres, après avoir fait un décret, d'en assurer l'exécution; ils réclamaient pleine et entière cette liberté qu'ils tenaient du sénat lui-même.

(9) Grand était alors, à Rome, le crédit de la ligue achéenne. Cependant on ne voulait rien changer à l'état des Lacédémoniens. Aussi la réponse fut assez obscure pour que les Achéens s'imaginassent que tout leur était permis à l'égard de Lacédémone; (10) les Lacédémoniens, qu'ils n'avaient pas obtenu pleine satisfaction. Cette liberté, les Achéens en abusèrent avec insolence.

[38,33] Scènes d'émeute à Lacédémone (printemps 188)

(1) Philopoemen fut continué dans sa charge. Au commencement du printemps, il assembla l'armée, et alla camper sur les frontières des Lacédémoniens. (2) Puis il envoya des députés réclamer les auteurs de la rupture, promettant de laisser la ville en paix, s'ils obéissaient à la sommation, et ne rien faire aux prévenus sans les entendre. L'effroi ferma toutes les bouches. (3) Les accusés désignés nommément déclarèrent eux-mêmes qu'ils se présenteraient, puisqu'ils avaient reçu la parole des ambassadeurs qu'on ne porterait pas la main sur eux avant qu'ils n'eussent présenté leur défense.

(4) Avec eux partirent des citoyens illustres, en qualité de défenseurs d'une cause qu'ils regardaient comme celle de la république. (5) Jamais jusque-là les Achéens n'avaient mené avec eux les exilés sur le territoire de Lacédémone, convaincus que rien n'était plus capable d'aliéner les esprits; alors, presque toute la tête de l'armée n'était composée que d'exilés. (6) À l'arrivée des Lacédémoniens, ils coururent en foule à leur rencontre à la porte du camp et commencèrent par les accabler d'injures. Une querelle s'éleva et, enflammés de colère, les plus fougueux des bannis se jetèrent sur les Lacédémoniens. (7) Ceux-ci invoquent le ciel et la parole des ambassadeurs; les ambassadeurs et le préteur écartent la foule, protègent les Lacédémoniens, repoussent les fers dont quelques mains veulent les charger; (8) mais le désordre et la foule augmentent. Les Achéens accourent d'abord pour voir; les exilés rappellent à grands cris tout ce qu'ils ont souffert, (9) demandent main-forte, assurent que jamais une aussi bonne occasion ne se représenterait si on ne profitait pas de celle-ci; que le traité, juré au Capitole, juré à Olympie, juré dans la citadelle d'Athènes, avait été foulé aux pieds par les Lacédémoniens; (10) qu'avant de les lier par un nouveau traité, il fallait tirer vengeance de leur premier crime.

Ces cris enflamment la multitude. Une voix s'écrie qu'il faut frapper. Les pierres volent, et dix-sept malheureux, enchaînés au milieu du tumulte, périssent sous les coups; (11) soixante-trois autres furent arrêtés le lendemain: c'étaient ceux que le préteur avait soustraits à la violence, non qu'il voulût les sauver, mais pour empêcher qu'on ne les mît à mort sans les entendre. Livrés à une multitude exaspérée, ils disent quelques mots: on ne les écoute pas, on les condamne tous, on les traîne au supplice.

[38,34] La paix est rétablie à Lacédémone (automne 188)

(1) Ce coup frappé, on fit signifier aux Lacédémoniens qu'ils eussent à renverser leurs murailles; à chasser de la Laconie tous les mercenaires étrangers à la solde des tyrans; (2) à renvoyer également dans un délai prescrit tous les esclaves affranchis par les tyrans (le nombre en était considérable; s'ils restaient, les Achéens pourraient les arrêter, les vendre, les emmener); (3) à abroger les lois et les institutions de Lycurgue; à se conformer aux lois et aux institutions des Achéens, afin que toute la ligue ne fît plus qu'un seul et même corps, et qu'on pût s'entendre plus facilement sur toutes les questions.

(4) Ce qui leur coûta le moins, ce fut la destruction de leurs remparts; ce qui leur coûta le plus; ce fut le rappel des exilés. (5) Un décret, rendu à Tégée par l'assemblée générale des Achéens, ordonna leur rétablissement. (6) Instruit que les mercenaires renvoyés, ainsi que les esclaves mis au nombre des citoyens (on désignait ainsi les esclaves affranchis par les tyrans), après avoir quitté la ville, s'étaient répandus dans les campagnes, le préteur, avant de licencier son armée, partit avec de la troupe légère, fit main basse sur cette race d'hommes et les vendit comme prise de guerre. (7) Il y en eut une foule de gens vendus; le produit servit, de l'aveu des Achéens, à relever, à Mégalopolis, le portique que les Lacédémoniens avaient abattu. (8) Le territoire des Belbinates, injustement accaparé par les tyrans de Lacédémone, fut rendu à la même ville, en vertu d'un ancien décret des Achéens porté sous le règne de Philippe, fils d'Amyntas. (9) Ainsi démembrée, la ville de Lacédémone resta longtemps sous la dépendance des Achéens; mais rien ne lui porta une plus funeste atteinte que l'abolition des lois de Lycurgue, sous l'empire desquelles elle avait vécu pendant sept cents ans.

[38,35] Élections pour l'année 188 et répartition des postes

(1) Au sortir de l'assemblée où avait été débattue devant le consul l'affaire des Achéens et des Lacédémoniens, M. Fulvius, voyant l'année sur sa fin, s'était rendu à Rome pour les comices et avait fait nommer consuls M. Valérius Messala et C. Livius Salinator, à l'exclusion de M. Aemilius Lépidus, son ennemi, candidat cette même année. (2) On nomma ensuite préteurs Q. Marcius Philippus, M. Claudius Marcellus, C. Stertinius, C. Atinius, P. Claudius Pulcher et L. Manlius Acidinus. (3) Les élections terminées, le consul M. Fulvius eut ordre de retourner dans sa province se mettre à la tête de son armée; il fut, lui et son collègue Cn. Manlius, prorogé pour une année dans son commandement.

(4) La même année, sur l'avis des décemvirs, furent placés par P. Cornélius, dans le temple d'Hercule une statue de ce dieu, et dans le Capitole un char doré, attelé de six chevaux. (5) C'était une offrande du consul, comme le portait l'inscription. Douze boucliers dorés furent aussi offerts par les édiles curules, P. Claudius Pulcher et Ser. Sulpicius Galba, sur le produit des amendes infligées aux fournisseurs pour avoir accaparé le grain. (6) L'édile plébéien Q. Fulvius Flaccus consacra également deux statues dorées avec l'argent provenant d'une condamnation. Son collègue A. Caecilius n'avait condamné personne (ils prononçaient sans le concours l'un de l'autre).

Les Jeux Romains furent célébrés trois fois, les Jeux Plébéiens cinq fois. (7) Les consuls M. Valérius Messala et C. Livius Salinator, entrés en charge aux Ides de Mars, mirent en délibération les affaires de la république, les provinces et les armées. (8) À l'égard de l'Étolie et de l'Asie, il n'y eut aucun changement. Les consuls durent avoir l'un Pise avec la Ligurie, l'autre la Gaule, pour département; (9) ils devaient choisir à l'amiable ou tirer au sort; quant aux troupes, ils eurent ordre d'en lever de nouvelles, chacun deux légions, et de prendre chez les alliés du nom latin quinze mille hommes d'infanterie et douze cents chevaux chacun. À Messala échut la Ligurie, à Salinator, la Gaule.

Les préteurs tirèrent ensuite au sort. (10) M. Claudius eut la juridiction de la ville, P. Claudius celle des étrangers, Q. Marcius la Sicile, C. Stertinius la Sardaigne, L. Manlius l'Espagne citérieure et C. Atinius l'Espagne ultérieure.

[38,36] Mesures diverses prises à Rome avant la départ des consuls

(1) Les armées furent ainsi réparties: les légions de Gaule, qui avaient servi sous C. Laelius, durent passer sous les ordres du propréteur M.Tuccius dans le Bruttium; (2) l'armée de Sicile dut être licenciée, et la flotte ramenée à Rome par le propréteur M. Sempronius. (3) Les deux légions qui étaient dans les Espagnes devaient y demeurer et recevoir chacune un supplément de trois mille hommes d'infanterie et de deux cents chevaux que les deux préteurs étaient autorisés à prendre chez les alliés et à amener avec eux.

(4) Avant le départ des nouveaux magistrats pour leurs provinces, trois jours de prières publiques furent prescrits par le collège des décemvirs dans tous les carrefours, à cause d'une éclipse de soleil entre la troisième et la quatrième heure du jour; une neuvaine fut également ordonnée pour une pluie de pierres tombée sur le mont Aventin.

(5) Les Campaniens, qu'un sénatus-consulte de l'année précédente avait forcés de se faire comprendre dans le cens de Rome (car jusque là ils n'avaient su où se faire inscrire), demandèrent le droit d'épouser des Romaines, (6) la validité des mariages contractés avant cette époque, et la reconnaissance des enfants issus de ces mariages, comme enfants et comme héritiers légitimes: (7) on fit droit à ces deux demandes.

Le tribun du peuple C. Valérius Tappo proposa de conférer le droit de suffrage aux municipes de Formies, de Fundi et d'Arpinum, qui jusque là n'avaient eu que le droit de cité. (8) Cette proposition fut combattue par quatre autres tribuns du peuple, parce qu'elle n'avait pas eu l'aval du sénat: mais il leur fut démontré que c'était au peuple et non au sénat qu'appartenait le pouvoir de conférer à qui bon lui semblait le droit de suffrage; et ils se désistèrent de leur opposition. (9) Il fut donc décrété que ceux de Formies et de Fundi voteraient dans la tribu Aemilia, ceux d'Arpinum dans la tribu Cornélia; et en vertu de la loi Valéria, les uns et les autres furent pour la première fois classés dans ces deux tribus.

(10) Ce fut le censeur M. Claudius Marcellus qui, grâce à la préférence que lui donna le sort sur T. Quinctius, eut l'honneur de fermer le lustre. Le cens compta deux cent cinquante huit mille trois cent dix-huit citoyens. Après la clôture du lustre, les consuls partirent pour leurs provinces.

