Ethique à nicomaque, Livre VII

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Ethique à nicomaque, Livre VII

Message par Dandolo le Dim 11 Oct 2009, 17:03

CHAPITRE 1 : Vice, intempérance et autres vices


Après cela, il nous faut établir, en prenant un autre point de départ qu’en matière de moralité les attitudes à éviter sont de trois espèces : vice, intempérance bestialité. Les états contraires aux deux premiers sautent aux yeux (nous appelons l’un vertu, et l’autre tempérance) ; mais à la bestialité on pourrait le plus justement faire correspondre la vertu sur humaine, sorte de vertu héroïque et divine comme HOMÈRE a représenté Priam qualifiant Hector de parfaitement vertueux,
Et il ne semblait pas
Être enfant d’un homme mortel, mais d’un dieu


Par conséquent, si, comme on le dit, les hommes deviennent des dieux par excès de vertu, c’est ce caractère que revêtira évidemment la disposition opposée à la bestialité : de même, en effet, qu’une bête brute n’a ni vice ni vertu, ainsi en est-il d’un dieu : son état est quelque chose de plus haut que la vertu et celui de la brute est d’un genre tout différent du vice. Et puisqu’il est rare d’être un homme divin, au sens habituel donné à ce terme par les Lacédémoniens quand ils admirent profondément quelqu’un (un homme divin disent-ils) ainsi également la bestialité est rare dans l’espèce humaine c’est principalement chez les barbares qu’on la rencontre, mais elle se montre aussi parfois comme le résultat de maladies ou de difformités ; et nous appelons encore de ce terme outrageant les hommes qui surpassent les autres en vice. Mais la disposition dont nous parlons doit faire ultérieurement l’objet d’une mention de notre part, et le vice, de son côté, a été étudié plus haut nous devons pour le moment parler de l’intempérance et de la mollesse ou sensualité, ainsi que de la tempérance et de l’endurance : aucune de ces deux classes de dispositions ne doit en effet être conçue comme identique à la vertu ou au vice, ni pourtant comme étant d’un genre différent Et nous devons, comme dans les autres matières, poser devant nous les faits tels qu’ils apparaissent°, et après avoir d’abord exploré les problèmes, arriver ainsi à prouver le mieux possible la vérité de toutes les opinions communes concernant ces affections de l’âme, ou tout au moins des opinions qui sont les plus répandues et les plus importantes, car si les objections soulevées sont résolues pour ne laisser subsister que les opinions communes, notre preuve aura suffisamment rempli son objet.

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Re: Ethique à nicomaque, Livre VII

Message par Dandolo le Dim 11 Oct 2009, 17:04

CHAPITRE 2 : Énumération des opinions communes à vérifier


On est généralement d’accord sur les points suivants :
1° la tempérance comme l’endurance font partie des états vertueux et louables, et, d’autre part, l’intempérance aussi bien que la mollesse rentrent dans les états à la fois pervers et blâmables. —
2° L’homme tempérant se confond avec celui qui s’en tient fermement à son raisonnement, et l’homme intempérant est celui qui est enclin à s’en écarter. —
3° L’intempérant, sachant que ce qu’il fait est mal, le fait par passion, tandis que le tempérant, sachant que ses appétits sont pervers, refuse de les suivre, par la règle qu’il s’est donnée. —
4° L’homme modéré est toujours un homme tempérant et endurant, tandis que l’homme tempérant et endurant n’est toujours modéré qu’au sentiment de certains à l’exclusion des autres : les uns identifient l’homme déréglé avec l’intempérant, et l’intempérant avec l’homme déréglé, en les confondant ensemble, tandis que les autres les distinguent. —
5° Quant à l’homme prudent, tantôt on prétend qu’il ne lui est pas possible d’être intempérant, tantôt au contraire que certains hommes, tout en étant prudents et habiles, sont intempérants. —
6° De plus, on dit qu’il y a des hommes intempérants même en ce qui concerne colère, honneur et gain.

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Re: Ethique à nicomaque, Livre VII

Message par Dandolo le Dim 11 Oct 2009, 17:04

CHAPITRE 3 : Examen des apories


Voilà donc les propositions que l’on pose d’ordinaire. Mais on peut se demander comment un homme jugeant avec rectitude verse dans l’intempérance. Quand on a la science, cela n’est pas possible, au dire de certains, car il serait étrange, ainsi que SOCRATE le pensait, qu’une science résidant en quelqu’un pût se trouver sous le pouvoir d’une autre force et tirée en tous sens à sa suite comme une esclave. SOCRATE, en effet, combattait à fond cette façon de penser, dans l’idée qu’il n’existe pas d’intempérances, puisque personne, selon lui, exerçant son jugement, n’agit contrairement à ce qu’il croit être le meilleur parti ; ce serait seulement par ignorance qu’on agit ainsi. — Or la théorie socratique est visiblement en désaccord avec les faits, et nous devons nous livrer à des recherches sur l’attitude en question Si on agit ainsi par ignorance, il faut voir quelle sorte d’ignorance est en jeu (que l’homme, en effet, qui tombe o dans l’intempérance ne croie pas, avant de se livrer à sa passion, qu’il devrait agir ainsi, c’est là une chose évidente) — Mais il y a des auteurs qui n’acceptent la doctrine socratique que sur certains points, et rejettent les autres. Que rien ne soit plus fort que la science, ils l’accordent volontiers, mais qu’un homme n’agisse jamais à l’encontre de ce que l’opinion lui présente comme meilleur, ils refusent de l’admettrez, et pour cette raison prétendent que l’intempérant n’est pas en possession d’un véritable savoir quand il est asservi à ses plaisirs, mais seulement d’une opinion. Nous répondons que si c’est bien une opinion et non une science, si ce n’est pas une forte conviction qui oppose de la résistance, mais seulement une conviction débile, semblable à celle de l’homme qui hésite entre deux partis, nous ne pouvons que nous montrer indulgent envers celui qui sent fléchir ses opinions en face de puissants appétits ; et pourtant, en fait, la méchanceté ne rencontre chez nous aucune indulgence, pas plus qu’aucun autre état digne de blâme. — Est-ce alors quand c’est la prudence qui oppose de la résistance ? car c’est elle le plus fort de tous les états dont nous parlons. Mais cela est absurde : le même homme serait en même temps prudent et intempérant, alors que personne ne saurait prétendre qu’un homme prudent est propre à commettre volontairement les actions les plus viles. En outre, nous avons montré plus haut que l’homme prudent est celui qui est apte à agir (puisque c’est un homme engagé dans les faits particuliers) et qui possède les autres vertus.

De plus si la tempérance implique la possession d’appétits puissants et pervers, l’homme modéré ne sera pas tempérant, ni l’homme tempérant modéré, car le propre d’un homme modéré c’est de n’avoir ni appétits excessifs, ni appétits pervers. Mais l’homme tempérant, lui, doit en avoir, car si ses appétits sont bons, la disposition qui le détourne de les suivre sera mauvaise, et ainsi la tempérance ne sera pas toujours elle-même bonne ; si, au contraire, les appétits sont is débiles sans être pervers, il n’y aura rien de glorieux à les vaincre, ni s’ils sont pervers et débiles, rien de remarquable.

De plus, si la tempérance rend capable de demeurer ferme dans toute opinion quelle qu’elle soit, elle est mauvaise dans le cas par exemple où elle fait persister même dans une opinion erronée ; et si l’intempérance, par contre, rend apte à se dégager de toute opinion quelle qu’elle soit, il y aura une intempérance ver tueuse, dont le Néoptolème de SOPHOCLE, dans le Philoctète est un exemple : on doit l’approuver, en effet, de ne pas persister dans une résolution inspirée par Ulysse,â cause de sa répugnance pour le mensonge.

En outre il y a l’aporie provenant de l’argument sophistique que voici. Du fait que les Sophistes veulent enfermer leur adversaire dans des propositions contraires aux opinions communes, de façon à montrer leur habileté en cas de succès, le syllogisme qui en résulte aboutit à une aporie : la pensée, en effet, est enchaînée quand, d’une part, elle ne veut pas demeurer où elle est parce que la conclusion ne satisfait pas, et que, d’autre part, elle est incapable d’aller de l’avant parce qu’elle ne peut résoudre l’argument qui lui est opposé. — Or de l’un de cès arguments il suit que la folie combinée avec d l’intempérance est une vertu on accomplit le contraire de ce qu’on juge devoir faire, grâce à l’in.. tempérance, et, d’un autre côté, on juge que ce qui est bon est mauvais et qu’on ne doit pas le faire ; et le résultat sera ainsi qu’on accomplira ce qui est bon et non ce qui est mauvais.