[38,37] Règlement de la question d'Asie (hiver 189-188)

(1) Pendant l'hiver où ces faits se passaient à Rome, Cn. Manlius, d'abord consul, puis proconsul, recevait dans ses quartiers d'hiver en Asie des ambassades de toutes les villes et de toutes les peuplades en deçà du mont Taurus. (2) Si la victoire remportée sur Antiochus était plus brillante et plus glorieuse pour les Romains, la défaite des Gaulois était plus agréable aux alliés que celle d'Antiochus. (3) Le despotisme royal avait été plus tolérable que la sauvage domination de ces barbares farouches qui tenaient l'Asie toujours haletante et dont les ravages semblaient se promener comme un tourbillon sur les campagnes.

(4) Ils devaient donc la liberté à l'expulsion d'Antiochus, la paix à la soumission des Gaulois, et ils venaient apporter avec leurs félicitations des couronnes d'or, chacun suivant ses moyens. (5) Antiochus et les Gaulois eux-mêmes avaient aussi envoyé des députés pour prendre les conditions du vainqueur; et Ariarathe, roi de Cappadoce, le fit pour s'humilier et pour expier à prix d'argent la faute dont il s'était rendu coupable en donnant des secours à Antiochus. (6) Il fut taxé à six cents talents d'argent. Pour les Gaulois, on leur répondit qu'à l'arrivée d'Eumène ils sauraient à quoi s'en tenir; les députés des cités obtinrent des réponses bienveillantes et s'en retournèrent encore plus joyeux qu'ils n'étaient venus. (7) Quant aux envoyés d'Antiochus, ils reçurent l'ordre de faire porter les grains et les sommes fixées par L. Scipion, dans la Pamplylie où l'armée allait se rendre.

(8) Dès les premiers jours du printemps, en effet, le proconsul passa ses troupes en revue et se mit en route: au bout de huit jours il arriva à Apamée. Il y séjourna trois jours; trois autres journées le conduisirent d'Apamée dans la Pamphylie, où il avait donné rendez-vous aux gens du roi avec les grains et les sommes. (9) Mille cinq cents talents d'argent lui furent comptés, il les fit transporter à Apamée, le blé fut distribué aux soldats. De là on marcha sur Pergè, le seul endroit de ces pays où il y eût garnison. (10) À l'approche de l'armée, le commandant vint demander un délai de trente jours pour prendre les ordres d'Antiochus. Il l'obtint et, ce terme expiré, la garnison évacua. (11) De Pergè, le proconsul détacha son frère L. Manlius avec quatre mille hommes sur Oroanda pour réclamer le reste des sommes fixées par le traité; et lui-même, à la nouvelle de l'arrivée d'Eumène et des dix commissaires romains à Éphèse, il se fit suivre des envoyés d'Antiochus et ramena son armée à Apamée.

[38,38] La paix d'Apamée (printemps 188)

(1) Là, de l'avis des dix commissaires, un traité fut signé avec Antiochus presque dans les termes suivants:

(2) "Alliance est conclue entre le roi Antiochus et le peuple romain à ces conditions: À nulle armée, marchant contre le peuple romain ou contre ses alliés, le roi n'accordera ni passage sur ses terres ou sur celles des peuples de sa dépendance, ni vivres, ni secours d'aucun genre. (3) À charge de revanche pour les Romains et leurs alliés à l'égard du roi Antiochus et des peuples de sa dépendance. Il est interdit à Antiochus de faire la guerre aux habitants des îles et de passer en Europe. (4) Antiochus évacuera les villes, campagnes, bourgs et châteaux en deçà du mont Taurus jusqu'au fleuve, et depuis la vallée du Taurus jusqu'à la chaîne qui regarde la Lycaonie. (5) Il n'emportera aucune arme des places, et territoires et forts qu'il est tenu d'évacuer. S'il en emportait, il aurait à en faire bien et dûment la restitution.

Soldats ou sujets d'Eumène, Antiochus ne recevra personne dans ses états. (6) Tous les habitants des villes démembrées qui peuvent se trouver auprès du roi Antiochus ou sur les terres de son royaume, doivent, dans un terme fixé, revenir à Apamée. (7) Quant aux sujets d'Antiochus qui peuvent être à Rome ou chez les alliés des Romains, libre à eux de s'en aller ou de rester. Esclaves, fugitifs ou prisonniers de guerre, prisonniers ou transfuges de condition libre, tous doivent être rendus aux Romains et à leurs alliés. (8) Le roi devra livrer tous ses éléphants, sans pouvoir s'en procurer d'autres. Il devra remettre ses navires longs avec tous leurs appareils de guerre; il ne pourra avoir plus de dix galères, dont aucune de plus de trente rames, aucune galiote dans la guerre où il aura été l'agresseur. (9) Il ne pourra naviguer au-delà des promontoires Calycadnos et Sarpédon, hors les cas d'argent, de tribut, d'ambassadeurs ou d'otages à faire porter. (10) Défense est faite au roi Antiochus de lever des troupes mercenaires chez les nations soumises à la domination du peuple romain, et même de recevoir des volontaires de ces nations.

(11) Les bâtiments et édifices que les Rhodiens et leurs alliés possèdent sur les terres d'Antiochus devront, comme avant la guerre, appartenir à qui de droit, aux Rhodiens et à leurs alliés. (12) Les sommes dues pourront être réclamées par les créanciers; en cas de soustractions, chacun aura le droit de rechercher, de reconnaître, de réclamer ses effets. Si quelques-unes des villes qu'Antiochus est tenu de livrer se trouvent aux mains des commandants à qui il les a confiées, il doit les faire évacuer et les faire remettre en toute conscience.

(13) Il devra également compter, en bon argent, douze mille talents attiques dans l'espace de douze ans par paiements égaux (chaque talent du poids romain de quatre-vingts livres), et fournir cinq cent quarante mille mesures de blé. (14) Au roi Eumène il paiera trois cent cinquante talents dans l'espace de cinq ans; et, à la place du blé qu'il lui doit, par estimation, une somme de cent vingt-sept talents. (15) Il donnera aux Romains vingt otages à changer tous les trois ans, les plus jeunes ayant au moins dix-huit ans, les plus âgés au plus quarante-cinq. (16) Si quelque nation alliée du peuple romain déclare la première la guerre à Antiochus, le roi pourra repousser la force par la force, à charge par lui de ne prendre possession d'aucune ville par droit de conquête, de ne faire aucune alliance. (17) Les démêlés devront être terminés entre les partis par les voies juridiques, ou s'ils le préfèrent, par les armes."

(18) Hannibal le Carthaginois, l'Étolien Thoas, Mnasilochus l'Acarnanien, Eubulidès et Philon de Chalcis étaient réclamés par un article à part: une dernière clause permettait des additions, des retranchements, des modifications ultérieures, sans préjudice de la parole donnée.

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Re: Livre XXVIII : Les événements des années 207 à 205

Message par Belain le Sam 15 Avr 2017, 19:02

4ème partie: [38,39-60) Rapatriement des forces armées (187)

[38,39] Retour de la flotte en Italie. Le travail des commissaires en Asie

(1) Le consul jura de respecter le traité et envoya au roi, pour exiger son serment, Q. Minucius Thermus et L. Manlius, alors de retour d'Oroanda. (2) Il écrivit aussi à Q. Fabius Labéo, commandant de la flotte, de se rendre immédiatement à Patara pour détruire et brûler les vaisseaux syriens qui s'y trouvaient. (3) Labéo sortit d'Éphèse et se rendit à Patara où il détruisit et brûla cinquante navires couverts. Dans la même expédition il s'empara de Telmesse, où l'arrivée subite de la flotte avait jeté l'épouvante: (4) de la Lydie, suivi des vaisseaux qu'il avait laissés à Éphèse, il traversa aussitôt les îles et passa en Grèce. Il s'arrêta quelques jours à Athènes pour donner à sa suite le temps d'arriver d'Éphèse au Pirée et reprit ensuite avec toute sa flotte la route de l'Italie.

(5) Cn. Manlius, entre autres objets dus par Antiochus, avait reçu les éléphants et en avait fait cadeau à Eumène; il s'était ensuite occupé des griefs des cités et des troubles occasionnés par la dernière révolution.

(6) Le roi Ariarathe dut en même temps la remise d'une moitié des sommes auxquelles il avait été taxé à la protection d'Eumène qui venait d'épouser sa fille, et fut reconnu ami du peuple romain. (7) Examen fait des griefs des cités, les deux commissaires réglèrent leur sort: celles qui, tout en ayant été tributaires du roi Antiochus, s'étaient déclarées pour le peuple romain, obtinrent exemption de tout tribut; (8) celles qui avaient suivi le parti d'Antiochus ou qui avaient payé tribut au roi Attale durent toutes payer également tribut à Eumène. En particulier, les Colophoniens de Notion, les Cyméens et les Mylaséniens furent exemptés de tout tribut. (9) Les habitants de Clazomènes, outre cette exemption, obtinrent encore l'île de Drymuse comme gratification; les Milésiens obtinrent la restitution du territoire dit sacré. (10) Ilion fut agrandi des territoires de Rhoetium et de Gergitium, moins comme récompense de services récents, qu'à titre de berceau du peuple romain. La même considération valut aux Dardaniens leur liberté. (11) Les habitants de Chios, de Smyrne et d'Érythres, en récompense de l'attachement inviolable qu'ils avaient témoigné aux Romains dans cette guerre, reçurent des terres et des distinctions honorifiques de tout genre. (12) Les Phocéens furent remis en possession du territoire qu'ils occupaient avant la guerre et autorisés à conserver leurs anciennes lois. (13) Les Rhodiens obtinrent confirmation des privilèges qui leur avaient été attribués par un premier décret: on leur donna la Lydie et la Carie jusqu'au Méandre, à la réserve de la ville de Telmesse.

(14) Le roi Eumène fut agrandi de la Chersonnèse d'Europe, de la Lysimachie, des forts, bourgs et territoires qui avaient appartenu à Antiochus; (15) en Asie, il fut remis en possession des deux Phrygies (la Phrygie près de l'Hellespont et la grande Phrygie), de la Mysie que lui avait enlevée le roi Prusias, (16) de la Lycaonie, de la Milyade, de la Lydie et nommément des villes de Tralles, d'Éphèse et de Telmesse. (17) La Pamphylie fut l'objet d'une longue discussion entre Eumène et les envoyés d'Antiochus, attendu qu'une partie est en deçà, l'autre au-delà du Taurus: on finit par renvoyer l'affaire au sénat.