En outre, l’homme qui, par conviction, accomplit et poursuit ce qui est agréable et le choisit librement, peut être considéré comme meilleur que celui qui agit de même, non pas par calcul mais par intempérance. II est plus facile, en effet, de guérir le premier, du fait qu’on peut le persuader de changer de conviction ; au contraire, l’intempérant se verra appliquer le proverbe qui dit : Quand l’eau vous étouffe, que faut-il boire par-dessus. Car si l’intempérant avait la conviction qu’il doit faire ce qu’il fait, assurément sa conviction une fois modifiée, il cesserait de le faire,mais, en réalité, tout en étant convaincu, il n’en fait pas moins des choses toutes différentes.

Enfin, si l’intempérance a rapport à toutes sortes d’objets, et la tempérance également, quel homme est intempérant purement et simplement ? Personne, en effet, n’a toutes les formes d’intempérance, et pour tant nous disons que certains sont intempérants d’une façon absolue

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Re: Ethique à nicomaque, Livre VII

Message par Dandolo le Dim 11 Oct 2009, 17:04

CHAPITRE 4 : Solulion des apories — Tempérance et connaissance


Les apories se présentent donc sous les différentes formes que nous venons d’indiquer : certains de ces points doivent être résolus, et le laissés debout car résoudre l’aporie c’est découvrir le vrai.

En premier lieu il faut examiner si l’homme intempérant agit sciemment ou non, et, si c’est sciemment, en quel sens il sait : ensuite, quelles sortes d’objets devons-nous poser comme rentrant dans la sphère de l’homme intempérant et de l’homme tempérant, je veux dire s’il s’agit de toute espèce de plaisirs et de peines, ou seulement de certaines espèces déterminées ; et si l’homme tempérant est identique â l’homme endurant, ou s’il est autre ; et pareillement en ce qui concerne les autres questions de même espèce que la présente étude.

Un point de départ pour notre examen est de savoir si l’homme tempérant, ainsi que l’homme intempérant, sont différenciés par leurs objets ou par leur façon de se comporter, autrement dit si l’homme intempérant est intempérant simplement par rapport à tels ou tels objets, ou si ce n’est pas plutôt parce qu’il se comporte de telle manière, ou si ce n’est pas plutôt encore pour ces deux raisons à la fois. Ensuite, nous nous demanderons si l’intempérance et la tempérance s’étendent à la conduite tout entière, ou seulement à certaine partie de celle-ci. L’homme, en effet, qui est intempérant au sens absolu n’est pas tel par rapport à tout objet quel qu’il soit, mais seulement par rapport aux choses où se révèle l’homme déréglé. Il n’est pas non plus caractérisé par le fait d’avoir simplement rapport à ces choses (car alors son état se confondrait avec le dérèglement.) mais par le fait d’être avec elles dans un rapport d’une certaine espèce : l’homme déréglé, en effet, est conduit à satisfaire ses appétits par un choix délibéré, pensant que son devoir est de toujours poursuivre le plaisir présent ; l’homme intempérant, au contraire, n’a aucune pensée de ce genre, mais poursuit néanmoins le plaisir.

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Re: Ethique à nicomaque, Livre VII

Message par Dandolo le Dim 11 Oct 2009, 17:04

CHAPITRE 5 : Solution de l’aporie sur les rapports de la science et de la tempérance


La doctrine d’après laquelle c’est en réalité à l’encontre d’une opinion vraie et non d’un savoir véritablement scientifique que nous agissons dans l’intempérance, cette doctrine ne présente aucun intérêt pour notre raisonnement. (Certains, en effet, de ceux qui professent une opinion n’ont aucune hésitation et croient posséder une connaissance exacte ; si donc on prétend que c’est grâce à la faiblesse de leur conviction que ceux qui ont une simple opinion sont plus portés à agir à l’encontre de leur conception du bien que ceux qui possèdent la science, il n’y aura aucune différence à cet. égard entre science et opinion, puisque certains hommes ne sont pas moins convaincus des choses dont ils ont l’opinion que d’autres des choses dont ils ont la science, et on peut le voir par l’exemple d’HERACLITE).

Mais, puisque le terme avoir la science se prend en un double sens (car celui qui possède la science, mais ne l’utilise pas, et celui qui l’utilise actuellement, sont dits l’un et l’autre, avoir la science), il y aura une différence entre un homme qui, possédant la science mais ne l’exerçant pas, fait ce qu’il ne faut pas faire, et un autre qui fait de même en possédant la science et en l’exerçant : ce dernier cas parait inexplicable, mais il n’en est plus de même s’il s’agit d’une science ne s’exerçant pas.

En outre puisqu’il y a deux sortes de prémisses, o rien n’empêche qu’un homme en possession des deux prémisses ensemble, n’agisse contrairement à la science qu’il a, pourvu toutefois qu’il utilise la pré misse universelle et non la prémisse particulière : car ce qui est l’objet de l’action, ce sont les actes singuliers. — Il y a aussi une distinction à établir pour le terme universel un universel est prédicable de l’agent lui-même, et l’autre de l’objet. Par exemple : les aliments secs sont bons pour tout homme, et : je suis un homme, ou : telle espèce d’aliments est sèche. Mais si c’est : celte nourriture que voici est de telle sorte, l’homme intempérant n’en possède pas la science, ou n’en a pas la science en exercice. Dès lors, entre ces deux modes de savoir, il y aura une différence telle ment considérable qu’on ne verra rien de surprenant à ce que l’homme intempérant connaisse d’une certaine façon, tandis que connaître d’une autre façon serait extraordinaire.

De plus, la possession de la science en un autre sens encore que ceux dont nous avons parlé, peut se rencontrer chez l’homme : car même dans la possession de la science indépendamment de son utilisation, nous observons une différence de disposition, de sorte qu’on peut avoir la science en un sens et ne pas l’avoir, comme dans le cas de l’homme en sommeil, ou fou, ou pris de vin. Or c’est là précisément la condition de ceux qui sont sous l’influence de la passion, puisque les accès de colère, les appétits sexuels et quelques autres passions de ce genre, de toute évidence altèrent également l’état corporel, et même dans certains cas produisent la folie. Il est clair, par conséquent, que la possession de la science chez l’homme intempérant doit être déclarée de même nature que pour ces gens-là. Le fait pour les intempérants de parler le langage découlant de la science n’est nullement un signe qu’ils la possèdent car même ceux qui se trouvent dans les états affectifs que nous avons indiqués répètent machinalement des démonstrations de géométrie ou des vers d’EMPÉDOCLE, et ceux qui ont commencé à apprendre une science débitent tout d’une haleine ses formules, quoiqu’ils n’en connaissent pas encore la signification : la science, en effet, doit s’intégrer à leur nature, mais cela demande du temps. Par suite c’est par comparaison avec le langage des histrions que nous devons apprécier celui qu’emploient les hommes qui versent dans l’intempérance.

De plus, voici encore de quelle façon en nous plaçant sur le terrain des faits, nous pouvons considérer la cause de l’intempérance. La prémisse universelle est une opinion, et l’autre a rapport aux faits particuliers, où la perception dès lors est maîtresse. Or quand les deux prémisses engendrent une seule proposition, il faut nécessairement que, dans certains cas, l’âme affirme la conclusion, et que dans le cas de prémisses relatives à la production, l’action suive immédiatement. Soit, par exemple les prémisses : il faut goûter à tout ce qui est doux, et : ceci est doux (au sens d’être une chose douce particulière) : il faut nécessairement que l’homme capable d’agir et qui ne rencontre aucun empêchement, dans le même temps accomplisse aussi l’acte. Quand donc, d’un côté, réside dans l’esprit l’opinion universelle nous défendant de goûter, et que, d’autre part, est présente aussi l’opinion que tout ce qui est doux est agréable et que ceci est doux (cette dernière opinion déterminant l’acte), et que l’appétit se trouve également présent en nous, alors, si la première opinion universelle nous invite bien à fuir l’objet, par contre l’appétit nous y conduit (puisqu’il est capable de mettre en mouvement chaque partie du corps) : il en résulte, par conséquent, que c’est sous l’influence d’une règle en quelque sorte ou d’une opinion qu’on devient intempérant, opinion qui est contraire, non pas en elle-même mais seulement par accident (car c’est l’appétit qui est réellement contraire, et non l’opinion), à la droite règle. Une autre conséquence en découle encore : la raison pour laquelle on ne peut parler d’intempérance pour les bêtes, c’est qu’elles ne possèdent pas de jugement portant sur les universels, mais qu’elles ont seulement image et souvenir des choses particulières.

Quant à dire comment l’ignorance de l’homme intempérant se résout pour faire place de nouveau à l’état de savoir, l’explication est la même que pour un homme pris de vin ou en sommeil, et n’est pas spéciale à l’état dont nous traitons : nous devons nous renseigner à cet effet auprès de ceux qui sont versés dans la science de la nature.