[38,40] Retour de l'armée en Europe. L'armée tombe dans une embuscade en Thrace

(1) Ces traités et ces décrets ratifiés, Manlius, accompagné des dix commissaires et à la tête de toute son armée, prit la route de l'Hellespont où il avait donné rendez-vous aux chefs des Gaulois et leur notifia les conditions qui devaient les maintenir en paix avec Eumène; (2) il leur signifia en même temps qu'ils eussent à renoncer à cette vie nomade et à se renfermer dans les limites de leur territoire. (3) Il ramassa ensuite des navires sur toute la côte, les joignit à la flotte d'Eumène qu'Athénaios, frère de ce prince, avait ramenée d'Élée, et repassa en Europe avec toutes ses troupes.

(4) Il prit route par la Chersonnèse, avançant à petites journées à cause d'un immense butin qui retardait sa marche et fit une halte à Lysimachia, afin de laisser ses bêtes de somme se reposer et se refaire entièrement, et de traverser ensuite la Thrace, dont le passage était généralement redouté. (5) Le jour même de son départ de Lysimachia, il arriva au bord du fleuve Mélas, et le lendemain à Cypséla. (6) À partir de Cypséla, la route courait étroite, raboteuse, à travers bois sur environ dix milles. Les difficultés du chemin le décidèrent à partager son armée en deux corps; il fit prendre les devants au premier; le second dut fermer la marche à une grande distance derrière; au milieu marchaient les bagages; c'étaient des chariots chargés des fonds publics et de tout le butin précieux.

(7) On s'engage donc dans ces gorges. Tout à coup dix mille Thraces, Astii, Caeni, Maduaténi et Coréli, quatre peuplades, se présentent aux bords des défilés et ferment le passage. (8) C'était un bruit général que Philippe était pour quelque chose dans cette perfidie; car il savait que c'était bien par la Thrace que reviendraient les Romains; il savait tout ce qu'ils rapportaient d'argent avec eux. (9) À la tête de la première division marchait le général, tourmenté des dangers de sa position.

Les Thraces ne firent aucun mouvement avant que les troupes armées ne fussent passées: (10) dès qu'ils virent le premier corps sorti du défilé et l'arrière-garde encore loin, ils se jetèrent sur les bagages, égorgèrent les gardiens, pillèrent les chariots et enlevèrent les bêtes de somme avec leurs charges. (11) Aux cris qui arrivent d'abord aux colonnes déjà engagées dans le défilé, bientôt à l'avant-garde, on accourt des deux extrémités et une mêlée tumultueuse s'engage sur divers points à la fois.

(12) Les Thraces, embarrassés de butin et venus pour piller, c'est-à-dire les mains vides et désarmées, tombent facilement sous le glaive; mais les Romains ont contre eux la difficulté du terrain, tandis que les barbares accourent par des sentiers connus, disparaissent dans le creux des vallons. (13) Les bagages, les chariots eux-mêmes, dispersés çà et là, embarrassent tout le monde et font obstacle au combat; (14) voleurs et volés tombent pêle-mêle. L'avantage ou le désavantage du terrain, le courage des combattants, le nombre presque toujours inégal des lutteurs qui se rencontrent, l'emportent tour à tour. Il périt beaucoup de monde des deux côtés. (15) Déjà la nuit tombait lorsque les Thraces abandonnèrent la partie; ce n'étaient ni les coups ni la mort qui les faisaient fuir. Ils avaient assez de butin.

[38,41] Nouvelle embuscade en Thrace. L'armée arrive à Apollonie en Illyrie (courant de l'hiver 188-187)

(1) L'avant-garde des Romains, sortie enfin du défilé, campa près du temple de Mendis, dans un lieu découvert; la seconde division resta dans le défilé pour garder les bagages, derrière une double palissade. (2) Le lendemain, elle fit reconnaître le terrain, puis elle se mit en mouvement et rejoignit le premier corps. (3) Ce combat coûta aux Romains une partie de leurs bagages, des valets d'armée, des soldats sur toute la longueur du défilé où il se livra. La perte la plus sensible fut celle de Q. Minucius Thermus, brave et intelligent officier.

(4) Dans la journée on arriva au bord de l'Hèbre; puis on passa les frontières des Éniens, près du temple d'Apollon, nommé Zérynthien. (5) Ce fut pour tomber dans les nouveaux défilés de Tempyra (c'était le nom de l'endroit), non moins rudes que les premiers; heureusement, comme il n'y a aucun bois dans les environs, les embuscades y sont plus difficiles. (6) Cependant la soif du butin y avait aussi attiré les Thrauses, autre peuplade thrace; mais ces vallées découvertes permettaient d'apercevoir de loin les ennemis postés dans le défilé. Il y eut moins de terreur et de confusion chez les Romains; car, malgré le désavantage du terrain, ils pouvaient combattre en règle, en bataille rangée, enseignes déployées. (7) Ils s'avancent donc, les rangs serrés, en poussant de grands cris; dès le premier choc ils délogent les ennemis, puis ils leur font tourner le dos, les poursuivent, les égorgent au milieu de leurs défilés qui les trahissent eux-mêmes. (8) Les Romains vainqueurs allèrent camper près du bourg des Maronites, appelé Salè. Le lendemain, par une route dégagée, ils entrèrent dans la plaine priatique: ils y passèrent trois jours pour recevoir du blé, soit des Maronites qui se montraient empressés, soit de leurs propres navires qui venaient derrière avec toute sorte de provisions.

(9) De ce campement, une journée de marche les conduisit à Apollonie; et de là, par le territoire d'Abdère, ils se rendirent à Néapolis. (10) Tout ce trajet, au milieu des colonies grecques, s'effectua paisiblement. Dans tout le reste de la Thrace, jour et nuit, bien qu'on ne fût pas inquiété, on se tint sur ses gardes jusqu'à l'entrée des troupes en Macédoine. (11) Les Thraces s'étaient montrés beaucoup plus pacifiques envers cette même armée, lors du passage de Scipion par la même route. La raison en était simple: il n'y avait pas tant de butin pour les tenter. (12) Cependant, au rapport de Claudius, alors même, environ quinze cents Thraces se seraient présentés au Numide Muttinès qui avait pris les devants pour reconnaître les lieux; Muttinès avait avec lui quatre cents cavaliers numides et quelques éléphants. (13) Son fils, suivi de cent cinquante cavaliers d'élite, se serait fait jour à travers les ennemis, et bientôt après, au moment où Muttinès, avec ses éléphants au centre et sa cavalerie sur les ailes, en venait aux mains avec les brigands, il serait revenu tomber à grand bruit sur leur dos, (14) et l'ennemi, épouvanté de cette irruption, n'aurait pas inquiété l'infanterie.

(15) Cn. Manlius passa de la Macédoine dans la Thessalie, puis dans l'Épire, et arriva à Apollonie où, n'osant s'aventurer en mer par une saison rigoureuse, il prit ses quartiers d'hiver.

[38,42] Élections pour l'année 187 (le 18 février)

(1) À la fin de l'année, le consul M. Valérius quitta la Ligurie pour venir à Rome nommer les nouveaux magistrats. Il n'avait rien fait dans sa province d'assez important pour justifier une aussi longue absence et un retour si tardif. (2) Les comices consulaires se tinrent avant le 12 des calendes de Mars: les consuls nommés furent M. Aemilius Lépidus et C. Flaminius. (3) Le lendemain on nomma préteurs Ap. Claudius Pulcher, Ser. Sulpicius Galba, (4) Q. Térentius Culléo, L. Térentius Massaliota, Q. Fulvius Flaccus, M. Furius Crassipes. (5) Les élections terminées, la désignation des provinces à partager entre les préteurs fut soumise au sénat par le consul. On arrêta qu'il y en aurait deux à Rome, pour la justice; deux hors de l'Italie, la Sicile et la Sardaigne; deux autres en Italie, Tarente et la Gaule. (6) Aussitôt, avant d'entrer en charge, les préteurs furent invités à tirer au sort leurs départements. Ser. Sulpicius eut la ville; Q. Térentius, les étrangers; L. Térentius, la Sicile; Q. Fulvius, la Sardaigne; Ap. Claudius, Tarente; M. Furius, la Gaule.

(7) Cette année-là, L. Minucius Myrtilus et L. Manlius, accusés d'avoir frappé des ambassadeurs carthaginois, furent, sur l'ordre de M. Claudius, préteur de la ville, remis par les fétiaux aux mains de ces envoyés et emmenés à Carthage.

(8) Cependant il courait des bruits de plus en plus alarmants de révolte en Ligurie. En conséquence les deux nouveaux consuls, le jour où ils mirent en délibération leurs départements et les affaires de la république, reçurent tous deux pour province la Ligurie. (9) Ce sénatus-consulte fut combattu par le consul Lépidus: "C'était un affront, disait-il hautement, que d'enfermer deux consuls dans les vallées des Liguriens. (10) Il y avait deux ans que M. Fulvius et Cn. Manlius, l'un en Europe, l'autre en Asie, régnaient en quelque sorte comme successeurs de Philippe et d'Antiochus. Si l'on voulait avoir des armées dans ces contrées, c'étaient aux consuls, et non à des citoyens sans titre qu'appartenait le commandement. (11) Et que faisaient-ils? Ils se promenaient faisant peur aux nations, sans qu'on leur eût déclaré la guerre, vendant partout la paix à prix d'argent. Si la présence de deux armées était nécessaire dans ces provinces, M'. Acilius avait bien eu pour successeur L. Scipion, L. Scipion, M. Fulvius et Cn. Manlius; Fulvius et Manlius auraient dû être remplacés par C. Livius et M. Valérius. (12) À présent que la guerre d'Étolie était terminée, l'Asie conquise sur Antiochus, les Galates vaincus, il fallait, ou envoyer les consuls commander les armées consulaires, ou rappeler les légions et les rendre enfin à la république." (13) Le sénat, malgré ces plaintes, persévéra dans sa décision, que les consuls auraient tous deux pour province la Ligurie: Manlius et Fulvius eurent ordre de sortir de leurs provinces, de ramener leurs armées et de revenir à Rome.

[38,43] Une délégation ambraciote porte plainte contre M. Fulvius Nobilior

(1) Il y avait des inimitiés personnelles entre M. Fulvius et le consul M. Aemilius; le principal grief d'Aemilius contre son adversaire, c'était d'être arrivé au consulat deux ans plus tard qu'il n'y avait prétendu; il attribuait ce mécompte aux manoeuvres de Fulvius. (2) Pour jeter de l'odieux sur lui, il suborna les ambassadeurs d'Ambracie et les introduisit dans le sénat. (3) "Les Ambraciens vivaient en paix, dirent-ils; ils s'étaient soumis aux ordres des consuls précédents; ils étaient tout prêts à obéir également à M. Fulvius, (4) et néanmoins Fulvius leur avait déclaré la guerre. Il avait désolé leurs campagnes, jeté dans leur ville la crainte du pillage et du massacre, et c'était cette crainte qui les avait forcés à fermer leurs portes. (5) Ils avaient ensuite été attaqués, assiégés; et la guerre avait épuisé contre eux toutes ses rigueurs: meurtres, incendies, ruine, pillage. Leurs femmes, leurs enfants avaient été arrachés de leurs bras et vendus comme esclaves; leurs biens enlevés, (6) et, pour comble de douleur, tous leurs temples dépouillés. Les statues de leurs dieux, leurs dieux eux-mêmes, avaient été arrachés de leurs sanctuaires et emportés; des murs, des bois nus, voilà ce qui restait aux Ambraciens pour présenter leurs adorations, leurs voeux, leurs prières."

(7) Sur ces plaintes, le consul, par des questions perfides et concertées à l'avance, provoquait des explications qui semblaient arrachées. (8) Le sénat était ébranlé. L'autre consul, C. Flaminius, se porta défenseur de M. Fulvius. "Moyens rebattus, moyens usés que ceux dont se servent les Ambraciens, s'écria-t-il. (9) C'étaient ceux qu'avaient employés contre M. Marcellus les Syracusains, les Campaniens contre Q. Fulvius. Que ne souffrait-on les mêmes accusations de la part du roi Philippe contre T. Quinctius, de la part d'Antiochus contre M'. Acilius et L. Scipion, de la part des Galates contre Cn. Manlius, de la part des Étoliens et des peuples de Céphallénie contre M. Fulvius?"

"(10) Qu'Ambracie ait été assiégée, emportée, des statues, des ornements enlevés, que les vaincus aient éprouvé tous les malheurs qui accompagnent les prises de villes, croyez-vous, Pères conscrits, que je veuille, moi, en disconvenir au nom de M. Fulvius, que M. Fulvius en disconvienne lui-même? (11) Mais, fort de ce qu'il a fait, il va vous demander le triomphe; mais l'image d'Ambracie captive, mais ces statues qu'on l'accuse d'avoir enlevées, mais toutes les dépouilles d'Ambracie, il va les faire porter devant son char, il va en orner la façade de sa maison. (12) Quant à cette prétention qu'on affiche de se séparer des Étoliens, elle est nulle: Ambraciens, Étoliens, c'est une seule et même cause. (13) Ainsi, que mon collègue attende une autre occasion pour satisfaire sa haine. S'il veut à tout prix exploiter celle-ci, qu'il retienne ses amis les Ambraciens jusqu'à l'arrivée de M. Fulvius. (14) Quant à moi, je le déclare, on n'arrêtera rien sur les Ambraciens ni les Étoliens, tant que M. Fulvius sera absent, je ne le souffrirai pas."

[38,44] Le consul M. Aemilius obtient la condamnation de son collègue

(1) Aemilius se récria sur la mauvaise foi connue de son ennemi, disant qu'à force de délais il ferait en sorte de ne point revenir à Rome tant qu'y serait un consul qu'il redoutait. Cette altercation des consuls dura deux jours, (2) et la présence de Flaminius semblait un obstacle à toute décision.

(3) On profita d'une indisposition subite de Flaminius qui le forçait de s'absenter et, à la demande d'Aemilius, (4) un décret du sénat ordonna "que les Ambraciens fussent remis en possession de tout ce qui leur appartenait; que leur liberté, leurs lois leur fussent rendues; qu'il leur fût permis d'établir à leur gré des péages sur terre et sur mer, à condition qu'ils ne porteraient ni sur les Romains, ni sur les alliés du nom latin. (5) Quant aux statues et autres ornements dont ils se plaignaient d'avoir vu dépouiller leurs temples, au retour de M. Fulvius, on en référerait au collège des pontifes, dont la décision aurait force de loi." (6) Le consul ne se tint pas satisfait de sa victoire, et dans une séance peu nombreuse, il fit ajouter au décret "qu'Ambracie ne paraissait pas avoir été emportée d'assaut."

(7) Trois jours de prières publiques furent ensuite, par ordonnance des décemvirs, décrétés pour la santé du peuple, qu'une peste affreuse frappait dans la ville et dans les campagnes. (8) On célébra ensuite les Féries latines. Ces cérémonies terminées, les consuls s'occupèrent des levées (voulant tous deux avoir des armées nouvelles), puis ils partirent pour leurs provinces et licencièrent tous les vétérans.

(9) Après le départ des consuls, le proconsul Cn. Manlius arriva à Rome; le sénat, sur la convocation du préteur Ser. Sulpicius, lui donna audience dans le temple de Bellone. (10) Il fit le récit de son expédition, demanda qu'on rendît des actions de grâces aux dieux et qu'on lui permît d'entrer en triomphe dans la ville. (11) Mais il trouva une opposition presque unanime chez les dix commissaires qui l'accompagnaient, et entre autres chez L. Furius Purpurio et chez L. Aemilius Paulus.

[38,45] Déposition des commissaires contre le consul Cn.Manlius

(1) "En les adjoignant, disaient-ils, comme commissaires à Cn. Manlius, on n'avait eu en vue que la conclusion de la paix avec Antiochus, la fixation définitive des conditions du traité, dont les bases avaient été jetées par L. Scipion. (2) Cn. Manlius avait tout fait pour troubler cette paix, et, s'il l'avait pu, pour faire tomber traîtreusement Antiochus dans ses mains; mais ce prince, qui connaissait la perfidie du consul, malgré les nombreuses entrevues dans lesquelles on avait cherché à l'attirer, avait évité toute rencontre, et jusqu'au regard du consul. (3) Manlius avait voulu franchir le mont Taurus, et c'était à grande peine qu'il avait cédé aux prières des dix commissaires, aux paroles de la Sibylle, qui ne prédisaient que désastre en dehors de ces limites fixées par le destin. Rien n'avait pu l'empêcher cependant d'en approcher avec son armée, d'aller camper sur la crête même de la montagne, près des sources des fleuves, (4) et, faute de motif pour attaquer les états d'Antiochus où il ne trouvait partout que la paix, il avait été par un long détour chercher les Gallo-Grecs, (5) et, sans autorisation du sénat, sans ordre du peuple, il avait porté la guerre chez cette nation. Quel général avait jamais osé prendre sur lui une pareille responsabilité? Les guerres d'Antiochus, de Philippe, d'Hannibal, des Carthaginois, guerres récentes encore, (6) étaient toutes passées par les mains du sénat, par la volonté du peuple. Presque toujours on avait commencé par envoyer des ambassadeurs, par demander réparation; ce n'était qu'à la fin qu'on faisait déclarer la guerre."

"(7) Une seule de ces formalités a-t-elle été observée par toi, Manlius, pour que nous voyions là une guerre publique du peuple romain et non l'oeuvre d'un brigand, que tu es? (8) Du moins, as-tu marché droit contre ceux que tu t'étais choisis comme ennemis? (9) Ou bien prenant par toutes les anfractuosités des chemins, faisant halte à chaque embranchement des routes, n'as-tu point, consul mercenaire, à la tête d'une armée romaine, suivi pas à pas Attale, frère d'Eumène, par tous les coins et recoins de la Pisidie, de la Lycaonie et de la Phrygie, cherchant partout des tyrans et des forts pour les rançonner? Qu'avais-tu à faire avec les Oroandiens, par exemple? avec tant d'autres peuples inoffensifs?"

"(10) Et cette guerre même, dont tu te fais un titre aux honneurs du triomphe, comment l'as-tu faite? Lieux, temps, as-tu rien choisi toi-même? (11) Oui, tu as raison de demander qu'on rende des actions de grâces aux dieux immortels, doublement raison: d'abord, pour n'avoir point fait expier à l'armée par quelque désastre la témérité d'un chef qui foulait partout aux pieds le droit des nations; ensuite pour nous avoir fait rencontrer des bêtes plutôt que des ennemis."

[38,46] Suite de l'intervention

(1) "Car, ne nous y trompons point, ce n'est pas seulement dans le nom des Gallo-Grecs qu'il y a mélange; c'est surtout dans leurs corps, dans leurs armes qu'il y a mélange et altération. (2) Croyez-vous que si nous avions eu affaire à ces Gaulois que nous avons mille fois combattus en Italie avec des succès divers, avec un général comme Manlius, il serait revenu même un messager pour vous annoncer notre désastre?"

"(3) Deux fois il leur a livré bataille, les deux fois il a engagé l'armée sur le terrain le plus affreux, au fond d'une vallée, presque sous les pieds des Gaulois; si bien que de ses hauteurs, sans avoir besoin de traits, l'ennemi n'eût eu qu'à se laisser rouler sur nous pour nous écraser. (4) Qu'est-il donc arrivé? Le peuple romain a bien du bonheur, son nom est bien puissant! La ruine récente d'Hannibal, de Philippe, d'Antiochus, les avait presque étourdis, ces géants de l'Asie! Des frondes et des flèches ont suffi pour les mettre en fuite; (5) aucun glaive n'a été taché de sang dans la guerre de Galatie. Comme des bandes d'oiseaux, le sifflement du premier trait les a fait envoler; (6) mais grands dieux! la fortune nous a fait voir ce qui nous serait arrivé, si nous avions eu devant nous de vrais ennemis. À notre retour, pour avoir rencontré de misérables brigands thraces, nous avons été massacrés, battus, dépouillés. (7) Q. Minucius Thermus, dont la perte est pour le moins aussi déplorable que l'eût été celle de Cn. Manlius qui avait tout perdu par sa témérité, est mort avec une foule de braves soldats. (8) L'armée, chargée des dépouilles du roi d'Antiochus, et dispersée sur trois points, ici l'avant-garde, les bagages, plus loin l'arrière-garde, a passé toute une nuit cachée dans les halliers, dans les repaires des bêtes féroces. (9) Voilà les exploits qui font demander le triomphe!"