Mais la dernière prémisse étant une opinion qui à la fois porte sur un objet sensible et détermine souverainement nos actes, cette opinion-là, un homme sous l’empire de la passion, ou bien ne la possède pas du tout, ou bien ne la possède qu’au sens où, comme nous l’avons dit, posséder la science veut dire seule ment parler machinalement, à la façon dont l’homme pris de vin récite les vers d’EMPÉDOCLE Et du fait que le dernier terme n’est pas un universel, ni considéré comme étant un objet de science semblablement à un universel, on est, semble-t-il, amené logiquement à la conclusion que SOCRATE cherchait à établir en effet, ce n’est pas en la présence de ce qui est considéré comme la science au sens propre que se produit la passion dont il s’agit pas plus que ce n’est la vraie science qui est tiraillée par la passion, mais c’est lorsque est présente la connaissance sensible.

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Re: Ethique à nicomaque, Livre VII

Message par Dandolo le Dim 11 Oct 2009, 17:05

CHAPITRE 6 : Domaine de l’intempérance Les diverses formes : l’intempérance simpliciter et l’intempérance secundum quid


Si l’intempérance peut ou non s’accompagner de savoir, et, le cas échéant, de quel genre de savoir, c’est là une question qui a été suffisamment traitée.

Mais peut-on être intempérant purement et simplement, ou doit-on toujours l’être par rapport à certaines choses particulières, et, dans l’affirmative, à quelles sortes de choses ? C’est une question à discuter maintenant.

Que les plaisirs et les peines rentrent dans la sphère d’action à la fois des hommes tempérants et des hommes endurants ainsi que des hommes intempérants et des hommes adonnés à la mollesse, c’est là une chose évidente Or, parmi les choses qui donnent du plaisir, les unes sont nécessaires, et les autres sont souhaitables en elles-mêmes mais susceptibles d’excès. Sont nécessaires les causes corporelles de plaisir (j’entends par là, à la fois celles qui intéressent la nutrition et les besoins sexuels, en d’autres termes ces fonctions corporelles que nous avons posées comme étant celles qui constituent la sphère du dérèglement et de la modération) les autres causes de plaisirs ne sont pas nécessaires, mais sont souhaitables en elles-mêmes (par exemple, la victoire, l’honneur, la richesse, et autres biens et plaisirs de même sorte). Ceci posé, les hommes qui tombent dans l’excès en ce qui concerne ce dernier groupe de plaisirs, contrairement à la droite règle qui est en eux, nous ne les appelons pas des intempérants au sens strict, mais nous ajoutons une spécification et disons qu’ils sont intempérants en matière d’argent, de gain, d’honneur ou de colère, et non simplement intempérants, attendu qu’ils sont différents des gens intempérants proprement dits et qu’ils ne reçoivent ce nom que par similitude (comme dans le cas d’Anthropos, vainqueur aux Jeux olympiques : la définition générale de l’homme différait peu de la notion qui lui était propre, mais elle était néanmoins autre) — En voici une preuve nous blâmons l’intempérance non comme une erreur seulement, mais comme une sorte de vice, qu’il s’agisse de l’intempérance pure et simple ou de l’intempérance portant sur quelque plaisir : corporel particulier, tandis que nous ne blâmons aucun intempérant de l’autre classe. — Mais parmi les hommes dont l’intempérance a rapport aux jouissances corporelles, jouissances qui, disons-nous, rentrent dans la sphère de l’homme modéré et de l’homme déréglé, celui qui, à la fois, poursuit les plaisirs excessifs et évite les peines du corps comme la pauvreté, la soif, la chaleur, le froid et toutes les sensations pénibles du toucher et du goût, et cela non pas par choix réfléchi mais contrairement à son choix et à sa raison, celui-là est appelé intempérant, non pas avec la spécification qu’il est intempérant en telle chose, la colère par exemple, mais intempérant au sens strict seulement. Et une preuve c’est qu’on parle de mollesse, seulement en ce qui regarde ces plaisirs et jamais en ce qui regarde les autres. Et c’est pour cette raison que nous plaçons dans le même groupe l’intempérant et le déréglé, le tempérant et le modéré, à l’exclusion de tous les autres, parce qu’ils ont pour sphère d’activité, en quelque sorte les mêmes plaisirs et les mêmes peines Mais, tout en s’intéressant aux mêmes objets, leur comportement à l’égard de ces objets n’est pas le même, les uns agissant par choix délibéré, et le autres en dehors de tout choix. Aussi donnerions-nous le nom de déréglé à l’homme qui, sans concupiscence ou n’en éprouvant qu’une légère, poursuit les plaisirs excessifs et évite les peines modérées, plutôt qu’à celui qui en fait autant sous l’empire de violents appétits : car que ne ferait pas le premier si un appétit juvénile ou un chagrin violent venait s’ajouter en lui quand il se verrait privé des plaisirs nécessaires ?

Parmi les appétits et les plaisirs les uns appartiennent à la classe des choses génériquement nobles et bonnes (car certaines choses agréables sont naturellement dignes de choix, tandis que d’autres leur sont contraires, et les autres, enfin, sont intermédiaires, conformément à nos distinctions antérieures) : tels sont l’argent, le gain, la victoire, l’honneur. Et en ce qui concerne toutes ces choses-là et celles de même sorte, ainsi que celles qui sont intermédiaires, ce n’est pas le fait d’être affecté par elles, ou de les désirer, ou de les aimer, qui rend l’homme blâmable, mais c’est le fait de les aimer d’une certaine façon, autrement dit avec excès. C’est pourquoi tous ceux qui, en violation de la règle, ou bien se laissent dominer par l’une des choses naturellement nobles et bonnes, ou bien les recherchent trop, par exemple ceux qui montrent plus d’ardeur qu’il ne faudrait pour l’honneur, ou pour leurs enfants ou leurs parents, : ne sont pas des hommes pervers (car ces objets font partie des biens, et on approuve ceux qui s’y attachent avec zèle ; mais cependant il y a un excès même dans ce domaine, si par exemple comme Niobé on luttait contre les dieux eux—mêmes, ou si on avait pour son père une affection semblable à celle de Satyros, surnommé Philopator dont l’exagération sur ce point passait pour de la folie). — Il n’y a donc aucune perversité en ce qui regarde ces objets de notre attachement, pour la raison que nous avons indiquée, à savoir que chacun d’eux est naturellement digne de choix en lui-même, bien que l’excès soit ici condamnable et doive être évité. Et pareillement, il ne saurait y avoir non plus d’intempérance à leur sujet (car l’intempérance n’est pas seulement une chose qu’on doit éviter, c’est aussi une chose qui fait partie des actions blâmables seulement, par similitude, on emploie le terme intempérance en y ajoutant une spécification dans chaque cas tout comme on qualifie de mauvais médecin ou de mauvais acteur celui qu’on ne pourrait pas appeler mauvais au sens propre De même donc que dans ces exemples nous n’appliquons pas le terme mauvais sans spécification, parce que l’insuffisance du médecin ou de l’acteur n’est pas un vice mais lui ressemble seulement par analogie, ainsi il est clair que, dans l’autre cas également, seule doit être considérée comme étant véritablement intempérance ou tempérance celle qui a rapport aux mêmes objets que la modération et le dérèglement, et que nous n’appliquons à la colère que par similitude ; et c’est pourquoi, ajoutant une spécification, nous disons intempérant dans la colère, comme nous disons intempérant dans l’honneur ou le gain.

Certaines choses sont agréables par leur nature, is les unes d’une façon absolue, et les autres pour telle classe d’animaux ou d’hommes ; d’autres choses, par contre, ne sont pas agréables par nature, mais le deviennent soit comme conséquence d’une difformité, soit par habitude ; d’autres enfin le sont par dépravation naturelle. Ceci posé, il est possible, pour chacune de ces dernières espèces de plaisirs d’observer des dispositions du caractère correspondantes. J’entends par là les dispositions bestiales comme dans l’exemple de la femme qui, dit-on, éventre de haut en bas les femmes enceintes et dévore leur fruit ou encore ces horreurs où se complaisent, à ce qu’on raconte, certaines tribus sauvages des côtes du Pont, qui mangent des viandes crues ou de la chair humaine, ou échangent mutuellement leurs enfants pour s’en repaître dans leurs festins, ou enfin ce qu’on rapporte de Phalaris.