"Mais quand il n'y aurait pas eu de Thraces pour nous battre, pour nous couvrir de honte, de quels ennemis demanderais-tu à triompher? De ceux, j'imagine, que le sénat et le peuple romain t'avaient chargés de combattre.(10) C'est à ce titre que le triomphe a été accordé à L. Scipion, à M'. Acilius, ici présents, tous deux vainqueurs d'Antiochus; avant eux à T. Quinctius, vainqueur du roi Philippe, à P. Scipion l'Africain, vainqueur d'Hannibal, des Carthaginois et de Syphax. (11) Et encore, quoique le sénat eût voté la guerre, on avait tenu compte des moindres formalités: à qui devait-on déclarer la guerre? La déclarerait-on aux rois en personne, ou suffisait-il de la faire annoncer dans une de leurs villes? (12) Voulons-nous donc profaner, abolir tous ces usages? Anéantir les lois des fétiaux? Supprimer les fétiaux? Détruisons (me pardonnent les dieux ce blasphème!), foulons aux pieds la religion... chassons les dieux de nos coeurs. (13) Est-ce que nous consentons à voir dépouiller le sénat du droit de prononcer sur la guerre? le peuple, du droit d'ordonner s'il veut qu'on fasse la guerre aux Gaulois?"

"(14) Il n'y a que quelques jours, les consuls désiraient vivement pour provinces la Grèce et l'Asie: vous avez persisté à leur assigner la Ligurie, et ils ont obéi. (15) Aussi, libre à eux, s'ils terminent heureusement la guerre, de venir vous demander le triomphe, forts de votre autorisation préalable."

[38,47] Réponse de Cn. Manlius Vulso

(1) Ainsi parlèrent Furius et Aemilius. Manlius répondit, dit-on, en ces termes. "Jusqu'ici, dit-il, c'étaient ordinairement les tribuns du peuple qui formaient opposition aux demandes de triomphe, Pères conscrits; (2) et je les remercie d'avoir, soit par égard pour moi, soit en considération de l'importance de mes succès, non seulement approuvé ma demande par leur silence, mais encore paru disposés, en cas de besoin, à en faire eux-mêmes la proposition au sénat. (3) C'est parmi les dix commissaires adjoints par nos ancêtres aux généraux comme conseil, pour régulariser et légitimer la victoire, que je trouve des adversaires. (4) C'est L. Furius, c'est L. Aemilius qui s'opposent à ce que je monte sur le char triomphal, qui m'enlèvent une couronne honorable, eux qu'en cas d'opposition de la part des tribuns j'aurais invoqués comme témoins de mes exploits."

"(5) Je n'envie à personne les honneurs qu'il a obtenus, Pères conscrits; mais vous-mêmes, dernièrement, lorsque des tribuns du peuple, hommes de coeur et de mérite, formaient opposition au triomphe de Q. Fabius Labéo, vous fîtes tout céder à l'autorité de vos suffrages, et Labéo triompha, après avoir été hautement accusé par ses ennemis non d'avoir fait une guerre injuste, mais de n'avoir même pas vu l'ennemi."

"(6) Et moi qui ai tant de fois combattu en bataille rangée contre cent mille des plus indomptables ennemis, moi qui leur ai pris ou tué plus de quarante mille hommes, moi qui ai deux fois forcé leurs camps, moi qui ai tout laissé en deçà du Taurus dans une paix aussi profonde que celle dont jouit l'Italie elle-même, je me vois frustrer du triomphe! (7) Que dis-je? j'ai à me défendre devant vous, Pères conscrits, accusé par mes propres lieutenants! (8) Or, cette accusation, comme vous l'avez vu, Pères conscrits, roule sur deux points: d'abord je n'avais nullement le droit de faire la guerre aux Gaulois; ensuite je me suis montré téméraire, imprudent. Non, les Gaulois n'étaient pas des ennemis; ils vivaient en paix; ils se soumettaient à nos volontés. Tu leur as fait violence, me dit-on!"

"(9) Je n'exigerai pas, sénateurs,que la barbarie connue de la nation des Gaulois, la haine implacable des Gaulois contre le nom romain, que tout ce que vous savez d'eux enfin, vous vous l'imaginiez aussi bien des Gaulois d'Asie. (10) Non, laissez là la haine proverbiale des Gaulois en général, et jugez-les par eux-mêmes. Ah! plût au ciel que le roi Eumène, que toutes les villes de l'Asie fussent ici, et que vous pussiez entendre leurs plaintes plutôt que les accusations qu'on m'adresse! (11) Envoyez, envoyez des députés à toutes les villes de l'Asie; demandez-leur si la défaite des Gaulois ne les a pas affranchis d'une servitude plus lourde que l'expulsion d'Antiochus au-delà du Taurus! (12) Qu'elles disent combien de fois leurs campagnes ont été ravagées, dépouillées; qu'elles disent si elles pouvaient racheter leurs captifs, si elles entendaient souvent parler de sacrifices humains, de leurs enfants immolés! (13) Oui, sachez-le, vos alliés ont payé tribut aux Gaulois, et aujourd'hui, tout affranchis qu'ils ont été par vous de la domination royale, ils n'en continueraient pas moins à payer tribut, si j'étais resté les bras croisés."

[38,48] Suite du discours de Cn. Manlius Vulso

(1) "L'éloignement d'Antiochus n'aurait fait que rendre plus despotique la domination des Gaulois sur l'Asie, qu'ajouter tout ce qui est en deçà du Taurus à l'empire des Gaulois, et non au vôtre. (2) Bien, dites-vous: mais Delphes, cet oracle du monde entier, ce centre de l'univers, a été jadis saccagé par les Gaulois, sans que le peuple romain leur ait pour cela déclaré ou fait la guerre. (3) Je l'avoue, je croyais voir quelque différence entre le temps où la Grèce et l'Asie, indépendantes de votre domination, ne vous donnaient nul droit de vous ingérer de leurs affaires, (4) et cette époque où vous avez donné pour bornes à l'empire romain le mont Taurus, où vous dispensez la liberté, l'immunité aux cités, où vous agrandissez, resserrez, imposez les états; où vous étendez, démembrez, distribuez, confisquez les royaumes; où vous vous croyez chargés d'assurer à tous la paix sur terre et sur mer. (5) Dites, si Antiochus n'eût point retiré ses garnisons des villes où cependant elles se tenaient dans un calme profond, auriez-vous cru avoir assuré la liberté de l'Asie? Si les armées des Gaulois promenaient partout le ravage, quels dons croiriez-vous avoir faits à Eumène; quelle serait cette liberté que vous auriez donnée aux villes de l'Asie?"

"(6) Mais pourquoi raisonner comme si ce n'était pas de vous, mais de moi seul que je tenais les Gaulois pour ennemis? (7) J'en appelle à toi, L. Scipion, à toi que j'ai remplacé et dont je n'ai pas vainement demandé aux dieux immortels la valeur et la fortune; à toi, P. Scipion, qui avec le simple titre de lieutenant as trouvé dans le consul ton frère, dans toute l'armée, la déférence due à un collègue, dites, reconnaissez-vous que dans l'armée d'Antiochus se trouvaient des légions gauloises? (8) Avez-vous vu les Gaulois dans les rangs, aux deux ailes de l'ennemi dont ils faisaient la principale force? Les avez-vous combattus, tués, dépouillés comme des ennemis reconnus? (9) Et cependant c'était contre Antiochus, et non contre les Gaulois que le sénat avait décrété, que le peuple avait ordonné la guerre. Non, non, je me trompe, le décret et l'ordre comprenaient tous ceux qui étaient dans les rangs d'Antiochus; (10) et tous ceux-là, à l'exception du seul Antiochus, avec qui avait traité L. Scipion, à qui l'alliance avait été formellement accordée par vos ordres, oui, tous étaient des ennemis, ayant tous pris les armes pour Antiochus contre nous. (11) Or dans ce parti, avant tous, se trouvaient les Gaulois, quelques petits princes et quelques tyrans; néanmoins, ces derniers ayant donné satisfaction à la dignité de votre empire, ayant forcément expié leurs torts, je leur ai accordé la paix. (12) Quant aux Gaulois, pour adoucir, s'il était possible, leur naturel sauvage, j'ai tout fait; les trouvant invincibles, implacables, j'ai enfin cru devoir employer la force des armes pour les réduire."

"(13) Maintenant que je me suis justifié du reproche d'avoir entrepris cette guerre, je dois rendre compte de mon expédition. Oh! ici j'aurais toute confiance en ma cause, lors même que je serais non pas devant le sénat romain, mais devant les Carthaginois qui mettent, dit-on, leurs généraux en croix, malgré tous les succès du monde, quand les plans ont été mauvais. (14) Mais dans une république qui, en tête de tout ce qu'elle entreprend, de tout ce qu'elle fait, place le nom des dieux, parce que la calomnie perd ses droits devant l'approbation du ciel; dans une république, qui se sert de ces paroles solennelles en décrétant un triomphe ou des prières publiques (15) pour avoir bien et heureusement servi l'État; quand je ne voudrais point, par humilité et par modestie, m'applaudir de mon courage; quand en vertu de mon bonheur, de celui de mon armée seule, pour avoir, sans la moindre perte, vaincu une nation formidable, je demanderais à rendre grâces aux dieux, à monter en triomphe au Capitole, où, selon l'usage, j'ai prononcé mes voeux avant de partir, me feriez-vous partager un refus avec les dieux immortels?"

[38,49] Fin du discours de Cn. Manius

(1) "Oui, j'ai combattu en terrain défavorable. Mais veuillez donc me dire où je pouvais trouver une position meilleure pour combattre. Les ennemis étaient maîtres de la montagne; ils se tenaient enfermés dans une position fortifiée; il fallait bien les aller chercher pour les vaincre. (2) Dites! s'ils avaient eu une ville sur leurs hauteurs, s'ils avaient été retranchés derrière des murailles? il aurait bien fallu donner l'assaut. Dites! aux Thermopyles M'. Acilius avait-il l'avantage du terrain quand il livra bataille au roi Antiochus? (3) Et Philippe n'était-il pas également posté au-dessus de l'Aoos sur des hauteurs, quand T. Quinctius l'en précipita? Quant à l'idée qu'on se fait des Gaulois, ou qu'on veut vous en donner, en vérité, je n'y comprends rien. (4) Si c'était un peuple abâtardi, amolli par les délices de l'Asie, quel danger y avait-il à s'engager même dans un mauvais pas? Si c'était un ennemi redoutable par sa férocité, par sa taille, sa vigueur, c'est une grande victoire: me refuserez-vous le triomphe? (5) L'envie est aveugle, sénateurs: elle ne sait que décrier le mérite, empoisonner les honneurs et les récompenses qu'il obtient. (6) Veuillez, je vous prie, sénateurs, excuser la longueur d'un discours où la vanité n'est pour rien, et dont mes accusateurs sont nécessairement seuls responsables."

"(7) Quant à mon passage en Thrace, pouvais-je élargir des sentiers étroits, aplanir des hauteurs, faire venir des plaines à la place des forêts, empêcher les brigands thraces de connaître les repaires de leur pays, et de s'y embusquer, (8) de nous voler quelques sacs, d'enlever quelqu'une de nos mille bêtes de somme, de blesser quelqu'un d'entre nous, de frapper mortellement un brave et habile officier, Q. Minucius? (9) On insiste beaucoup sur l'accident malheureux qui nous a fait perdre un bon citoyen."

"(10) Mais que, malgré l'embarras de notre position, au milieu de sentiers dangereux, attaquées par l'ennemi, notre avant et notre arrière-garde aient enveloppé l'armée des Barbares acharnés sur nos bagages, (11) en aient taillé en pièces plusieurs milliers dans la journée, pris ou tué un plus grand nombre en peu de jours, on se garde bien d'en dire un mot, comme si on s'imaginait que vous pouviez l'ignorer, lorsque mes paroles peuvent être confirmées par toute une armée (12) Quand je n'aurais pas tiré l'épée en Asie, quand je n'aurais même pas vu l'ennemi, je n'en mériterais pas moins le triomphe comme proconsul pour mes deux combats en Thrace."

"(13) Mais je m'arrête; si, me laissant emporter plus loin que je ne voulais, je vous ai fatigués de mes paroles, je vous en demande pardon, pères conscrits."

[38,50] Cn. Manlius obtient le triomphe. Procès de Publius Scipion (fin de l'été 187)

(1) L'accusation eût ce jour-là prévalu sur l'apologie, si la discussion ne se fût prolongée fort tard: le sénat en se retirant semblait disposé à refuser le triomphe.

(2) Le lendemain les parents et les amis de Cn. Manlius redoublèrent d'efforts, et ils eurent pour eux le crédit des anciens. "Il était sans exemple, disaient ces derniers, qu'un général vainqueur, (3) qui avait battu les ennemis, rempli sa mission, ramené son armée, fût rentré dans la ville sans char, sans lauriers, comme un particulier, un premier venu." Ces voix austères firent rougir la malignité, et le triomphe fut voté à une grande majorité.

(4) Le souvenir de ce démêlé ne tarda pas à s'effacer entièrement devant une contestation bien autrement importante, et où figurait un nom d'un autre éclat. (5) P. Scipion l'Africain, au rapport de Valérius Antias, fut sommé de comparaître par les deux Q. Pétillius. Cet événement donna lieu, suivant les caractères, à diverses interprétations. (6) Les uns s'emportaient non contre les tribuns du peuple, mais contre la ville entière qui souffrait une pareille indignité. (7) "Les deux premières villes du monde, disaient-ils, montraient à peu près en même temps la même ingratitude contre leurs deux plus illustres citoyens, mais Rome était la plus ingrate des deux: Carthage, vaincue, avait chassé, exilé Hannibal vaincu; mais Rome victorieuse chassait l'Africain vainqueur. (8) - Jamais, disaient les autres, un citoyen ne doit être au-dessus des lois: rien n'était plus propre à maintenir l'égalité dans un république, que l'obligation pour les plus puissants, de répondre aux accusations. (9) Quelle garantie avait-on en confiant à un citoyen une simple charge, à plus forte raison l'autorité suprême, si on n'avait aucun compte à lui demander? Contre tout ennemi de l'égalité, l'emploi de la force n'est pas une injustice." (10) Tels furent les bruits jusqu'au jour fixé pour la comparution.

Jamais citoyen, jamais Scipion lui-même, consul ou censeur, n'avait paru dans le Forum avec un cortège plus varié, plus nombreux, que ce jour-là, Scipion l'accusé. (11) Sommé de répondre, sans dire un mot sur les imputations dont il était l'objet, il parla avec tant de noblesse de ses exploits, qu'au dire général, jamais panégyrique ne fut plus éloquent ni plus vrai. (12) C'est qu'il était prononcé avec l'âme et le génie qui avaient animé le guerrier, et les oreilles ne pouvaient être choquées d'un récit inspiré par le danger et non par la vanité.

[38,51] Comment Scipion répondit aux accusations des tribuns

(1) Les tribuns du peuple firent revivre les vieilles accusations de mollesse dans les quartiers d'hiver de Syracuse, et les troubles excités à Locres par les soldats de Pléminius; quant au crime de vénalité, ils le fondèrent sur des soupçons plutôt que sur des preuves. (2) "Son fils, prisonnier, lui avait été rendu sans rançon, et, dans toutes les occasions, c'était à Scipion seul, comme s'il eût été constitué par Rome unique dépositaire de la paix et de la guerre, qu'Antiochus avait fait sa cour; (3) c'était un dictateur et non un lieutenant que le consul avait eu en lui; et s'il avait suivi son frère, c'était uniquement pour faire comme autrefois en Espagne, en Gaule, en Sicile, en Afrique, pour persuader aux rois, aux nations, à tout l'Orient, (4) qu'un seul homme était l'âme, la colonne de l'empire romain; qu'à l'ombre de Scipion vivait la république, maîtresse du monde; qu'un regard de Scipion tenait lieu des décrets du sénat, des ordres du peuple."

Ainsi, ne pouvant le trouver criminel, on s'évertuait à le rendre suspect: (5) on parla jusqu'à la nuit, et la cause fut ajournée. (6) Au jour fixé, dès le matin, les tribuns siègent à la tribune. L'accusé est appelé. Au milieu d'un nombreux cortège d'amis et de clients, il traverse la foule, arrive à la tribune et l'on fait silence.

(7) "C'est à pareil jour, dit-il, tribuns du peuple, et vous citoyens, qu'en face d'Hannibal et des Carthaginois, j'ai bien et heureusement combattu en Afrique. (8) Ce jour doit donc faire surseoir aux procès et aux différends; et je vais de ce pas au Capitole offrir à Jupiter Très Bon, Très Grand, à Junon et à Minerve, à toutes les divinités tutélaires du Capitole et de la citadelle, l'hommage de ma reconnaissance; (9) je vais leur rendre grâce pour m'avoir, en ce jour et en plusieurs autres, donné les moyens de bien mériter de la république. (10) Et vous, que vos occupations laissent libres, venez avec moi, citoyens, et priez les dieux de vous donner des chefs qui me ressemblent. (11) Oui, car si depuis l'âge de dix-sept ans jusqu'à la vieillesse, vos honneurs ont toujours prévenu mon âge; c'est que mes services prévenaient vos honneurs."

(12) Et descendant de la tribune, il monte au Capitole. Toute la foule se retourne à la fois et suit les pas de Scipion, greffiers, huissiers, tout le monde, et les tribuns restent seuls avec leurs esclaves et le héraut qui citait l'accusé du haut de la tribune. (13) Scipion ne s'en tint pas au Capitole et parcourut tous les temples de la ville, suivi du peuple romain. (14) Ce jour fit éclater la faveur des hommes, et leur juste estime pour la vraie grandeur, plus encore peut-être que celui où Scipion sur son char de triomphe rentra dans Rome, vainqueur du roi Syphax et des Carthaginois.

[38,52] Scipion se retire dans sa propriété de Literne. Courageuse intervention de Ti. Sempronius Gracchus

(1) Ce fut là le dernier beau jour de P. Scipion. Ne prévoyant désormais qu'attaques de la jalousie, que débats avec les tribuns, il profita de l'ajournement et se retira à Literne, avec la ferme résolution de ne point comparaître pour répondre. (2) La nature lui avait donné une âme trop élevée; la fortune, l'habitude d'un rôle trop brillant, pour qu'il pût se résigner à celui d'accusé et descendre jusqu'à la justification.

(3) Le jour de l'assignation venu, l'accusé fit défaut, et L. Scipion rejeta son absence sur la maladie. (4) Cette excuse ne fut point reçue des deux tribuns, et ils accusèrent ce silence d'être un effet de ce même orgueil qui lui avait fait quitter le tribunal, les tribuns du peuple, l'assemblée entière, (5) pour enlever à ses juges le droit et la liberté de le juger, pour les traîner en quelque sorte à sa suite, pour triompher du peuple romain et faire dans le Capitole une retraite séditieuse contre les tribuns. (6) "Voilà, criaient-ils, le prix de votre aveugle entraînement. (7) Pour le suivre, pour lui obéir, vous nous avez abandonnés; il vous abandonne à votre tour. Déplorable abaissement de l'esprit public! Quoique cet homme fût à la tête d'une armée et d'une flotte, nous avons osé envoyer en Sicile des tribuns du peuple et un édile pour l'arrêter, pour le ramener à Rome; et, simple particulier, nous n'osons le faire arracher de sa campagne, pour le faire traduire devant ses juges!"

Les tribuns du peuple, à qui L. Scipion en appela, déclarèrent ( 8) "que si la maladie était une excuse, ils acceptaient cette excuse et voulaient que leurs collègues ajournassent." (9) Parmi les tribuns du peuple se trouvait alors Ti. Sempronius Gracchus, ennemi personnel de P. Scipion. Il refusa de signer le décret de ses collègues, et, lorsque tout le monde s'attendait à le voir conclure pour la rigueur, il déclara (10) "que puisque L. Scipion assurait que la maladie était le motif de son frère, il se tenait satisfait de cette excuse; pour lui, tant que P. Scipion ne serait pas de retour à Rome, il ne souffrirait pas qu'il fût mis en cause; et, alors même, si l'accusé en appelait à lui, il lui prêterait son appui pour le dispenser de répondre. (11) Telle était la place à laquelle, par ses exploits, par les honneurs obtenus du peuple romain, par les suffrages réunis des dieux et des hommes, s'était élevé P. Scipion, que le traîner au pied de la tribune, l'exposer aux emportements des jeunes gens, était une honte pour le peuple romain plutôt que pour l'accusé."