Ce sont là des états de bestialité, mais d’autres ont pour origine la maladie (ou parfois la folie, comme dans le cas de l’homme qui offrit sa mère en sacrifice aux dieux et la mangea, ou celui de l’esclave qui dévora le foie de son compagnon) ; d’autres encore sont des propensions morbides résultant de l’habitude, comme par exemple s’arracher les cheveux, ronger ses ongles ou mêmes du charbon et de la terre, sans oublier l’homosexualité. Ces pratiques sont le résultat, dans certains cas de dispositions naturelles, et dans d’autres de l’habitude, comme chez ceux dont on a abusé dès leur enfance

Ceux chez qui la nature est la cause de ces dépravations, on ne saurait les appeler intempérants, pas plus qu’on ne qualifierait ainsi les femmes, sous le prétexte que dans la copulation leur rôle est passif et non actif ; il en va de même pour ceux qui sont dans un état morbide sous l’effet de l’habitude.

La possession de ces diverses dispositions se situe a hors des limites du vice, comme c’est aussi le cas pour la bestialité ; et quand on les a, s’en rendre maître ou s’y laisser asservir ne constitue pas : la tempérance ou l’intempérance proprement dites mais seulement ce qu’on appelle de ce nom par similitude, tout comme celui qui se comporte de cette façon dans ses colères doit être appelé intempérant dans ladite passion, et non intempérant au sens strict.

En effet tous excès d’insanité ou de lâcheté ou d’intempérance ou d’humeur difficile, sont soit des traits de bestialité, soit des états morbides. L’homme constitué naturellement de façon à avoir peur de tout, même du bruit d’une souris, est lâche d’une lâcheté tout animale, et celui qui avait la phobie des belettes était sous l’influence d’une maladie ; et parmi les insensés, ceux qui sont naturellement privés de raison et vivent seulement par les sens, comme certaines tribus barbares éloignées, sont assimilables aux brutes, tandis que ceux qui ont perdu la raison à la suite de maladies, de l’épilepsie par exemple, ou par un accès de folie, sont des êtres morbides. Avec des penchants de ce genre, il peut se faire que l’on n’ait parfois qu’une simple disposition à les suivre, sans s’y laisser asservir, si, par exemple, Phalaris avait réprimé son désir de manger un jeune enfant ou de se livrer à des plaisirs sexuels contre nature ; mais il est possible également de s’abandonner à ces penchants et ne pas se contenter de les avoir. De même donc que, dans le cas de la perversité, celle qui est sur le plan humain est appelée perversité au sens strict, tandis que l’autre espèce se voit ajouter la spécification de bestiale ou de morbide, mais n’est pas appelée perversité proprement dite, de la même façon il est évident que, dans le cas de l’intempérance, il y a celle qui est bestiale et celle qui est morbide, et que l’intempérance au sens strict est seulement celle qui correspond au dérèglement proprement humain.

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Re: Ethique à nicomaque, Livre VII

Message par Dandolo le Dim 11 Oct 2009, 17:06

CHAPITRE 7 : Intempérance dans la colère et intempérance des appétits — La bestialité


Ainsi donc l’intempérance et la tempérance portent exclusivement sur les mêmes objets que le dérègle ment et la modération, et, d’autre part, l’intempérance qui porte sur les autres objets est d’une espèce différente, appelée seulement ainsi par extension de sens et non au sens strict : tout cela est maintenant clair.

Que l’intempérance dans la colère soit moins déshonorante que l’intempérance des appétits, c’est cette vérité que nous allons à présent considérer — La colère, en effet semble bien prêter jusqu’à un certain point l’oreille à la raison, mais elle entend de travers, à la façon de ces serviteurs pressés qui sortent en courant avant d’avoir écouté jusqu’au bout ce qu’on leur dit, et puis se trompent dans l’exécution de l’ordre, ou encore à la façon des chiens, qui avant même d’observer si c’est un ami, au moindre bruit qui se produit se mettent à aboyer. Pareillement la colère, par sa chaleur et sa précipitation naturelles, tout en entendant n’entend pas un ordre et s’élance pour assouvir sa vengeance. La raison ou l’imagination, en effet présente à nos regards une insulte ou une marque de dédain ressenties, et la colère, après avoir conclu par une sorte de raisonnement que notre devoir est d’engager les hostilités contre un pareil insulteur, éclate alors brusquement ; l’appétit, au contraire, dès que la raison ou la sensation a seule ment dit qu’une chose est agréable, s’élance pour en jouir. Par conséquent, la colère obéit à la raison un sens, alors que l’appétit n’y obéit pas. La honte est donc plus grande dans ce dernier cas, puisque l’homme intempérant dans la colère est en un sens vaincu par la raison, tandis que l’autre l’est par l’appétit et non par la raison.

En outre on pardonne plus aisément de suivre les désirs naturels, puisque, même dans le cas des appétits on pardonne plus facilement de les suivre quand ils sont communs à tous les hommes, et cela dans la mesure même où ils sont communs. Or la colère et l’humeur difficile sont une chose plus naturelle que les appétits portant sur des plaisirs excessifs et qui n’ont rien de nécessaire. Donnons comme exemple l’homme qui, en réponse à l’accusation de frapper son père, disait : " Mais lui aussi a frappé le sien, et le père de mon père aussi !", et désignant son petit garçon : " Et celui-ci, dit-il, en fera autant quand il sera devenu un homme ! car c’est inné dans notre famille." C’est encore l’histoire de l’homme qui, tramé par son fils hors de sa maison, lui demandait de s’arrêter à la porte, car lui-même n’avait tramé son père que jusque-là.

De plus on est d’autant plus injuste qu’on use davantage de manoeuvres perfides. Or l’homme violent n’a aucune perfidie, ni non plus la colère, qui agit à visage découvert ; l’appétit, au contraire, est comme l’Aphrodite dont on dit :

Cyprogeneia qui ourdit des embûches et HOMÈRE, décrivant la ceinture brodée de la déesse : Un conseil perfide, qui s’emparait de l’esprit du sage, si sensé fû-il.

Par conséquent, si cette forme d’intempérance est plus injuste, elle est aussi plus honteuse que celle qui est relative à la colère, et elle est intempérance proprement dite, et vice en un sens.

De plus si nul ne fait subir un outrage avec un sentiment d’affliction, par contre tout homme agissant par colère agit en ressentant de la peine, alors que celui qui commet un outrage le fait avec accompagne ment de plaisir. Si donc les actes contre lesquels une victime se met le plus justement en colère sont plus injustes que d’autres, l’intempérance causée par l’appétit est aussi plus injuste que l’intempérance de la colère, car il n’y a dans la colère aucun outrage. Qu’ainsi donc l’intempérance relative à l’appétit soit plus déshonorante que celle qui a rapport à la colère, et que la tempérance et l’intempérance aient rapport aux appétits et plaisirs du corps, c’est clair.

Mais parmi ces appétits et ces plaisirs eux-mêmes nous devons établir des distinctions. Ainsi, en effet, que nous l’avons dit en commençant, certains d’entre eux sont sur le plan humain et sont naturels à la fois en genre et en grandeur d’autres ont un caractère bestial, et d’autres sont dus à des difformités ou des maladies. Or c’est seulement aux plaisirs que nous avons nommés en premier lieu que la modération et le dérèglement ont rapport ; et c’est pourquoi nous ne disons pas des bêtes qu’elles sont modérées ou déréglées, sinon par extension de sens et seulement dans le cas où en totalité quelque espèce d’animaux l’emporte sur une autre en lascivité, en instincts destructeurs ou en voracité (les animaux, en effet, n’ont ni faculté de choisir, ni raisonnement ce sont là des aberrations de la nature, tout comme les déments chez les hommes. La bestialité est un moindre mal que le vice, quoique plus redoutable : non pas que la partie supérieure ait été dépravée, comme dans l’homme, mais elle est totalement absente. Par suite, c’est comme si, comparant une chose inanimée avec un être animé, on demandait lequel des deux l’emporte en méchanceté : car la perversité d’une chose qui n’a pas en elle de principe d’action est toujours moins pernicieuse, et l’intellect est un principe de ce genre (C’est donc à peu près comme si on comparait l’injustice avec un homme injuste : chacun de ces deux termes est en un sens pire que l’autre) : car un homme mauvais peut causer infiniment plus de maux qu’une bête brute.

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Re: Ethique à nicomaque, Livre VII

Message par Dandolo le Dim 11 Oct 2009, 17:06

CHAPITRE 8 : Intempérance et mollesse, tempérance et endurance L’impétuosité et la faiblesse


A l’égard des plaisirs et des peines dues au toucher et au goût, ainsi que des appétits et des aversions correspondants, toutes choses que nous avons définies plus haut comme rentrant dans la sphère à la fois du dérèglement et de la modération, il est possible de se comporter des deux façons suivantes : ou bien nous succombons même à des tentations que la majorité des hommes peut vaincre, ou bien, au contraire, nous triomphons même de celles où la plupart des hommes succombent. De ces deux dispositions, celle qui a rapport aux plaisirs est tempérance et intempérance, et celle qui a rapport aux peines, mollesse et endurance. La disposition de la plupart des hommes tient le milieu entre les deux, même si, en fait, ils penchent davantage vers les états moralement plus mauvais.

Puisque parmi les plaisirs les uns sont nécessaires et e autres ne le sont pas, les premiers étant nécessaires seulement jusqu’à un certain point, alors que ni l’excès en ce qui les concerne, ni le défaut ne sont soumis à cette nécessité (et on peut en dire autant des appétits et des peines) dans ces conditions, l’homme qui poursuit ceux des plaisirs qui dépassent la mesure, ou qui poursuit à l’excès des plaisirs nécessaires, et cela par choix délibéré et qui les poursuit pour eux-mêmes et nullement en vue d’un résultat distinct du plaisir celui-là est un homme déréglé : car cet homme est nécessairement incapable de se repentir, et par suite il est incurable, puisque pour qui est impuissant à se repentir il n’y a pas de remède — L’homme déficient dans la recherche du plaisir est l’opposé du précédent, et celui qui occupe la position moyenne un homme modéré. Pareillement encore est un homme déréglé celui qui évite les peines du corps, non pas parce qu’il est sous l’empire de la passion mais par choix délibéré. (De ceux qui agissent sans choix délibéré, les uns sont menés par le plaisir, les autres parce qu’ils veulent fuir la peine provenant de l’appétit insatisfait, ce qui entraîne une différence entre eux Mais, au jugement de tout homme, si quelqu’un, sans aucune concupiscence ou n’en ressentant qu’une légère, commet quelque action honteuse, il est pire que s’il est poussé par de violents appétits, et s’il frappe sans colère, il est pire que s’il frappe avec colère : que ne ferait pas, en effet, le premier, s’il était sous l’empire de la passion ? C’est pourquoi le déréglé est pire que l’intempérant). Des états donc décrits ci-dessus le dernier est plutôt une espèce de la mollesse, et l’autre est l’intempérance. —A l’homme intempérant est opposé l’homme tempérant, et à l’homme mou l’homme endurant : car l’endurance consiste dans le fait de résister, et la tempérance dans le fait de maîtriser ses passions, et résister et maîtriser sont des notions différentes, tout comme éviter la défaite est différent de remporter la victoire ; et c’est pour quoi la tempérance est une chose préférable à l’endurance. — L’homme qui manque de résistance l’égard des tentations où la plupart des hommes à la fois tiennent bon et le peuvent celui-là est un homme mou et voluptueux (et, en effet, la volupté est une sorte de mollesse), lequel laisse traîner son manteau pour éviter la peine de le relever, ou feint d’être malade, ne s’imaginant pas qu’étant semblable à un malheureux il est lui-même malheureux

Même observation pour la tempérance et l’intempérance. Qu’un homme, en effet, succombe sous le poids de plaisirs ou de peines violents et excessifs, il n’y a là rien de surprenant, et il est même excusable s’il a succombé en résistant, à l’exemple de Philoctète dans THÉODECTE quand il est mordu par la vipère, ou de Cercyon dans l’Alope de CARICINOS ou encore de ceux qui, essayant de réprimer leur rire, éclatent d’un seul coup, mésaventure qui arriva à XÉNOPHANTOS mais ce qui est surprenant, c’est qu’à l’égard de plaisirs ou de peines auxquels la plupart des gens sont capables de résister, un homme ait le dessous et ne puisse pas tenir bon quand cette faiblesse n’est pas due à l’hérédité ou à une maladie, comme c’est le cas chez les rois scythes où la mollesse tient à la race, ou encore pour l’infériorité physique qui distingue le sexe féminin du sexe masculin.

L’homme passionné pour l’amusement est considéré également comme un homme déréglé, mais c’est en réalité chez lui de la mollesse : car le jeu est une détente puisque c’est un repos, et c’est dans la classe de ceux qui pèchent par excès à cet égard que rentre l’amateur de jeu.

La première forme de l’intempérance est l’impétuosité, et l’autre la faiblesse. Certains hommes en effet, après qu’ils ont délibéré, ne persistent pas dans le résultat de leur délibération, et cela sous l’effet de la passion ; pour d’autres au contraire, c’est grâce à leur manque de délibération qu’ils sont menés par la passion : certains, en effet (pareils en cela à ceux qui ayant pris les devants pour chatouiller ne sont pas eux-mêmes chatouillés), s’ils ont préalablement senti et vu ce qui va leur arriver, et s’ils ont auparavant pu donner l’éveil à eux-mêmes et à leur faculté de raisonner, ne succombent pas alors sous l’effet de la passion, que ce soit un plaisir ou une peine. Ce sont surtout les hommes d’humeur vive et les hommes de tempérament excitable qui sont sujets à l’intempérance sous sa forme d’impétuosité : les premiers par leur précipitation, et les seconds par leur violence n’ont pas la patience d’attendre la raison, enclins qu’ils sont à suivre leur imagination.

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Message par Dandolo le Dim 11 Oct 2009, 17:06

CHAPITRE 9 : Intempérance et dérèglement


L’homme déréglé, comme nous l’avons dit n’est pas sujet au repentir (car il persiste dans son état par son libre choix), alors que l’homme intempérant est toujours susceptible de regretter ce qu’il fait. C’est pourquoi la position adoptée dans l’énoncé que nous avons donné du problème n’est pas exacte : au contraire, c’est l’homme déréglé qui est incurable, et l’homme intempérant qui est guérissable : car la perversité est semblable à ces maladies comme l’hydropisie ou la consomption, tandis que l’intempérance ressemble à l’épilepsie, la perversité étant un mal continu et l’intempérance un mal intermittent. Effectivement l’intempérance et le vice sont d’un genre totalement différent : le vice est inconscient, alors que l’intempérance ne l’est pas. a Parmi les intempérants eux-mêmes, les impulsifs valent mieux que ceux qui possèdent la règle mais n’y persistent pas : car ces derniers succombent sous une passion moins pressante, et en outre ne s’y abandonnent pas sans délibération préalable, comme le font les impulsifs l’intempérant en effet, est semblable à ceux qui s’enivrent rapidement et avec une faible quantité de vin, moindre qu’il n’en faut à la plupart des hommes.

Qu’ainsi l’intempérance ne soit pas un vice, voilà qui est clair (quoiqu’elle le soit peut-être en un sens) car l’intempérance agit contrairement à son choix, et le vice conformément au sien. Mais cependant il y a ressemblance du moins dans leurs actions respectives, et comme disait DÉMODOCOS aux Milésiens :

Les Milésiens ne sont pas dénués d’intelligence, mais ils agissent tout à tait comme les imbéciles, pareillement, les hommes intempérants ne sont pas des hommes injustes, mais ils commettent des actions injustes.

Puisque l’homme intempérant est constitué de telle sorte qu’il poursuit, sans croire pour autant qu’il a raison de le faire, les plaisirs corporels excessifs et contraires à la droite règle, tandis que l’homme déréglé est convaincu qu’il doit agir ainsi, et cela parce qu’il est constitué de façon à poursuivre ces plaisirs : il en résulte que c’est au contraire le premier qu’on peut aisément persuader de changer de conduite, alors que pour le second ce n’est pas possible. En effet, la vertu et le vice, respectivement conservent et détruisent le principe, et dans le domaine de la pratique c’est la cause finale qui est principe, comme les hypothèses en mathématiques dès lors, pas plus dans les matières que nous traitons ici que dans les mathématiques, le raisonnement n’est apte à nous instruire des principes, mais c’est une vertu soit naturelle, soit acquise par l’habitude, qui nous fait avoir une opinion correcte au sujet du principe. L’homme répondant à cette description est par suite un homme modéré, et son contraire un homme déréglé. Mais il y a un genre d’hommes qui, sous l’influence de la passion, abandonne les voies de la droite règle ; c’est un homme que la passion domine au point de l’empêcher d’agir conformément à la droite règle, mais cette domination ne va cependant pas jusqu’à le rendre naturellement capable de croire que son devoir est de poursuivre en toute liberté les plaisirs dont nous parlons c’est là l’homme intempérant, qui est meilleur que l’homme déréglé et qui n’est même pas vicieux à proprement parler, puisque en lui est sauvegardé ce qu’il y a de plus excellent, je veux dire le principe. Opposé enfin à l’intempérant est un autre genre d’hommes : c’est celui qui demeure ferme et ne s’écarte pas du principe, sous l’effet du moins de la passion. Ces considérations montrent donc clairement que cette dernière disposition du caractère est bonne et que l’autre ne vaut rien.