[38,53] Les poursuites contre P. Scipion sont abandonnées. Éloge de l'Africain

(1) Il ajouta avec indignation: "Voir à vos pieds, tribuns, le vainqueur de l'Afrique, Scipion! (2) N'a-t-il donc battu, chassé quatre illustres généraux carthaginois en Espagne, n'a-t-il fait prisonnier Syphax, terrassé Hannibal, rendu Carthage notre tributaire, (3) rejeté Antiochus (car L. Scipion reconnaît son frère pour son collègue de gloire) au-delà du mont Taurus, que pour succomber sous la haine des Pétillius, que pour vous faire une couronne du déshonneur de P. Scipion l'Africain? (4) Quoi! ni les services, ni les honneurs mérités, n'assureront donc jamais aux grands hommes un asile inviolable et sacré, où ils ne puissent, sinon entourés d'hommages, du moins respectés, reposer leur vieillesse? " (5) Cette déclaration, les paroles qui l'accompagnèrent, tout fit impression, et sur l'assemblée, et sur les accusateurs eux-mêmes. Ils répondirent qu'ils réfléchiraient sur ce qu'exigeaient d'eux le droit et le devoir.

(6) L'assemblée du peuple congédiée, le sénat se réunit, et l'ordre en corps, les consulaires et les anciens surtout, adressèrent de grands éloges à Ti. Gracchus, pour avoir sacrifié ses inimitiés personnelles à l'intérêt général. (7) Les Pétillius furent accablés de reproches amers pour avoir cherché à briller en décriant autrui, à triompher de l'Africain et à se parer de ses dépouilles. (8) Dès lors on ne parla plus de l'Africain. Il acheva sa vie à Literne, sans regretter la ville. Il mourut à la campagne en ordonnant, dit-on, de l'ensevelir sur le lieu même, et d'y élever son monument, pour qu'une ingrate patrie n'eût point ses cendres.

(9) Homme à jamais illustre, il fut néanmoins plus grand dans la guerre que dans la paix: la première partie de sa vie éclipsa la seconde, parce que sa jeunesse se passa tout entière dans les camps; avec la vieillesse tout se ternit autour de lui, et son génie manqua d'aliment. (10) Que fut par rapport à son premier consulat le second, y compris même sa censure? cette lieutenance d'Asie, rendue inutile par le mauvais état de sa santé, tristement marquée par le malheur de son fils, et, après son retour, par la nécessité de subir un jugement et de rompre avec sa patrie? (11) Au moins la gloire d'avoir terminé la seconde guerre punique, la plus importante, la plus dangereuse des guerres que les Romains aient jamais soutenue, lui appartient à lui seul.

[38,54] Le procès de L. Scipion

(1) La mort de l'Africain enhardit les ennemis. À leur tête se distinguait M. Porcius Coton, qui, même de son vivant, n'avait cessé de crier contre sa grandeur.(2) Ce fut, dit-on, à son instigation que les Pétillius l'attaquèrent pendant sa vie, et, après sa mort, firent une proposition ainsi conçue: (3) "Voulez-vous, ordonnez-vous qu'il soit fait une enquête sur l'argent pris, enlevé, extorqué au roi Antiochus et aux peuples de sa dépendance, (4) et que sur la portion qui n'en a point été versée dans le trésor public, Ser. Sulpicius, préteur de la ville, fasse son rapport au sénat? ensuite, que le sénat nomme à son choix, pour poursuivre l'affaire, l'un des préteurs actuels?"

(5) Cette proposition fut d'abord combattue par Q. et L. Mummius: que le sénat se contentât de rechercher les détenteurs des deniers publics, comme cela s'était toujours fait, ils ne trouvaient rien de plus juste. (6) Les Pétillius s'élevaient contre le rang éminent, le règne des Scipions dans le sénat. Le consulaire L. Furius Purpurio, l'un des dix commissaires d'Asie, (7) voulait étendre davantage la proposition: ce n'était pas, selon lui, sur l'argent tiré d'Antiochus seulement, mais de tous les rois et peuples de l'Orient, que devait porter l'enquête. C'était à Cn. Manlius qu'il en voulait. (8) L. Scipion, qui semblait devoir plus songer à se défendre qu'à attaquer la loi, se présenta pour la combattre. "C'était après la mort de son père l'Africain, le plus illustre des hommes, qu'on venait proposer une pareille enquête, s'écriait-il douloureusement! (9) C'était peu d'avoir laissé mourir Publius l'Africain sans faire son éloge à la tribune: il fallait encore le calomnier! Les Carthaginois s'étaient bornés à exiler Hannibal; (10) et le peuple romain n'en avait pas assez de la mort de P. Scipion! Il fallait qu'il descendît, la calomnie à la bouche, jusque dans son tombeau; il fallait que son père partageât avec lui les coups de l'envie et devînt sa seconde victime."

(11) M. Caton fit passer la proposition (nous avons encore son discours sur l'argent du roi Antiochus), et l'autorité de sa parole en imposa aux Mummius qui se désistèrent de leur opposition. (12) L'obstacle étant donc levé, toutes les tribus votèrent l'enquête.

[38,55] Résultats de l'enquête menée par Q. Térentius Culléo

(1) Ser. Sulpicius s'adressa alors au sénat pour savoir qui serait chargé de donner suite à la loi Pétilia. Le sénat désigna Q. Térentius Culléo. (2) Ce fut devant ce préteur, ami dévoué de la famille Cornélia (car aux funérailles de P. Scipion mort et enterré à Rome, d'après une autre tradition, le bonnet d'affranchi sur la tête, comme autrefois sur son char de triomphe, il marcha, dit-on, devant son cercueil et fit, près de la porte Capène, distribuer du vin et du miel à tous ceux qui avaient accompagné le convoi, en reconnaissance de son rachat par ce général en Afrique), (3) ou bien ennemi acharné de cette famille (car une haine bien connue avait pu seule le faire choisir par la faction ennemie des Scipions, pour diriger les poursuites), (4) ce fut devant ce préteur, trop prévenu pour ou contre, que fut aussitôt traduit L. Scipion. Avec lui furent dénoncés et mis en cause ses lieutenants A. et L. Hostilius Caton, son questeur C. Furius Aculéo (5) et, pour que la contagion du péculat eût l'air de s'être fait sentir partout, jusqu'à ses deux greffiers et son huissier.

L. Hostilius, les greffiers et l'huissier furent renvoyés de la plainte avant qu'on eût prononcé sur Scipion. Scipion et A. Hostilius, son lieutenant, furent condamnés. (6) "Pour accorder à Antiochus une paix avantageuse, disait l'arrêt, Scipion s'était fait donner six mille livres pesant d'or, et quatre cent quatre-vingts livres d'argent de plus qu'il n'avait versé au trésor; (7) A. Hostilius quatre-vingts livres pesant d'or, et quatre cent trois livres d'argent; Furius, le questeur, cent trente livres pesant d'or et deux cents livres d'argent. "

(8) Tels sont les chiffres que je trouvé dans l'historien d'Antium. Pour ce qui concerne L. Scipion, j'aime à croire qu'il y a eu erreur de la part du copiste plutôt que mensonge de la part de l'historien, dans le chiffre de la somme d'or et d'argent. (9) Car il est bien probable que la somme d'argent était plus forte que la somme d'or et l'amende fut de quatre, et non de vingt-quatre millions de sesterces, (10) d'autant plus que c'est la même somme qui avait été, dit-on, réclamée de P. Scipion dans le sénat: (11) sur quoi Scipion avait fait apporter son livre de compte par son frère Lucius, et sous les yeux du sénat, l'avait de ses propres mains mis en pièces, indigné (12) qu'après avoir fait entrer dans le trésor public deux cents millions de sesterces, on vînt lui en réclamer quatre millions. (13) Toujours fort de sa conscience, et sachant bien que les questeurs n'oseraient tirer de l'argent du trésor contre la défense de la loi, il en demanda les clefs et dit qu'il allait ouvrir le trésor, lui qui l'avait fait fermer.

[38,56] Divergences à propos du procès des Scipions

(1) Sur une foule de particularités des dernières années de Scipion, de sa mise en jugement, de sa mort, de ses funérailles, de sa sépulture, les traditions varient à l'infini et je ne sais qui croire, à quel livre m'en rapporter. (2) On n'est pas d'accord sur le nom de son accusateur: les uns disent M. Naevius, les autres les Pétilius; même embarras sur l'époque de cette accusation, sur l'année de sa mort, sur le lieu de son décès et de son inhumation. (3) C'est à Rome, suivant les uns, à Literne, suivant les autres, qu'il mourut et qu'il fut enseveli; dans l'un et l'autre endroit, on fait voir son tombeau et sa statue. Le fait est qu'à Literne se trouve son tombeau, et sur ce tombeau une statue que le temps a renversée; je l'ai vue moi-même, il n'y a pas longtemps. (4) À Rome, également, hors de la porte Capène, sur le monument des Scipions s'élèvent trois statues (5) qui sont, dit-on, les deux premières de P. et de L. Scipion, la, troisième du poète Q. Ennius.

Si les historiens diffèrent sur les faits, dans les discours attribués à P. Scipion et à Ti. Gracchus se trouve la même contradiction. (6) En tête du discours de P. Scipion est porté le nom de M. Naevius, tribun du peuple, et dans le corps même du discours, le nom de l'accusateur ne se trouve point: fourbe, misérable brouillon, il n'est pas désigné autrement. (7) Le discours même de Gracchus ne dit pas un mot des Pétilius, comme accusateurs de l'Africain, pas un mot de sa mise en jugement.

(8) Il faut forger une tout autre fable pour avoir la clef du discours de Gracchus et suivre les historiens qui prétendent que lors de l'accusation et de la condamnation de L. Scipion pour crime de péculat, l'Africain se trouvait en qualité de lieutenant en Étrurie. (9) À la nouvelle du coup qui frappait son frère, laissant là sa mission, il serait accouru à Rome, serait allé tout droit au Forum en apprenant qu'on traînait son frère en prison, aurait repoussé le licteur et, par un mouvement fort bon dans un frère, mais fort mauvais dans un citoyen, porté la main sur les tribuns qui faisaient leurs fonctions. (10) Voilà sans doute pourquoi Gracchus se plaint lui-même qu'un simple citoyen ait violé la puissance tribunitienne. Vers la fin de son discours, en promettant son appui à L. Scipion, il ajoute que l'exemple serait moins dangereux si c'était un tribun et non un simple particulier, qui avait remporté cette espèce de victoire sur la puissance tribunitienne et sur la république. (11) Mais tout en s'élevant avec force contre ce délit, le seul qu'ait commis Scipion, tout en l'accusant de s'être si fort oublié lui-même, il cite, comme compensation, tous les éloges éclatants prodigués anciennement à sa modestie, à sa retenue. (12) Scipion avait autrefois blâmé le peuple, disait-il, de vouloir le faire consul et dictateur à vie; il s'était opposé à ce qu'on lui élevât des statues sur la place des Comices, devant la tribune, dans le sénat, dans le Capitole, sur l'autel de Jupiter; (13) il n'avait pas voulu qu'un décret ordonnât que son image sortît dans tout l'appareil du triomphe du temple de Jupiter très bon, très grand.