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Re: Ethique à nicomaque, Livre VII

Message par Dandolo le Dim 11 Oct 2009, 17:07

CHAPITRE 10 : Tempérance et obstination


Est-ce donc qu’est tempérant celui qui demeure ferme dans n’importe quelle règle et n’importe quel choix, ou seulement celui qui demeure ferme dans la droite règle, et, d’autre part, est-ce qu’est intempérant celui qui ne persiste pas dans n’importe quel choix et n’importe quelle règle, ou celui qui fait seulement abandon de la règle exempte de fausseté et du choix correct ? Telle était la façon dont le problème a été posé précédemment. — Ne serait-ce pas que, par accident, ce peut être une règle ou un choix quelconque, mais que, en soi, c’est seulement la règle vraie et le choix correct où le tempérant persiste et où l’intempérant ne persiste pas ? Si, en effet, on choisit ou poursuit telle chose en vue de telle autre chose, c’est cette dernière que par soi on poursuit et choisit, mais par accident c’est la première. Or d’une façon absolue a pour nous le sens de par soi. Par conséquent, en un sens c’est n’importe quelle opinion à laquelle le tempérant s’attache fermement et que l’intempérant abandonne, mais absolument parlant c’est seulement à celle qui est vraie.

Mais il y a des personnes capables de persister dans leur opinion qu’on appelle des opiniâtres, c’est-à-dire qui sont difficiles à convaincre et qu’on ne fait pas facilement changer de conviction. Ces gens-là pré sentent une certaine ressemblance avec l’homme tempérant, comme le prodigue ressemble à l’homme libéral, et le téméraire à l’homme sûr de lui : mais en réalité ils diffèrent de lui sous bien des aspects. L’homme tempérant, en effet, sous l’assaut de la passion et de la concupiscence demeure inébranlable, mais il sera prêt, le cas échéant, à céder à la persuasion ; l’homme opiniâtre, au contraire, refuse de céder à la raison, car de telles gens ressentent des appétits et beaucoup d’entre eux sont menés par leurs plaisirs Or parmi les opiniâtres on distingue les entêtés, les ignorants et les rustres : l’entêtement des premiers tient au plaisir ou à la peine que leur propre attitude leur cause : ils se plaisent à chanter victoire quand on ne réussit pas à les faire changer d’opinion, et ils s’affligent quand leurs propres décisions deviennent nulles et non avenues, comme cela arrive pour des décrets ; aussi ressemblent-ils davantage à l’homme intempérant qu’à l’homme tempérant.

D’autre part, il y a des gens qui ne persistent pas dans leurs opinions pour une cause étrangère à l’intempérance, par exemple Néoptolème dans le Philoctète de SOPHOCLE. Il est vrai que c’est au plaisir que fut dû son changement de résolution, mais c’était un noble plaisir : car dire la vérité était pour lui quelque chose de noble, et il n’avait consenti à mentir qu’à l’instigation d’Ulysse. En effet, celui qui accomplit une action par plaisir n’est pas toujours un homme déréglé ou pervers ou intempérant ; mais c’est celui qui l’accomplit par un plaisir honteux.

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Re: Ethique à nicomaque, Livre VII

Message par Dandolo le Dim 11 Oct 2009, 17:07

CHAPITRE 11 : Insensibilité — Intempérance et prudence


Puisqu’il existe aussi un genre d’homme constitué de telle façon qu’il ressent moins de joie qu’il ne devrait des plaisirs corporels et qu’il ne demeure pas fermement attaché à la règle, celui qui occupe la position intermédiaire entre lui et l’homme intempérant est l’homme tempérant. En effet, l’homme intempérant ne demeure pas dans la règle parce qu’il aime trop les plaisirs du corps, et cet autre dont nous parlons, parce qu’il ne les aime pas assez ; l’homme tempérant, au contraire, persiste dans la règle et ne change sous l’effet d’aucune de ces deux causes. Mais il faut bien, si la tempérance est une chose bonne, que les deux dispositions qui y sont contraires soient l’une et l’autre mauvaises, et c’est d’ailleurs bien ainsi qu’elles apparaissent. Mais du fait que l’une d’elles ne se manifeste que dans un petit nombre d’individus et rarement, on croit d’ordinaire que la tempérance est le seul contraire de l’intempérance, tout comme on admet que la modération est le seul contraire du dérèglement.

Étant donné, d’autre part, qu’un grand nombre d’expressions sont employées par similitude, c’est par similitude que nous venons naturellement à parler de la tempérance de l’homme modéré, parce que l’homme tempérant et l’homme modéré sont l’un et l’autre constitués de façon à ne rien faire à l’encontre de la règle sous l’impulsion des plaisirs corporels. Mais tandis que le premier a des appétits pervers, le second n’en a pas, et sa nature est telle qu’il ne ressent aucun plaisir dans les choses qui sont contraires à la règle, alors que l’homme tempérant est naturellement apte à goûter le plaisir dans ces choses-là mais à ne pas s’y abandonner. — Il y a également une ressemblance entre l’homme intempérant et l’homme déréglé, bien qu’ils soient en réalité différents : tous deux poursuivent les plaisirs du corps, mais l’homme déréglé pense qu’il doit le faire, et l’homme intempérant ne le pense pas.

Il n’est pas possible non plus que la même personne soit en même temps prudente et intempérante, car nous avons montré que la prudence et le caractère vertueux vont toujours ensemble. Ajoutons que la prudence ne consiste pas seulement dans la connaissance purement théorique du bien, mais encore dans la capacité de le faire, capacité d’agir que l’homme intempérant ne possède pas. — Rien n’empêche au surplus que l’homme habile soit intempérant (et c’est la raison pour laquelle on pense parfois qu’il y a des gens qui tout en étant prudents sont cependant intempérants), parce que si l’habileté et la prudence diffèrent, c’est de la façon indiquée dans nos premières discussions en tant que se rapportant à la raison ce sont des notions voisines, mais elles diffèrent pour ce qui est du choix — On ne doit dès lors pas comparer non plus l’homme intempérant à celui qui sait et contemple, mais seulement à celui qui est en état de sommeil ou d’ivresse Et il agit certes volontairement (puisqu’il sait, d’une certaine manière à la is fois ce qu’il fait et en vue de quoi il le fait), mais il n’est pas pervers, parce que son choix est équitable, de telle sorte qu’il n’est qu’à demi pervers. Et il n’est pas injuste, car il n’a aucune malice puisque des deux types d’hommes intempérants, l’un ne persiste pas dans le résultat de ses délibérations, et que l’autre, l’homme d’humeur excitable, ne délibère pas du touts.

Dès lors, l’homme intempérant est semblable à une cité qui rend toujours les décrets qu’il faut et possède des lois sages, mais qui n’en fait aucun usage, comme le remarque en raillant ANAXANDRIDE :

La cité le souhaitait, elle qui n’a aucun souci des lois.

L’homme vicieux, au contraire, ressemble à une cité qui se sert de ses lois, mais ces lois ne valent rien à l’usage. Tempérance et intempérance ont rapport à ce qui dépasse l’état habituel de la majorité des hommes : l’homme tempérant, en effet, montre une fermeté plus grande, et l’homme intempérant une fermeté moindre que ne sont capables d’en montrer la plupart des hommes.

De toutes les formes d’intempérance, celle dont les hommes à humeur excitable sont atteints est plus facile à guérir que celle des hommes qui délibèrent sans persister ensuite dans leur décision et ceux qui sont intempérants par habitude se guérissent plus aisément que ceux qui le sont par nature, car on change d’habitude plus facilement que de nature ; même l’habitude est difficile à changer, précisément pour cette raison qu’elle ressemble à la nature suivant la parole d’EVENUS

Je dis que l’habitude n’est qu’un exercice de longue haleine, mon ami, et dès lors
Elle finit par devenir chez les hommes une nature.

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Re: Ethique à nicomaque, Livre VII

Message par Dandolo le Dim 11 Oct 2009, 17:07

CHAPITRE 12 : Théories sur le plaisir : leurs arguments


Nous avons traité de la nature de la tempérance et de l’intempérance, de celle de l’endurance et de la mollesse, et montré comment ces états se comportent les uns envers les autres.

L’étude du plaisir et de la peine est l’affaire du philosophe politique : c’est lui, en effet, dont l’art architectonique détermine la fin sur laquelle nous fixons les yeux pour appeler chaque chose bonne ou mauvaise au sens absolu. En outre, cette investigation est l’une de nos tâches indispensables car non seulement nous avons posé que la vertu morale et le vice ont rapport à des plaisirs et à des peines, mais encore, au dire de la plupart des hommes, le bonheur ne va pas sans le plaisir, et c’est la raison pour laquelle l’homme bienheureux est désigné par un nom dérivé de se réjouir

Certains sont d’avis qu’aucun plaisir n’est un bien, ni en lui-même ni par accident (car il n’y a pas identité, disent-ils, entre bien et plaisir). Pour d’autres, certains plaisirs seulement sont bons, mais la plupart sont mauvais. Selon une troisième opinion, enfin, même en supposant que tous les plaisirs soient un bien, il n’est cependant pas possible que le plaisir soit le Souverain Bien.