[38,57] Les fiançailles de la fille cadette de Scipion

(1) Ces faits, même dans un panégyrique, montreraient une grandeur d'âme admirable dans cette modération qui ne veut pas sortir de l'égalité républicaine; dans la bouche d'un ennemi qui accuse, c'est le plus glorieux témoignage. (2) C'est à ce même Gracchus que Scipion, de l'aveu de tous les historiens, donna en mariage sa fille cadette: l'aînée avait épousé P. Cornélius Nasica, c'est un fait constant. (3) Ce qui est moins avéré, c'est de savoir si elle ne fut fiancée et mariée à Gracchus qu'après la mort de son père, ou bien s'il faut croire à l'anecdote suivante. Gracchus, au moment où L. Scipion était conduit en prison, ne voyant aucun de ses collègues venir à son secours, s'écria: (4) "Je jure que depuis longtemps ennemi des Scipion, je le suis encore, et que je ne cherche nullement à me faire ici un mérite auprès d'eux; mais la prison, où j'ai vu l'Africain conduire des rois et des généraux ennemis, ne se fermera pas sur son frère. Je ne le souffrirai point!"

(5) Le sénat, qui ce jour-là par hasard dînait au Capitole, se levant en corps, pressa l'Africain d'accorder au milieu du repas sa fille à Gracchus; (6) la promesse se fit donc au milieu de cette cérémonie, et Scipion, de retour chez lui, annonça à sa femme Aemilia qu'il avait promis la main de sa fille cadette. (7) Elle s'emporta comme s'emportent les femmes, se plaignit de n'avoir pas été consultée sur le sort de sa fille, ajoutant que, fût-ce à Ti. Gracchus qu'il l'accordât, la voix d'une mère ne devait pas être dédaignée. (8) Scipion, enchanté de cette heureuse coïncidence de choix, répondit que Gracchus était précisément le fiancé. Tout ce qui s'attache à un si grand homme, malgré les différences de la tradition et de l'histoire, doit être recueilli.

[38,58] Intervention de P. Cornélius Nasica

(1) Le procès terminé par le préteur Q. Térentius, Hostilius et Furius, condamnés tous deux, fournirent cautionnement le même jour aux questeurs de la ville. (2) Scipion protesta que tout ce qu'il avait reçu d'argent, il l'avait versé dans le trésor; qu'il n'avait pas détourné un seul denier public, et l'ordre fut donné de le conduire en prison. (3) P. Scipion Nasica en appela aux tribuns et prononça un discours plein de l'éloge mérité non seulement de la famille Cornélia en général, mais de sa propre branche en particulier. (4) "P. Scipion l'Africain, et L. Scipion, qu'on allait traîner en prison, avaient eu, ainsi que lui, pour pères Cn. et P. Scipion, deux noms illustres. (5) Ces bons citoyens, pendant plusieurs années dans les Espagnes, avaient combattu une foule d'armées et de généraux carthaginois, avaient rehaussé l'éclat du nom romain, et, après avoir montré leur courage à la guerre, (6) ils avaient fait admirer dans cette contrée la modération et la bonne foi romaine; ils avaient fini tous deux par mourir pour la république.

(7) Rester seulement dignes de ce bel héritage était déjà une gloire pour leurs enfants; et P. Scipion l'Africain avait encore tellement surpassé la gloire paternelle, qu'il s'était fait regarder, non comme le fils d'un mortel, mais comme un rejeton de la race divine. (8) L. Scipion, l'accusé, sans parler de ses exploits en Espagne, en Afrique, sous les ordres de son frère consul, avait été jugé digne par le sénat, sans que le sort eût été consulté, d'aller commander en Asie, d'aller combattre le roi Antiochus; et son frère, après deux consulats, après la censure et le triomphe, avait eu une assez haute opinion de lui pour ne pas dédaigner d'aller lui servir de lieutenant en Asie. (9) Il était à craindre que la grandeur, que la gloire du lieutenant n'éclipsât celle du consul. Le hasard voulut que le jour où L. Scipion triomphait à Magnésie du roi Antiochus, la maladie retînt P. Scipion à Élée, à plusieurs jours de voyage du théâtre de l'action.

(10) Or l'armée royale n'était pas inférieure à celle qu'avait Hannibal à la grande bataille en Afrique; ce même Hannibal était l'un des nombreux généraux du roi, Hannibal, l'âme de la guerre punique. Et pourtant la guerre fut conduite de manière à ce que nul ne pût dire: grâce à la fortune! (11) C'est donc sur la paix que se rejette la calomnie: c'est là qu'elle voit une vente. Comme si ce n'était pas impliquer dans l'accusation les dix commissaires de l'avis desquels la paix avait été conclue! (11) Bien mieux, parmi ces dix commissaires, il s'en était trouvé pour accuser Cn. Manlius, ce qui, loin d'ébranler l'opinion, n'avait même pu retarder le triomphe du général.

[38,59] Suite de l'intervention de Scipion Nasica

(1) "Mais quoi! dit-on, Scipion par le seul fait des conditions si avantageuses qu'il a accordées à Antiochus, ne peut-il être suspect? Il lui a conservé son royaume tout entier: on l'avait laissé, après sa défaite, maître de tout ce qu'il possédait avant la guerre. (2) Il avait d'immenses richesses: rien n'est entré au trésor, tout a été détourné. (3) Mais tout le monde n'a-t-il pas vu passer dans le triomphe de L. Scipion, des sommes d'or et d'argent plus considérables que le produit réuni de dix autres triomphes?

(4) Quant à l'étendue des états d'Antiochus, qu'ai-je besoin de répondre? L'Asie entière, toutes les côtes voisines de l'Europe n'appartenaient-elles pas à Antiochus? (5) Et c'est une grande partie du globe que cette région qui va du mont Taurus à la mer Égée, avec toutes les villes, que dis-je? toutes les nations qu'elle embrasse, qui ne le sait? (6) Eh bien! toute cette région, de trente journées de marche dans sa longueur, et de dix dans sa largeur entre les deux mers, tout, jusqu'à la chaîne du mont Taurus, a été enlevé à Antiochus; Antiochus a été relégué dans un coin du monde. (7) Était-il possible, ne lui eût-on point fait acheter la paix, de lui enlever davantage?

Philippe vaincu a été laissé en possession de la Macédoine, Nabis, de Lacédémone. On n'en a jamais fait un crime à Quinctius: c'est qu'il n'avait pas pour frère Scipion l'Africain, dont la gloire, au lieu de profiter à L. Scipion, n'a été pour lui qu'un héritage de haine. (8) Mais les sommes qu'on accuse L. Scipion d'avoir dans sa maison, tous ses biens vendus ne pourraient les réaliser. L'or du roi? où donc est-il? Où sont tant de riches héritages? (9) Dans une maison que le luxe n'a point ruiné, il devrait se faire sentir un nouvel accroissement de fortune; mais non: cette somme, que tous les biens de L. Scipion ne pourraient représenter, c'est sur sa personne, c'est sur son corps, c'est par les affronts et les outrages, que ses ennemis veulent la réaliser. (10) On veut voir en prison, au milieu des voleurs de nuit et des brigands, cet homme illustre; on veut le faire mourir entre quatre murs, dans les ténèbres, pour voir ensuite son cadavre nu jeté à la porte d'un cachot! (11) Non, c'est moins la famille Cornélia, que la ville de Rome, qui doit rougir!"

[38,60] Issue du procès de Lucius Scipion

(1) Au discours de Nasica, le préteur Térentius opposa la loi Pétilia, le sénatus-consulte et l'arrêt prononcé contre L. Scipion, (2) déclarant que, si on ne versait pas au trésor la somme fixée par l'amende, il n'avait plus qu'à faire arrêter le condamné et le faire conduire en prison.

(3) Les tribuns se retirèrent pour délibérer, et un moment après, C. Fannius vint annoncer en son nom et au nom de ses collègues, hors Tibérius Gracchus, que les tribuns ne faisaient point opposition contre le préteur et le laissaient libre d'exercer ses fonctions. (4) Ti. Gracchus déclara que, quant à la vente des biens de L. Scipion pour réaliser l'amende prononcée, il ne s'y opposait point; (5) mais que L. Scipion, après avoir vaincu le monarque le plus puissant de la terre, reculé les bornes de l'empire romain jusqu'aux dernières extrémités du monde, (6) attaché à la république le roi Eumène, les Rhodiens, tant de villes d'Asie par des bienfaits au nom du peuple romain, traîné devant son char de triomphe et enfermé dans les prisons une foule de généraux ennemis, fût jeté dans un cachot, enchaîné au milieu des ennemis du peuple romain, il ne le souffrirait pas; il ordonnait donc qu'il fût mis en liberté.

(7) Des applaudissements si unanimes accueillirent cette déclaration, une joie si générale éclata en voyant L. Scipion remis en liberté, qu'il était à peine croyable que ce fût dans cette même ville que venait d'être prononcée la condamnation. (8) Le préteur envoya ensuite des questeurs saisir au nom de l'état les biens de L. Scipion: loin d'y trouver la moindre trace des largesses du roi, le produit de la vente ne put même réaliser l'amende fixée. (9) Une collecte se fit entre ses parents, ses amis et ses clients. S'il l'avait acceptée, il se serait trouvé encore plus riche qu'avant le coup qui l'avait frappé. (10) Il ne voulut rien recevoir, hors les objets de première nécessité que lui rachetèrent ses plus proches parents, et la haine qui avait poursuivi les Scipion retomba sur le préteur, les juges et les accusateurs.

FIN DU LIVRE XXXVIII DE TITE-LIVE

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Belain
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