I° Le plaisir n’est pas du tout un bien, dit-on, parce que :
1) tout plaisir est un devenir senti, vers un état naturel, et qu’un devenir n’est jamais du même genre que sa fin : par exemple un processus de construction n’est jamais du même genre qu’une maison. :
2) De plus, l’homme modéré évite les plaisirs. :
3) De plus, l’homme prudent poursuit ce qui est exempt de peine non l’agréable. :
4) De plus, les plaisirs sont un obstacle à la prudence et cela d’autant plus que la jouissance ressentie est plus intense, comme dans le cas du plaisir sexuel, où nul n’est capable de penser quoi que ce soit en l’éprouvant.
5° De plus, il n’existe aucun art productif du plaisir ; cependant toute chose bonne est l’oeuvre d’un art.
6° De plus, enfants et bêtes pour suivent les plaisirs.

II° Tous les plaisirs ne sont pas bons, dit-on d’autre part parce que :
1° il y en a de honteux et de répréhensibles et qu’en outre
2° il y en a de nuisibles, puisque certaines choses qui plaisent sont funestes à la santé.

III° Enfin que le plaisir ne soit pas le Souverain Bien est prouvé par ce fait qu’il n’est pas une fin mais un devenir.

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Re: Ethique à nicomaque, Livre VII

Message par Dandolo le Dim 11 Oct 2009, 17:08

CHAPITRE 13 : Discussion de la théorie que le plaisir n’est pas un bien


Telles sont donc, à peu près, les opinions qui ont cours. Qu’il ne résulte pas de ces arguments que le plaisir ne soit pas un bien, ni même le Souverain Bien, les considérations suivantes le font voir.

En premier lieu puisque le bien est pris en un double sens (il y a le bien au sens absolu et, le bien pour telle personne), il s’ensuivra que les états naturels et les dispositions seront aussi appelés bons en un double sens, et par suite également les mouvements et les devenirs correspondants. Et de ces mouvements et devenirs considérés comme mauvais, les uns seront mauvais au sens absolu, : les autres, mauvais pour une personne déterminée et non pour une autre, mais au contraire désirables pour tel individu certains autres ne seront même pas désirables en général pour tel individu, mais seulement à un moment donné et pour peu de temps et non : toujours ; les autres devenirs, enfin, ne sont pas même des plaisirs, mais le paraissent seulement, ce sont tous ceux qui s’accompagnent de peine et ont pour fin une guérison, par exemple les processus des maladies.

En outre puisque une sorte de bien est activité, et une autre sorte, disposition, les processus qui nous restaurent dans notre état naturel sont agréables seulement par accident, l’activité en travail dans nos appétits étant celle de cette partie de nous- mêmes demeurée dans son état naturel : c’est qu’il existe aussi des plaisirs sans accompagnement de peine ou d’appétit, par exemple l’activité contemplative, où la nature ne souffre d’aucun manque. Et ce qui indique : que les plaisirs liés à un processus sont seulement accidentels c’est qu’on ne se réjouit pas du même objet agréable au moment où la nature remplit ses vides et après qu’elle est restaurée : dans la nature restaurée, on se plaît aux choses qui sont agréables au sens absolu ; dans la nature en train de se refaire, on se plaît même à leurs contraires : car on aimera même les substances piquantes et amères dont aucune n’est naturellement agréable ni absolument agréable, de sorte que les plaisirs que nous en ressentons ne sont non plus ni naturellement ni absolument agréables, la distinction qui sépare les différents objets plaisants l’un de l’autre s’étendant aux plaisirs qui en découlent.

En outre il ne s’ensuit pas qu’on doive nécessairement poser quelque chose de meilleur que le plaisir, pour la raison qu’au dire de certains la fin est meilleure que le devenir. Les plaisirs, en effet, ne sont pas réellement des devenirs, ni ne sont pas tous liés à un devenir : ils sont activités et fin ; ils ne se produisent pas non plus au cours de nos devenirs mais quand nous faisons usage de nos puissances tous enfin n’ont pas une fin différente d’eux-mêmes, cela n’est vrai que des plaisirs de ceux qui reviennent à la perfection de leur nature. Et c’est pourquoi il n’est pas exact de dire que le plaisir est un devenir senti, il faut plutôt le définir comme une activité de la manière d’être qui est selon la nature, et, au lieu de senti, mettre non empêché — Il y a aussi les gens qui regardent le plaisir comme un devenir, parce que c’est pour eux un bien au sens absolu, car à leurs yeux l’activité est un devenir, alors qu’en fait elle est tout autre chose.

L’opinion suivant laquelle les plaisirs sont mauvais parce que certaines choses agréables sont nuisibles à la santé, revient à dire que la santé est mauvaise parce que certaines choses utiles à la santé ne valent rien pour gagner de l’argent. A cet égard assurément les choses agréables comme les choses utiles à la santé sont mauvaises, mais elles ne sont pas mauvaises du moins pour cette raison-là, puisque même la contemplation peut parfois être nuisible à la santé.

D’autre part ni la prudence, ni aucune disposition en général n’est entravée par le plaisir découlant d’elle-même, mais seulement par les plaisirs étrangers puisque les plaisirs nés du fait de contempler et d’apprendre nous feront contempler et apprendre davantage.

Qu’aucun plaisir ne soit l’oeuvre d’un art c’est là un fait assez naturel : aucune autre activité non plus n’est le produit d’un art, mais l’art se contente de donner la capacité, bien qu’en fait l’art du parfumeur et celui du cuisinier soient généralement considérés comme des arts productifs de plaisir.

Les arguments qui s’appuient sur le fait que l’homme modéré évite le plaisir et que l’homme prudent poursuit la vie exempte de peine seulement, et que d’autre part les enfants et les bêtes poursuivent le plaisir, ces arguments-là sont réfutés tous à la fois par la même considération : nous avons indiqué en effet, comment les plaisirs sont bons au sens absolu, et comment certains plaisirs ne sont pas bons ; or ce sont ces derniers plaisirs que les bêtes et les enfants poursuivent (et c’est l’absence de la peine causée par la privation des plaisirs de ce genre que recherche l’homme prudent), c’est-à-dire les plaisirs qui impliquent appétit et peine, en d’autres termes les plaisirs corporels (qui sont bien de cette sorte-là) et leurs formes excessives, plaisirs qui rendent précisément déréglé l’homme déréglé. Telle est la raison pour laquelle l’homme modéré fuit ces plaisirs, car même l’homme modéré a des plaisirs.

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Re: Ethique à nicomaque, Livre VII

Message par Dandolo le Dim 11 Oct 2009, 17:08

CHAPITRE 14 : Le plaisir elle Souverain Bien Plaisirs bons et plaisirs mauvais


En outre que la peine aussi soit un mal et doit être évitée, c’est ce que tout le monde reconnaît car la peine est tantôt un mal au sens absolu tantôt un mal en ce qu’elle est propre à entraver de quelque façon notre activité. Or le contraire d’une chose qu’on doit éviter, en tant qu’elle est à éviter et est un mal, ce contraire est un bien. Le plaisir est donc nécessairement un bien. SPEUSIPPE tentait de réfuter cet argument en s’appuyant sur cette comparaison que plus grand est contraire à la fois à plus petit et à égal mais sa réfutation est inopérante, car on ne saurait prétendre que le plaisir est dans son essence quelque espèce de mal.

D’autre part, rien ne s’oppose à ce que le Souverain Bien ne soit lui-même un plaisir déterminé, même si on accorde que certains plaisirs sont mauvais tout comme le Souverain Bien pourrait consister en une science déterminée, même si certaines sciences sont mauvaises. Peut-être même est-ce une nécessité, si chacune de nos dispositions a son activité correspondante s’exerçant sans entraves (qu’on fasse consister le bonheur soit dans l’activité de l’ensemble de nos dispositions, soit dans l’activité de l’une d’entre elles, cette activité : sous l’une ou l’autre forme étant supposée sans entraves), que l’activité en question soit la plus digne de notre choix : or cette activité est plaisir. Ainsi le Souverain Bien serait un certain plaisir, bien que la plupart des plaisirs soient mauvais, et même, le cas échéant, mauvais absolument. — Et c’est pourquoi tous les hommes pensent que la vie heureuse est une vie agréable, et qu’ils entrelacent étroitement le plaisir au bonheur. En cela ils ont raison, aucune activité n’étant parfaite quand elle est empêchée, alors que le bonheur rentre dans la classe des activités parfaites. Aussi l’homme heureux a-t-il besoin, en sus du reste, des biens du corps, des biens extérieurs et des dons de la fortune, de façon que son activité ne soit pas entravée de ce côté. Et ceux qui prétendent que l’homme attaché à la roue ou tombant dans les plus grandes infortunes est un homme heureux à la condition qu’il soit bon, profèrent, volontairement ou non, un non-sens. A l’opposé, sous prétexte que l’on a besoin, en sus du reste, du secours de la fortune, on identifie parfois la fortune favorable au bonheur ; or ce sont des choses toutes différentes, car la fortune favorable elle-même, quand elle excède la mesure, constitue un empêchement à l’activité, et peut-être n’est-il plus juste de l’appeler alors fortune favorable, sa limite étant déterminée par sa relation au bonheur.

Et le fait que tous les êtres, bêtes et hommes, poursuivent le plaisir est un signe que le plaisir est en quelque façon le Souverain Bien :

Nulle rumeur ne meurt tout entière, que tant de gens

Mais comme ce n’est ni la même nature, ni la même disposition qui est la meilleure pour tout le monde, ou qui du moins apparaît telle à chacun, tous les hommes ne poursuivent pas non plus le même plaisir, bien que tous poursuivent le plaisir. Peut-être aussi poursuivent-ils non pas le plaisir qu’ils s’imaginent ou qu’ils voudraient dire qu’ils recherchent, mais un plaisir le même pour tous, car tous les êtres ont naturellement en eux quelque chose de divin. Mais les plaisirs corporels ont accaparé l’héritage du nom de plaisir, parce que c’est vers eux que nous dirigeons le plus fréquemment notre course et qu’ils sont le partage de tout le monde ; et ainsi, du fait qu’ils sont les seuls qui nous soient familiers, nous croyons que ce sont les seuls qui existent. a Il est manifeste aussi que si le plaisir, autrement dit l’activité, n’est pas un bien, la vie de l’homme heureux ne sera pas une vie agréable : pour quelle fin aurait-il besoin du plaisir si le plaisir n’est pas un bien ? Au contraire sa vie peut même être chargée de peine : car la peine n’est ni un bien ni un mal, si le plaisir n’est non plus ni l’un ni l’autre dans ces conditions pourquoi fuirait-on la peine ? Dès lors aussi la vie de l’homme vertueux ne sera pas plus agréable qu’une autre, si ses activités ne le sont pas non plus davantage.

Au sujet des plaisirs du corps il faut examiner la doctrine de ceux qui disent qu’assurément certains plaisirs sont hautement désirables, par exemple les plaisirs nobles, mais qu’il n’en est pas ainsi des plaisirs corporels et de ceux qui sont le domaine de l’homme déréglé. S’il en est ainsi, pourquoi les peines contraires sont-elles mauvaises ? car le contraire d’un mal est un bien Ne serait-ce pas que les plaisirs qui sont nécessaires sont bons au sens où ce qui n’est pas mauvais est bon ? Ou encore que ces plaisirs sont bons jusqu’à un certain point ? En effet si dans les dispositions et les mouvements qui n’ad mettent pas d’excès du mieux il n’y a pas non plus d’excès possible du plaisir correspondant, dans les états admettant au contraire cette sorte d’excès il y aura aussi excès du plaisir. Or les biens du corps admettent l’excès, et c’est la poursuite de cet excès qui rend l’homme pervers, et non pas celle des plaisirs nécessaires : car si tous les hommes jouissent d’une façon quelconque des mets, des vins et des plaisirs sexuels, tous n’en jouissent pas dans la mesure qu’il faut. C’est tout le contraire pour la peine : on n’en évite pas seulement l’excès, mais on la fuit complètement ; c’est que ce n’est pas au plaisir excessif qu’une peine est contraire, excepté pour l’homme qui poursuit l’excès de plaisir.

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Re: Ethique à nicomaque, Livre VII

Message par Dandolo le Dim 11 Oct 2009, 17:09

CHAPITRE 15 : Le plaisir — Les plaisirs corporels


Puisqu’il faut non seulement énoncer le vrai, mais encore montrer la cause de l’erreur contraire (car c’est renforcer la croyance au vrai : quand, en effet, on a fourni une explication plausible de la raison pour laquelle ce qui apparaît comme vrai ne l’est pas en réalité, on rend plus forte la croyance au vrai), il en résulte que nous devons indiquer pourquoi les plaisirs du corps apparaissent comme plus désirables que d’autres.

La première raison, donc est que le plaisir détourne la peine ; l’excès de la peine pousse les hommes à rechercher, en guise de remède, le plaisir lui-même excessif, et, d’une manière générale, le plaisir corporel. Et ces plaisirs curatifs revêtent eux-mêmes une grande intensité (et c’est pourquoi on les poursuit) parce qu’ils apparaissent en contraste avec la peine opposée. L’opinion, dès lors, suivant laquelle le plaisir n’est pas un bien tient aussi à ces deux faits que nous avons signalés, à savoir que certains plaisirs sont des actes relevant d’une nature perverse (qu’elle le soit dès la naissance, comme chez la brute, ou par l’effet de l’habitude, comme les plaisirs des hommes vicieux) ; que les autres qui agissent comme remèdes supposent un manque, et qu’il est préférable d’être en bon état que d’être en voie de guéri son ; mais ces plaisirs curatifs accompagnent en fait des processus de restauration d’un état parfait, et sont donc bons par accident.

En outre les plaisirs corporels sont poursuivis, en raison même de leur intensité, par les gens qui ne sont pas capables d’en goûter d’autres : ainsi il y en

I. Probablement,-, mais les deux passages ne se recouvrent pas entièrement a qui vont jusqu’à provoquer en eux la soif. Quand ces plaisirs n’entraînent aucun dommage, il n’y a rien à redire, mais s’ils sont pernicieux, c’est un mal. Le fait est que ces gens-là n’ont pas d’autres sources de jouissance, et l’état qui n’est ni agréable ni pénible est pour beaucoup d’entre eux une chose difficile à supporter, en raison de leur constitution naturelle. L’être animé vit, en effet, dans un état perpétuel d’effort, au témoignage même des physiologues d’après lesquels la vision et l’audition sont quelque chose de pénible ; il est vrai que depuis longtemps, disent-ils, nous y sommes accoutumés. Dans le même ordre d’idées, les jeunes gens, à cause de la croissance sont dans un état semblable à celui de l’homme pris de vin, et c’est même là le charme de la jeunesse d’autre part, les gens d’humeur naturellement excitable ont un perpétuel besoin de remède, car même leur corps vit dans un continuel état d’irritation dû à leur tempérament et ils sont toujours en proie à un désir violent ; mais le plaisir chasse la peine, aussi bien le plaisir qui y est contraire que n’importe quel autre, à la condition qu’il soit fort, et c’est ce qui fait que l’homme d’humeur excitable devient déréglé et pervers.

D’autre part, les plaisirs non accompagnés de peine n’admettent pas l’excès, et ces plaisirs sont ceux qui découlent des choses agréables par nature et non par accident. Par choses agréables par accident, j’entends celles qui agissent comme remèdes (il se trouve, en effet, que leur vertu curative vient d’une certaine activité de la partie de nous-mêmes demeurée saine, ce qui fait que le remède lui-même semble agréable), et par choses agréables par nature, celles qui stimulent l’activité d’une nature donnée.

Il n’y a aucune chose cependant qui soit pour nous toujours agréable : cela tient à ce que notre nature n’est pas simple, mais qu’elle renferme aussi un second élément, en vertu de quoi nous sommes des êtres corruptibles, de sorte que si le premier élément fait une chose, cette chose est pour l’autre élément naturel quelque chose de contraire à sa nature, et quand les deux éléments sont en état d’équilibre, l’action accomplie n’est ressentie ni comme pénible ni comme agréable car supposé qu’il existe un être quel conque possesseur d’une nature simple, la même activité serait pour lui toujours le plus haut degré de plaisir. C’est pourquoi Dieu jouit perpétuellement d’un plaisir un et simple car il y a non seulement une activité de mouvement, mais encore une activité d’immobilité, et le plaisir consiste plutôt dans le repos que dans le mouvement. Mais

Le changement en toutes choses est bien doux,

suivant le poète en raison d’une certaine imperfection de notre nature : car de même que l’homme pervers est un homme versatile, ainsi est perverse la nature qui a besoin de changement, car elle n’est ni simple, ni bonne.

La tempérance et l’intempérance, le plaisir et la peine ont fait jusqu’ici l’objet de nos discussions, et nous avons établi la nature de chacun de ces notions et en quel sens les unes sont bonnes et les autres mauvaises. Il nous reste à parler de l’amitié.

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Re: Ethique à nicomaque, Livre VII

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